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Imaginer dans un monde en boucle : de l’art de voler de l’espace et du temps

février 2009

#Divers

L’imagination se porte mal ! Peut-être, mais n’accusons pas d’emblée l’absence de ces idéologies et visions de l’histoire qui projetaient dans l’avenir. Ce n’est pas la vision qui fait défaut aujourd’hui mais un regard décalé, un peu d’air et de souffle dès lors que nous sommes pris en otage par le flux ininterrompu des images qui met le monde « en boucle » et le fait « tourner en rond et en bourrique ». Un film d’Arte présentant, en pleine guerre de Gaza, une équipe de volleyeuses palestiniennes parties jouer contre des volleyeuses israéliennes à Tel Aviv, rompait ainsi avec les images de sang et de mort.

Reprises en boucle

Mais la prolifération des images sur nos écrans multiples – il n’y a pas que la télévision – va de pair avec une représentation en boucle, les séries télé sont devenues la règle, les reprises et les parodies font la loi. Ce qui permet le succès de l’OSS 117 version Jean Dujardin, le remake pâlichon d’Umberto D de Vittorio de Sica avec Belmondo ou l’échec de la reprise par Francis Veber de L’emmerdeur. Si la famille de croque-morts de Six Feet Under prouve que des séries peuvent être inattendues, on observe plus généralement que le passage par la télévision formate les comédiens et les thématiques.

Bref, dans un système d’images en boucle, on recycle des genres, on ajoute des suites aux suites, on parodie des personnages. Et la télévision n’en finit pas de montrer ses chutes (ce qu’on ne montre pas normalement, les ratés) ou ses meilleurs morceaux. Voilà ce dont pâtit l’imagination, la répétition paresseuse, la mise en série qui est une métaphore du réseau. Mais plutôt que de regretter les « anciens » de la télé ou de la radio : les rituels télévisuels de la grande époque (l’Institut national de l’audiovisuel [Ina] offre en Dvd l’inoubliable Dom Juan de Claude Barma avec Michel Piccoli et Claude Brasseur), les frasques d’Antoine de Caunes sur Canal, les délires de Jacques Martin, Coluche, Daniel Prévôt, Francis Blanche, les textes anarchistes de Pierre Desproges, saluons plutôt le talent de ceux qui déjouent, de l’autre côté de l’Atlantique ou ailleurs, les genres et les personnages cultes, les cinéastes Tim Burton (Edward aux mains d’argent), Jim Jarmusch (voir la dimension écologique d’un western « revue et corrigé » comme Dead Man) et Wes Anderson (La vie aquatique qui parodie le commandant Cousteau) par exemple.

Mais faire preuve d’imagination dans un monde d’images en boucle où le formatage télévisuel est la norme n’est-il pas un vœu utopique ? Qui veut retrouver le sens d’un monde dont les histoires ne seraient pas récurrentes et prévisibles doit se défaire en priorité de l’idée convenue que ce qui arrive a déjà été scénarisé. Les adeptes du story telling, à savoir scénarisation de l’histoire en cours, prennent un malin plaisir à affirmer que la destruction des Twin Towers, la débâcle de Wall Street ou la victoire d’Obama avaient fait l’objet de scénarios qui les anticipaient. Si l’inédit est inconcevable, à quoi sert l’imagination…sinon à écrire des scénarios ?

Comment se déprendre de cette illusion et retrouver le sens d’une réalité qui ne soit pas happée par des images en boucle ? Certes, de temps à autre la réalité dépasse la fiction : aucune série télévisuelle n’avait prévu ni la figure peu shakespearienne du traître à la Madoff, ni la fuite heureuse de trois jeunes enfants (entre trois et sept ans !) d’un pays du grand Nord qui ont décidé durant les fêtes de Noël de partir, comme dans un conte de fée, se marier dans un pays ensoleillé avec leurs lunettes de soleil sur le nez… mais ils ne sont pas allés plus loin que la gare. Du Kaurimaski !

Stratégies de l’imaginaire

Plus généralement, diverses attitudes sont possibles. Soit on déconstruit les images, on raconte l’envers de l’histoire, on traque la vérité derrière les images de tous ordres qui défilent. Redacted, le dernier film de Brian de Palma reprend, à propos de la guerre en Irak, le thème de Blow up d’Antonioni, celui du crime (et donc de la vérité) qui se cache derrière la photo. Apprendre à regarder derrière les simulacres, telle est la première exigence.

Soit on suscite des effets de rupture afin de briser le rythme continu des flux qui défilent sur les écrans. Dans le sillage du surréalisme, le cinéma belge, Eldorado de Bouli Lanners en est un exemple récent, s’attarde sur des corps balourds et obèses qui voyagent dans des paysages incroyables à la Magritte tout comme Henri Michaux voyait un immense lac au bout de l’avenue de l’Opéra. Faire disjoncter les flux, telle est la deuxième exigence.

Ou bien encore, on ouvre les vannes du dédoublement qui est la passion des comédiens : c’est Thomas Bernhard qui se prend pour Bernhard Minetti (un grand comédien allemand mort en 1998) qui se prend pour Lear ; c’est Michel Piccoli (en janvier au théâtre de la Colline à Paris avant de tourner en France et en Europe) qui joue Minetti de Bernhard alors qu’il a joué récemment Lear.

Mais imaginer n’est pas un métier, le privilège des seuls grands artistes. L’une de nos meilleures comédiennes, Jeanne Balibar, se plaignait tout récemment du poids des « professionnels » de l’art et réclamait plus de respect envers ceux qui ne sortent pas des conservatoires en tous genres. La meilleure preuve d’imagination passe alors par l’écoute, le regard inattendu, la rencontre des pratiques artistiques les plus diverses.

Car l’imagination puise dans les arts les plus populaires comme dans les performances les plus subtiles : avant de créer les personnages d’Alceste ou de Charlot, Molière assistait à des spectacles sur le Pont neuf et Chaplin faisait du music-hall avec ses parents. Que l’imagination puisse hanter les scènes du quotidien est l’essentiel à une époque où « ailleurs est déjà ici », où « ici est déjà ailleurs » – pour jouer avec le titre de l’exposition sur la Terre et la globalisation présentée à la fondation Cartier par Raymond Depardon et Paul Virilio.

L’imagination passe par la « captation » des espaces proches et lointains, ceux de l’Iranien Kiarostami sont d’une incroyable beauté, mais aussi par des « prises » sur le temps, par des mises en suspens et des arrêts. On sent cette liberté d’imaginer le monde autrement dans les films de Jacques Rozier (quatre films disponibles en Dvd dont le film culte Maine Océan) qui mettent en scène la possibilité de s’entendre dans un monde bavard et babélisé, et le désir de regarder les horizons autour de soi.

Dans un monde globalisé où règnent le virtuel, la profusion et les mensonges de l’excès, il faut se ressourcer, renouer avec la « rareté », celle des cinq sens qui sont nos fondamentaux, celle des quatre éléments sans lesquels le Globe unique s’épuisera de lui-même. Bref, il faut toujours et de la traversée du réel et de la fiction inventée, et de l’enquête et du délire…

Si l’imagination, à savoir la capacité de « mieux » s’orienter dans le monde, passe par tous les sens et par tous les éléments, nous ne serons peut-être pas condamnés à des recyclages interminables et successifs. Il faut donc se prendre pour des « voleurs de temps et d’espace » dans un monde en boucle qui tourne en rond. Bref, les images pullulent mais l’imagination est rare quand elle ne sert pas à inventer des modèles mathématiques qui font vite perdre les sens de la réalité physique et corporelle. Raison de plus pour s’y mettre1.

ps : Jean Le Cam, l’un de ces navigateurs de haute mer qui participe au Vendée globe, raconte qu’il a embarqué un objet précieux pour faire le tour du monde. Mais quel est cet objet ? « Il tient au creux de ma main. Sa puissance est supérieure à celle d’une explosion nucléaire. C’est l’imagination ! »

  • 1.

    Une première version de ce texte est parue dans La Croix.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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