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Dans le même numéro

Grandes et petites questions de la politique. Calme plat avant avis de tempête !

février 2007

#Divers

Vue à travers les essais politiques et les commentaires qui accompagnent son lancement, la campagne électorale française laisse une curieuse impression : on pressent que les bonnes questions n’arrivent pas à sortir, que la France est inquiète d’elle-même et indécise. Mais au lieu de se tourner vers ce monde qui nous entoure et nous entraîne, on n’en finit pas de s’interroger sur nos idéologies hexagonales, leur non-dit, leur reniement ou leur cynisme.

lon voit que les livres pullulent, que tout le monde met son grain de sel, philosophes, journalistes politiques, romanciers, conseillers dÉtat. Mais quen même temps il ny a pas grand-chose à dire depuis que la campagne est bipolarisée et que la perspective dun vote utile impose ses contraintes. Il ne sagit peut-être pas dune affaire de droite ou de gauche. Mais non, entend-on dire, cest lhistoire de France qui se conjugue toujours à droite, comme à lépoque de Mitterrand et de Chirac, avec des faux airs de gauche pour lun comme pour lautre. Ce nest pas un simple murmure : la France se droitise, à droite comme à gauche, même si la progression de linfluence des thèmes de Le Pen doit être analysée avec des pincettes… Pas grand-chose ne se passe pour linstant, en dépit de voyages éclair à la Maison-Blanche, à Beyrouth, en Israël ou à Pékin. Pas grand-chose ne se passe car on reste frileusement à labri du reste du Monde. Mais rien nempêche découter les conseils avisés dun comédien comme Michel Bouquet (voir plus bas), le double de Mitterrand dans un film récent, qui sait ce que les mots scène et représentation veulent dire.

Quand les périodes festives se prolongent trop longtemps sous le signe de la consommation heureuse ou de la répétition ennuyeuse, la machine à produire des nouvelles s’inquiète de manquer de munitions. Il ne se passerait donc rien dans ce pays alors même que des élections présidentielles, que tout le monde évoque comme un changement de cap historique indissociable de la décomposition idéologique des principales familles politiques, comme une rupture avec le gaullo-mitterrandisme, vont avoir lieu dans moins de trois mois. D’où des signes d’inquiétude perceptibles de la part de ceux-là mêmes, les gens de la communication, qui ont accéléré ces changements. Durant la première semaine de janvier 2007, jours de gueule de bois dans les rédactions comme ailleurs, des journalistes se plaignaient du manque d’informations inédites, vives et chaudes. Passées les polémiques relatives au procès bâclé de Saddam Hussein, la réponse chiraquienne à la tribu des Don Quichotte, il a fallu se contenter des pétages de plomb d’un comédien (Samy Nacéri). Mais n’y a-t-il pas dans cette fatigue de l’information une lassitude vis-à-vis des présidentielles qui ont commencé depuis si longtemps ? Est-ce la conséquence de la thématique du vote utile (qui n’est certes pas illégitime) et de la bipolarisation imposée de fait depuis la double investiture de Ségolène Royal puis de Nicolas Sarkozy par leurs partis respectifs ? Comme l’affirme plus largement François Bayrou :

Depuis des mois, le gavage médiatique bat son plein pour conduire les Français à l’idée qu’au fond, il n’y a que deux choix possibles, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, l’Ump et le PS. Ceci vise à confisquer la liberté de choix du citoyen1.

Mais les magazines, à savoir les hebdos qui représentent la presse préférée des Français entre les quotidiens en difficulté et la presse people (en hausse), ont repris vigueur à l’occasion du sacre de Sarkozy le 14 janvier (Le nouvel Observateur, Le Point et LExpress ont titré sur lui en privilégiant pour deux d’entre eux le look cheveux longs des années 1970 et pour l’Obs la question sécuritaire – le Dvd accompagnant l’hebdomadaire était le film Lembrasement, tiré du livre de l’avocat Jean-Pierre Mignard, consacré par Philippe Triboit aux événements de novembre 2006 à Clichy-sous-Bois, un camouflet pour Sarkozy !). On connaît la suite : le « trou d’air » de la campagne de Ségolène Royal, le désaveu d’Arnaud Montebourg…

Des familles politiques en recomposition ?

Si les médias ont contribué manifestement à adouber le couple Nicolas Sarkozy/Ségolène Royal, il leur faut désormais tenir jusqu’aux présidentielles. La question est simple en ce qui concerne l’un et l’autre. La volonté de transformer la démocratie de Parti va-t-elle favoriser une recomposition sociale et politique, pour ne pas dire historique2 ? Dans le cas de Nicolas Sarkozy, sa prise en main de l’Ump est manifeste et l’accalmie avec le courant gaulliste un état de fait durable ; dans le cas de Ségolène Royal, les liens avec le Parti socialiste vont être décisifs. Le constat d’une rupture avec les fameux parrains, qui ne sont que les derniers représentants à droite et à gauche du gaullisme et du mitterrandisme, va-t-il donner lieu à un tournant politique effectif sur le plan des réformes et des institutions ? Mais on ne sait plus trop qui est parrain de qui, qui sont les gentils et les méchants parrains. Ségolène Royal a en effet demandé à Dominique Strauss-Kahn (« loyal mais pas Royal », selon la formule), l’un des deux parrains qu’elle a battus, de se pencher en raison de sa compétence reconnue (voilà le retour de l’expertise, dit-on déjà, contre le débat participatif !) sur les questions de fiscalité afin de freiner les velléités (plus d’impôt pour les riches) du premier secrétaire du PS. Mais, pour l’instant, la métaphore principale reste sportive : Sarkozy parle de combat, Daniel Cohn-Bendit de dernière ligne droite. Et l’on observe surtout une différence de tempérament : Ségolène ne va pas au contact, elle conserve la distance, alors que Sarkozy joue vite la confrontation, le corps à corps, comme le dit un connaisseur de la boxe.

Mais la course présidentielle ne se déroule pas dans l’enceinte d’un stade. S’il est trop tôt pour répondre avec assurance sur les chances de l’un et de l’autre, on observe les retombées de la précampagne qui s’est achevée avec les fêtes. L’extrême gauche qui avait cru que le « non » au traité constitutionnel de 2005 allait lui permettre d’écrire un nouveau chapitre de l’histoire patine3 tandis que les écologistes doivent convenir que Nicolas Hulot a rédigé une charte qui fait consensus, la plupart des partis s’accordant pour relever des défis dont l’avenir de l’humanité dépend. À droite, on ne s’interroge plus sur le destin de Jacques Chirac, lequel n’intéresse que Le Pen qui rêve explicitement de recommencer avril 2002 avec son adversaire préféré (parmi les commentateurs avisés, seul le philosophe Yves Michaud, pourtant un féru d’empirisme anglo-saxon, qui avait refusé de voter pour Chirac, lui, au second tour des présidentielles d’avril 2002 pense que celui-ci peut revenir à la charge4). Quant à Dominique de Villepin, apparemment lâché par le président de la République qui parie désormais sur une victoire nécessaire de la droite sarkozienne (un mixte de libéralisme balladurien et de patriotisme social d’inspiration gaulliste revu et corrigé par un scribe, Henri Guaino, formé entre autres à l’école républicaine de Philippe Séguin) dans la « continuité chiraquienne », il va devoir calmer le jeu et ne plus clamer sa méfiance morbide envers Sarkozy.

À gauche, la situation est apparemment moins violente après la déconfiture des éléphants mais les tensions entre les responsables de la campagne et les patrons du PS sont visibles à l’œil nu. Et l’on s’interroge sur l’avenir de Ségolène Royal en essayant de trouver les ressorts d’un programme, d’une méthode, en s’arrêtant sur des mots, des formules, des tours rhétoriques, des chansons (Ma France à moi, de Diam’s) mais aussi sur les ressorts du spectacle5. Ségolène, adepte du saut à l’élastique, a tout dit et son contraire, en conséquence de quoi chacun d’entre nous peut voir dans ses propos un accord avec ses propres idées personnelles6… Comme si tout le monde pouvait influencer cette adepte des blogs et de la participation qui s’en tient au plan des « valeurs » avant d’énoncer un programme. Du côté des intellectuels, c’est le bouquet7 ! Mais il y a des exceptions. Se méfiant de cette plasticité trompeuse mais séduisante, Marc Lambron est l’un des rares à livrer des hypothèses intéressantes (mais il peut être acide, voire méchant !) sur le phénomène Ségolène dans un récent ouvrage qui n’a pas remporté un succès par hasard8. Il est le fait d’un conseiller d’État qui a voté Mitterrand en 1981, mais surtout d’un romancier qui aime l’histoire de son pays à laquelle il a consacré des fictions (portant sur la période de Vichy ou sur les années 1970). Si Lambron confirme la droitisation de la gauche, Éric Dupin dans un livre, lui aussi, lucide et éclairant, montre bien qu’on assiste à une droitisation globale de la société française9.

Les ruptures de Ségolène Royal

En racontant ses voyages en Corse (la République vue d’ailleurs) et ses promenades dans les jardins du Luxembourg (que borde le Sénat) ou du Palais-Royal (encadré par le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État où se trouvent bien des énarques dont le patron de l’association de Ségolène Royal, « Désirs d’avenir », Christophe Chantepy), Lambron propose, au-delà de descriptions brillantes et de formules qui font mouche, une approche généalogique de la gauche française ponctuée par trois portraits bien ciselés (Mitterrand, Ségolène et Jospin). Pour lui, l’essor de Ségolène Royal est indissociable de l’Ena, l’École de la haute fonction publique pourtant désignée à la vindicte de l’esprit républicain qui en veut à ses élites.

L’un des phénomènes les plus curieux de son actuelle faveur nationale est que Ségolène Royal, dans un pays où le mot « énarque » déclenche un lynchage immédiat, semble inhiber les philippiques que sa qualité d’ancienne élève de cette école devrait lui valoir […] À l’origine de tout, le moment où elle a commencé à signer sa vie, c’est la réussite au concours de l’École normale d’administration.

(p. 88)

Énarque lui-même, Lambron souligne bien le rôle de l’École pour une jeune fille douée qui avait besoin d’opérer des ruptures avec l’environnement familial et surtout avec le père (militaire déçu en 1939 et en Algérie, catholique intransigeant qui préfère Tixier-Vignancour à de Gaulle). À l’École, elle mise sur la discipline et la rigueur pour s’en sortir autrement que par des allégeances :

Ni gauchiste, ni libertaire mais énarque. L’idée du fonctionnaire-combattant, de l’administrateur de mission, n’est pas qu’une idée. L’abnégation juvénile pendant les années de concours, l’habitude de s’effacer derrière un esprit de corps, le respect de la hiérarchie, l’indifférence aux métiers d’argent, le service du pays sont autant de traits qui rapprochent militaires et administrateurs. Il ne faut jamais oublier que Ségolène Royal vient de ce moule-là. Quand elle esquisse quelques pas de danse avec Jamel Debbouze sur un plateau de Canal Plus, elle est encore au bal des officiers de réserve.

(p. 89)

Tel est le mouvement de rupture : le passage d’un corps familial catholique (aliénant car intransigeant) à un corps libérateur (celui de l’école suprême de la République et non pas le Parti). Munie de la carapace protectrice de l’École, elle se trouve vite projetée à l’Élysée avec François Hollande (lui-même adoubé par Attali) d’où elle va observer les trois gauches dont elle s’est débarrassée ces derniers mois sans coup férir.

Ce comportement, marqué du sceau de la continuité et de la discontinuité, explique son indifférence à la gauche marxiste dogmatique, au gauchisme libertaire soixante-huitard mais aussi à la culture d’appareil (ce mélange de mollettisme et de mitterrandisme dont Hollande est la synthèse légère car peu dialectique).

Le comble du meurtre réussi étant chez Ségolène d’arracher à chacune de ses victimes ce qui pouvait encore servir : la férule marxiste recyclée en propension à l’autorité, la planerie libertaire transformée en souplesse consultative, la culture d’appareil rajeunie à son profit.

(p. 104)

Car Ségolène Royal, qui n’est ni une dévoreuse de livres (idéologiques), ni une nostalgique des années Libération (ce journal est le symbole de l’esprit libéral-libertaire10 dont elle se démarque), a pris le risque de contourner l’Appareil pour mieux s’y poser et faire croire à tous ses affidés qu’elle a contracté des dettes envers eux. En se tenant à distance de ces trois gauches exténuées, épuisées, elle a récupéré, selon Lambron, un PS en voie de « hollandisation » rapide, c’est-à-dire d’absence totale de personnalité idéologique11. Il ne lui reste plus qu’à être le PS, à l’incarner, tout comme Mitterrand a accaparé la toque du socialisme avant les reniements et les habiletés que l’on sait. Mais c’est faire preuve d’optimisme que de sous-estimer le poids des gens d’appareil, tous âges confondus. Si Ségolène trouve sa place en raison même de l’affaiblissement idéologique du Parti socialiste, si elle profite d’un irrépressible besoin de réparer les moteurs de la machine PS, elle le fait avec des fifres, sous-fifres et ténors du PS, sans parler des déçus de l’ultra-gauche et de la gauche anti-européenne qui commencent à se manifester. Il y a ceux qui ont pris le tournant très vite (Patrice Menucci à Marseille, Gérard Collomb à Lyon) et ceux qui ont suivi, mais comment va-t-elle transformer sa capacité à déborder le PS en une aptitude à tenir le Parti « recomposé » après le « démariage » ? Si la démocratie de Parti a pris de l’âge, ce sont aussi les instances du Parti qui vont conduire la campagne et préparer les législatives.

L’histoire est un procès sans sujet, une sorte d’enzyme glouton prêt à attaquer le tissu conjonctif des trois gauches exténuées (le vieux corps de doctrine paramarxiste, la pensée différentialiste issue de mai 1968, les hallebardiers du mitterrandisme).

(p. 105)

Mais Ségolène Royal va-t-elle être prise en otage par ceux qui l’ont tardivement adoubée comme Sarkozy peut être le prisonnier involontaire des rivalités, toujours prêtes à resurgir, entre gaullistes ? François Hollande, toujours le patron au PS, détient une part de la réponse et n’hésite pas à le rappeler à propos de la fiscalité. On connaît déjà la suite…

Mais au-delà de cette analyse stratégique, Marc Lambron se risque à une approche historique qui accentue la droitisation de la présidente virtuelle et met l’accent, comme on avait déjà pu le faire pour Mitterrand, sur la place du catholicisme.

Qui est Ségolène Royal ? Pour nos amis de la télévision qui liraient ce livre, on résumera en trois phrases courtes les hypothèses. Première hypothèse : Ségolène Royal est un virus qui s’attaque simultanément à trois gauches exténuées, la marxiste, la libertaire, et la socialiste. Deuxième hypothèse : Ségolène Royal rend manifeste, après François Mitterrand un inconscient de droite à gauche, mais son inconscient est celui d’un catholicisme sans maréchalisme. Troisième hypothèse : Ségolène Royal joue secrètement sur le clavier religieux d’une France en mal de croyances.

(p. 118)

Confirmant les analyses relatives à la droitisation de la société française (voire, selon certains, du PS sur le plan de la sécurité et de l’autorité), Lambron a le mérite de rappeler l’importance du facteur religieux. Mais il ajoute un quatrième élément qui est à l’origine de la déroute des deux principaux adversaires de Ségolène Royal, à savoir Lionel Jospin en personne et le doute qu’il a longtemps fait peser sur sa candidature éventuelle.

Sans vouloir solliciter à l’excès les parallèles théologiques, il est de fait que la période 1997-2002, appelons-la le « jospinat », aura vu comme l’Angleterre de Cromwell un bourgeonnement sans égal de minichapelles, de petites Églises militantes, floraison très justement qualifiée de « gauche plurielle ».

(p. 137)

Car Jospin, adepte de Calvin, Trotski et Derrida (considéré par Lambron comme le théoricien du « brouillage des identités » et de la déconstruction, c’est-à-dire comme le double philosophique de l’homme politique Jospin), est le contraire absolu de Ségolène Royal dans la constellation socialiste. Cela revient à dire que le protestant Jospin n’est pas un catholique comme Ségolène (nos amis de l’hebdomadaire protestant Réforme en rajoutent à tort sur le protestantisme huguenot – et donc anti-catholique – de Ségolène qui va au contraire devoir ré-unifier ! Est-ce l’effet de la lecture du livre de Pierre Joxe sur Mitterrand ?12). Cela revient aussi à dire que Jospin n’est pas un homme de droite mais un trotskiste, pacifié mais invétéré, qui a aluni à Matignon. Cela revient à dire enfin que Ségolène est plus proche de Mitterrand (de droite et catholique, à condition de ne pas confondre droite, catholique et maréchaliste) que de Jospin (trotskiste et protestant). Telle est la démonstration « généalogique » qui rappelle que la question religieuse n’est pas absente sur le plan mental, même en terre socialiste.

On sent très bien dans le discours de Ségolène une dispersion du christianisme en particules élémentaires : le souci de la famille, le respect de l’enfant, la compassion spectaculaire, le prêche moral […] Qu’en est-il de la France, pays où la croyance a fortement vertébré les groupes humains, à travers catholicisme, républicanisme, communisme ? On y sent toujours l’imprégnation confessionnelle première chez nombre d’hommes et de femmes remarquables. Dans le cas de Ségolène Royal, cela n’est pas théorique. Elle vient d’un socle conservateur qui a muté en gauche à Sciences Po, la charité postcatholique alliée au désir de cabinet ministériel, l’ambition personnelle assise sur la bien-pensance modérée.

(p. 113-114)

Petites et grandes questions de la politique. Quand la privatisation a le dessus !

Mais l’approche généalogique ne suffit pas plus que l’analyse stratégique, elle n’est pas encore une prise en compte de notre histoire présente. En quoi la rupture Ségolène vient-elle prendre acte des ruptures historiques actuelles que le mot mondialisation résume brutalement ? C’est le souhait raisonnable de Zaki Laïdi et Gérard Grunberg dans Sortir du pessimisme social13 que d’imaginer qu’elle y contribuera. On aimerait leur donner raison, mais comment imaginer que Montebourg, Emmanuelli, Chevènement… et les autres ne vont pas en rajouter dans la démagogie antimondialisation ? Celle qui consiste à laisser croire que prendre acte de la mondialisation revient à la cautionner et à renchérir sur des élites irresponsables. D’où l’incapacité française à imaginer une relation critique à l’histoire du monde tel qu’il se fait, ce qu’on ne cesse de répéter dans cette revue. Dans cette perspective, Lambron évoque les trois tickets (France/ Europe/Monde) sur lesquels une campagne présidentielle française se joue : « le ticket hexagonal, le ticket européen, le ticket mondial » (p. 144). Mais il doute sévèrement du sens historique de Ségolène (« L’amnésie lui étant aussi naturelle que les tailleurs blancs, elle doit sentir que le rapport à l’Histoire est devenu un lest, un handicap » [p. 156]). Si elle a poinçonné le « bon » ticket hexagonal pour l’instant, si elle a égaré momentanément le ticket européen, le ticket monde est, quant à lui, inexistant. Il s’inquiète du peu de présence à l’international de la candidate en dépit des photos de la Muraille de Chine. Mais le romancier énarque a tendance lui-même à ramener l’histoire du monde à la seule histoire de France et l’avenir de la France aux promenades dans les jardins du pouvoir. Reste que le romancier nous avertit qu’il continuera à écrire des romans en cas de succès de Sarkozy ou de Ségolène. Dépit de la politique !

Tel est le sentiment trouble qui caractérise ce moment particulier où les deux candidats ont réussi à s’imposer, où leur présence n’apparaît pas comme une production médiatique (comment Jean-François Copé peut-il encore se contenter des critiques de la femme médiatique ou, à l’inverse, Dany Cohn-Bendit n’y voir qu’une victoire de la femme contre les machos ?). Mais on pressent bien que le futur gouvernant devra gouverner, répondre à des questions et à des problèmes indissociables d’une situation historique, celle qui fait que la France d’aujourd’hui n’est pas celle des trente glorieuses et de la décolonisation. Quand Luc Ferry souligne que Ségolène tire son succès de sa sensibilité à des problèmes personnels et individuels, il renchérit sur une critique légitime de la politique traditionnelle mais il a tort de survaloriser les demandes individuelles.

Ségolène Royal a clairement une longueur d’avance sur tous les autres. L’élection va se jouer sur deux choses. D’abord sur la faculté des deux grands candidats à rassembler leur camp. Ensuite sur la capacité à s’adresser non pas à la France mais aux Français. Je m’explique : avant les grandes questions politiques ne concernaient pas la vie de tous les jours. À gauche, on parlait de la Révolution et de l’impérialisme, de la guerre d’Algérie, de la guerre du Viêt-Nam. À droite, de la Nation, de l’économie, de la construction européenne. Désormais, la politique est mise au service de l’épanouissement des familles, des individus14.

Certes, les grandes questions ne sont plus les mêmes qu’il y a deux ou trois décennies, mais les petites questions, celles qui irriguent une démocratie, ne se sont pas substituées définitivement à d’autres grandes questions qui sont déjà là, à l’horizon historique le plus immédiat. Alors qu’on en appelle à un retour du politique, on n’attend pas des héros ou des guerriers, une politique destinée à ressusciter Carl Schmitt, on souhaite seulement que celui ou celle qui gouvernera se rende compte que le Monde n’est pas celui que l’esprit français voit depuis ses lieux de pouvoir aux allures plutôt monarchiques (Napoléon III plutôt que la volonté impériale du premier des Napoléon). L’exacerbation de cette campagne peut laisser croire que la France comme les individus qui la composent se suffisent à eux-mêmes, mais c’est un gros mensonge. Car notre sentiment d’inquiétude latent peut fournir l’occasion d’un sursaut politique où l’histoire présente ne soit pas simplement la séquence d‘un grand spectacle orchestré par Jack Lang ou d’un bonapartisme à la sauce internet15.

Les cours (1986-1987) du comédien Michel Bouquet viennent de faire lobjet dun Dvd (Thierry Frémeaux et associés éd.). Je ne sais pas si Ségolène et Nicolas ont besoin dun professeur de scène. Mais ils sont en scène, et pas sur nimporte laquelle. Peut-être est-il utile dentendre le principal précepte du professeur Bouquet (un comédien qui a récemment incarné dans Le promeneur du champ de mars, un film de Robert Guédiguian, le personnage de Mitterrand). Que dit-il à ses jeunes élèves comédiens : « Il ne suffit pas de sentir… sentir cest une chose, mais lessentiel cest de réfléchir. » Et nous, où en est-on ? Vous les sentez, nos deux candidats, et eux quest-ce quils sentent ? Lerreur grossière, dit Bouquet, est de croire quil suffit de sentir. Le corps dun comédien doit dabord réfléchir. Et alors, quen est-il du corps dun animal politique ? Il dit réfléchir encore plus… car on ne demande pas au président de respecter le paradoxe du comédien. Réfléchir encore plus ! Il est peut-être encore temps. Mieux vaut profiter du calme avant la tempête !

  • 1.

    Dans Le Parisien, 10 janvier 2007. De manière intéressante Bayrou préfère la Vision, le projet global aux éléments d’un Programme. Une vision panoramique qui fait sourire Sarkozy.

  • 2.

    Voir Jean-François Lhérété, la France en recomposition, Paris, Le débat/Gallimard, 2007. Sur le plan des propositions, voir l’initiative originale, car contrastée et argumentée, du Cercle des économistes, Politique économique de droite, politique économique de gauche, Paris, Perrin, 2006.

  • 3.

    Voir le bon diagnostic de Philippe Raynaud dans lExtrême gauche plurielle, Paris, Autrement, 2006.

  • 4.

    Voir un recueil de textes d’un antichiraquisme conséquent : Yves Michaud, Précis de recomposition politique. Des incivismes à la française et de quelques manières dy remédier, Castelnau-le-Lez, Climats, 2006.

  • 5.

    Louis-Jean Calvet, Jean Véroni, Combat pour lÉlysée. Paroles de prétendants, Paris, Le Seuil, 2006. Voir aussi Yves Pourcher, Politique parade. Pouvoir, charisme et séduction, Paris, Le Seuil, 2007.

  • 6.

    Voir Olivier Mongin, « Ségolène ou l’art du saut à l’élastique », Esprit, décembre 2006, et l’éditorial du numéro d’Esprit de janvier 2007.

  • 7.

    C’est Paris-Match (décembre 2006) qui annonce que Jacques Rancière, un ancien althussérien anti-althussérien, qui mène une œuvre très recommandable sur la démocratie radicale, est le philosophe qui inspire Ségolène Royal… Quant à Marcel Gauchet, devenu un consultant politique apprécié, y va de son commentaire mi-figue, mi-raisin, sur les deux adversaires. Comme si l’emportait d’abord la décomposition des familles politiques, à commencer par celle des socialistes. Voir ses analyses des « phénomènes » Ségolène Royal dans Libération, décembre 2006, et Nicolas Sarkozy dans Le Point, 11 janvier 2007.

  • 8.

    Marc Lambron, Mignonne, allons voir…, Paris, Grasset, 2006. Sur « l’ascension » de Ségolène Royal, voir des ouvrages plus journalistiques, Marie-Ève Malouines et Carl Meeus, la Madone et le Culbuto, ou linlassable ambition de Ségolène Royal et François Hollande, Paris, Fayard, 2005 ; des mêmes auteurs, lIrrésistible ascension de Ségolène, Paris, Fayard, 2007 ; Daniel Bernard, Madame Royal, Paris, éd. Jacob-Duvernet, 2006.

  • 9.

    Éric Dupin, À droite toute, Paris, Fayard, 2007 (voir infra, « Librairie », p. 225-226).

  • 10.

    Voir O. Mongin, « Citizen July et Libération à travers les “trente bouleversantes” », dans Esprit, août-septembre 2006.

  • 11.

    Inutile d’évoquer la deuxième gauche et le courant antitotalitaire. Sa critique du communisme réalisé reste bien légère si l’on en juge par sa valorisation, durant son voyage en Chine, de la justice chinoise (très rapide !) en comparaison de la justice française (tellement lente !). C’est vrai, nos démocraties ne sont peut-être pas vraiment des démocraties ! Et pourtant son sherpa sinologue, Jean-Luc Domenach, est au-dessus de tout soupçon !

  • 12.

    Pierre Joxe, Pourquoi Mitterrand ?, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2006.

  • 13.

    Zaki Laïdi, Gérard Grunberg, Sortir du pessimisme social, Paris, Telos/Hachette Littératures, 2007.

  • 14.

    Dans Le Parisien, 4 janvier 2007.

  • 15.

    Voir Michael Darmon, la Vraie Nature de Nicolas Sarkozy, Paris, Le Seuil, 2007.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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