Introduction. La métropole dans un monde de flux ou la mondialisation freinée par le bas
On parle de « l’urbain généralisé » pour désigner la situation urbaine à l’échelle mondiale, celle où les entités urbaines dépendent de flux divers (technologie, information, finances, mouvements migratoires…) qu’elles parviennent mal à contrôler. Mais si les flux l’emportent désormais sur les lieux, cela ne signifie pas pour autant que nous vivions dans un monde liquide, immatériel et dé-territorialisé. À l’inverse, la crise de 2008 invite à freiner les flux et à les re-territorialiser, à trouver un équilibre instable entre liquide et solide, entre matériel et immatériel, entre l’élémentaire (au sens des fondamentaux anthropologiques qui organisent notre expérience du monde et le virtuel. Et cela pour deux raisons au moins : parce qu’il faut calmer les échanges économiques (les rappeler aux fondamentaux d’une économie réelle soucieuse d’emploi et de qualité de vie) et aussi respecter un certain nombre d’équilibres écologiques.
C’est pourquoi on parle tant d’éco-métropole, de ville post-Kyoto (l’un des libellés de la consultation sur le Grand Paris), et bien sûr de développement durable. C’est en fonction de ce contexte global qu’on peut saisir la place originale et spécifique d’une métropole qui se distingue de la « ville globale » branchée sur le réseau (celle-ci privilégie la transmission instantanée, l’interconnexion et la vitesse) et de la mégapole chaotique, invivable car inhabitable. Mais il est également essentiel de voir et sentir comment paysage et site contribuent à façonner différemment des limites, à reconfigurer le territoire sur le plan de l’imaginaire. L’impératif écologique est donc aussi un impératif territorial qui participe de la thématique du développement durable. Cette volonté de re-territorialiser va de pair avec un projet de « freiner » la mondialisation « par le bas » qui contraste avec la régulation par le haut (celle du Fmi ou du G20). On ne peut attendre l’avènement d’un gouvernement mondial encore bien utopique indéfiniment, il faut donc parer au plus pressé en favorisant ce qu’Alberto Magnaghi a appelé le « projet local », qui ne signifie pas un retour au local mais la recherche d’agglomérations qui favorisent la mobilité et créent des imaginaires communs et partagés qui ne sont pas rivés à une identité immobile.
L’impératif écologique invite donc à reprendre à nouveaux frais la question anthropologique de l’habiter (on n’habite pas n’importe où n’importe comment). L’art d’édifier, qui va de pair avec l’art d’habiter, est un invariant anthropologique, un besoin humain comme le langage, et passe aussi par la nécessité de respecter la nature, de « faire du vert dans la ville » sans croire que la nature est « hors la ville ». L’impératif écologique, c’est donc le respect du site, du paysage entendu comme espace public car commun, comme condition d’un vivre ensemble incarné dans un espace physique partageable dont les limites ne sont pas uniquement administratives (celles que la réforme de collectivités territoriales n’a pas abordées aussi franchement qu’il eût été souhaitable). Dans ce contexte, la question des « biens communs » revient au premier plan, dans le sillage des travaux du nouveau prix Nobel d’économie1 et des polémiques relatives à la place de la forêt dans certains pays d’Amérique latine (la forêt appartient-elle à la population d’origine qui y habite, à l’État ou est-elle un patrimoine mondial de l’humanité ?).
Dans cette optique nous publions deux textes. Le premier reprend dans une version remaniée la conférence métropolitaine prononcée à Nantes en novembre 20082. Le second s’interroge sur le nouveau modèle d’urbanisme qui peut se cacher derrière une certaine rhétorique du développement durable en prenant comme exemple le projet Seine/Arche/Défense qui a par ailleurs été cet automne au cœur de la polémique concernant le fils du président de la République.
O. M.
- 1.
Voir l’article de Jérôme Sgard publié dans la précédente livraison : « La crise, les économistes et le prix Nobel d’Elinor Ostrom », Esprit, novembre 2009.
- 2.
Je remercie Laurent Théry et Stanislas Mahé de leur accueil et de leur autorisation à reprendre cette conférence ici. Voir par ailleurs la publication de l’ensemble des débats : « Projets et gouvernances pour une éco-métropole » (4e conférence métropolitaine Nantes-Saint-Nazaire, Samoa).