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Dans le même numéro

L'art du saut à l'élastique de Ségolène

décembre 2006

#Divers

Le jeudi 18 décembre vers minuit, tout le monde convenait que Ségolène l’avait emporté haut la main dès le premier tour. Il n’y a qu’à Paris, l’anti-province par définition, qu’on l’a quelque peu snobée, ce qui lui donnerait finalement raison sur le rôle du centre. Pas un mot de Fabius ou de Strauss-Kahn avant le lendemain matin, ils accusaient le coup et seuls leurs lieutenants respectifs s’exprimaient … Au-delà du succès, voilà les ténors du parti socialiste bien abasourdis. Échec des propositions idéologiques, incapacité de réformer la sainte doctrine, comme le suggèrent Grunberg et Bergounioux, impuissance à comprendre une société qui n’est plus scandée par le conflit capital-travail des sociétés industrielles ? Effectivement, Ségolène Royal a troublé le parti, elle a fait comprendre aux militants et aux sympathisants qu’il fallait changer, elle s’est rapprochée de la base en « privatisant » le discours politique1, sa « liberté de ton a été appréciée ». Mais cela justifie-t-il de parler d’une « insurrection contre les cadres et les caciques du parti » ?

Dans la meilleure tradition mitterrandienne Ségolène Royal a esquissé un pas d’écart, voire plusieurs, pour contourner, depuis sa région en l’occurrence, le parti de l’extérieur. Mais il ne faudrait pas pousser le bouchon trop loin car ce retrait n’a eu de chance de réussir qu’en raison des soutiens dont Ségolène, apparemment hors parti et électron libre, dispose dans le parti lui-même (à la différence d’un Strauss-Kahn). Dès que François Rebsamen, le numéro 2 du parti l’a suivi, il fallait être hypocrite ou aveugle pour ne pas voir qui allait la soutenir : Jean-Marc Ayraut, l’homme du parti à l’Assemblée, a suivi, et François Hollande suivait le mouvement sans en avoir l’air … Par ailleurs, si nous sommes entrés dans l’ère d’un PS de l’après-Jospin pour mieux oublier l’échec d’avril 2002, le parti s’est-il vraiment débarrassé des caciques et de ses éléphants ? Jack Lang est plus présent que jamais et les artistes déjà au rendez-vous. Mais surtout les nouveaux notables du parti, à commencer par Arnaud Montebourg et Julien Dray, sont déjà des caciques qui font regretter les anciens. Bref, la grande erreur des adversaires de Ségolène est de l’avoir caricaturée en une poupée Barbie ayant tout misé sur une politique de communication alors qu’elle a fait preuve d’un grand sens de la stratégie.

Se mettre apparemment à la marge pour mieux s’emparer de l’institution : cette stratégie du saut à l’élastique (partir très loin pour revenir à la case départ) se traduit également dans les stratégies de discours qui se résument en l’occurrence à des mots, à de petits débordements sémantiques (sur les sujets qui fâchent : 35 heures, carte scolaire …) plutôt qu’à des phrasés ou des argumentations élaborées. Plus libre qu’un Strauss-Kahn, Ségolène Royal n’a pas hésité à se référer aux autres modèles sociaux européens sans affirmer pour autant qu’elle connaissait la bonne solution, elle a évoqué le blairisme et bien d’autres « horreurs » libérales pour une orthodoxie socialiste uniquement tournée sur sa gauche (Fabius peut en tirer les conséquences négatives). Mais c’est toujours pour mieux revenir au modèle français. Cette oscillation permanente, cet art de l’élasticité, a été plus manifeste que jamais dans le cas des débats quasi métaphysiques sur les jurys populaires qu’elle appelle de ses vœux. Que fait Ségolène dans ce cas, sinon en rajouter sur le thème récurrent de la démocratie participative, très deuxième gauche, très région Poitou-Charentes également, pour mieux marteler la nécessité de renforcer l’État et de respecter la Nation et la Patrie. La démocratie par l’État, par le haut, mais aussi la démocratie par la participation, par le bas : comment mieux réconcilier dans une synthèse, fragile car quelque peu surréaliste, les deux cultures politiques du PS, la première et la deuxième gauche d’hier ? Autre exemple d’oscillation : celui qui met en rapport sa position favorable au traité constitutionnel européen, son recul « populiste » sur la Turquie et la nécessité de se rapprocher de la France du non, histoire d’empiéter sur les terres de Fabius et de l’ultra-gauche. Ce qui donne tort à Patrick Devedjian, porte-parole de Sarkozy, qui s’inquiète pour les socialistes d’un PS tourné sur sa droite alors que Ségolène associe déjà droite et gauche du parti. Le soir de l’annonce de sa candidate préférée, Arnaud Montebourg, dont le réalisme politique confine au cynisme, faisait entendre sur un plateau de télévision à Pierre Moscovici, un proche de Strauss-Kahn, qu’entre les militants anti-européens proches de Fabius et les partisans de Ségolène il n’y avait désormais plus guère de différence. Tout va bien dans le parti, Ségolène est une rassembleuse extraordinaire qui va de plus en plus avoir le sens d’un parti dont elle n’est jamais partie !

  • 1.

    Voir O. Mongin, « Que signifie le numéro de nos duettistes (Royal et Sarkozy) sur les valeurs ? », Esprit, rubrique « Journal », octobre 2006.