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L'Élysée et les honnêtes hommes

août/sept. 2010

#Divers

À propos de l’affaire Woerth

L’affaire Woerth parle au moins autant de l’Élysée que de ce ministre que le Président considère comme « terne », comme un bûcheur capable de faire passer n’importe quel dossier (mais butera-t-il sur les retraites, s’il n’est pas démissionnaire ou démissionné d’ici là ?). Deux commentaires élyséens en témoignent, une phrase sur les honnêtes hommes qui doit valoir pour tous les collaborateurs du président et un commentaire du président lui-même.

Au-dessus de la mêlée

« Un honnête homme comme Éric Woerth ne songe pas à prendre des précautions parce que la tentation du conflit d’intérêts ne traverse même pas son esprit. » Cette phrase prononcée par le deuxième homme de l’Élysée, le préfet Claude Guéant, dans un entretien au Figaro-Magazine (3 juillet 2010), résume la faiblesse congénitale du discours élyséen. Tous les mots sont là : « songe », « tentation », « précaution » et, bien sûr, « conflit d’intérêts ». Les trois premiers sont là pour laisser entendre que le maire de Chantilly, trésorier de l’Ump et patron de Bercy à ses heures avant d’avoir les retraites en charge, est fort éloigné du monde des intérêts : comment y songerait-il, comment se laisserait-il tenté, lui qui est apparemment au-dessus de la mêlée ? Au-dessus de la mêlée et des intérêts alors qu’il rencontre ce monde en permanence sur le champ de course ou dans les bureaux ministériels ?

C’est tout le drame de l’Élysée que de se croire soustrait à la mêlée alors que le Palais a décidé d’être tout le temps dans la mêlée et de se mêler de tout (même des footballeurs !) au risque de « s’emmêler les pinceaux ». À force de ratisser large, d’être dans l’activisme permanent, Nicolas Sarkozy et ses amis ont monté une pièce où ils se croient hors de la mêlée (au-dessus des conflits qui sont le lot de ceux dont l’Élysée a la charge) car assurés de travailler au nom de l’intérêt général.

Certes, l’Élysée n’ignore ni « tentation », ni « songe » : tentation de la réussite de la présidence et de la réélection ; mauvais songe de la fin de l’activisme et de l’échec de l’hyper-président. Mais la précaution que l’Élysée devrait prendre serait de ne pas se couper de la réalité et de se croire au-dessus de la mêlée. Comment imaginer un conflit d’intérêts quand le pouvoir élyséen n’a d’autre rapport à la réalité que la relation immédiate et directe (Sarkozy veut être un peu monsieur tout le monde) ou le rapport indirect et secret, comme dans un îlot protégé qui supporte mal que les médias parlent à son propos (Nicolas Sarkozy n’est pas n’importe qui). Ni chiraquien, ni mitterrandien, le pouvoir élyséen est partout, en haut et en bas, avec les petits et avec les grands. Comment reprocher alors à ce pouvoir composé d’honnêtes hommes d’avoir des intérêts alors qu’il est persuadé de faire le bien de tous ? Pour que naisse le sentiment d’un conflit d’intérêts, il faut en effet pouvoir sentir des décalages, des différences, ce que ne peut pas l’îlot élyséen qui ne connaît que la transparence immédiate ou l’action secrète (voir la politique africaine ou moyenorientale chère au préfet Guéant ou à Robert Bourgi).

« Moi aussi, j’ai été victime »

Si la phrase de Claude Guéant vaut son pesant d’or en définissant l’état d’esprit des honnêtes hommes d’aujourd’hui (pas besoin de précaution puisqu’il n’y a pas de tentation), elle est d’autant plus troublante qu’elle contraste avec l’ambiance people créée par Nicolas Sarkozy qui correspond justement au monde de la tentation. Comment concilier le côté people du président et ce nouveau type d’honnête homme, comment croire à l’absence de tentation dans un monde de com’ qui ressemble à l’Île de la tentation ? S’il n’y a pas de conflit d’intérêts en vue, tentations et songes ne poussent pas spécialement à la précaution.

On n’a pas assez relevé que Nicolas Sarkozy, jamais à court de phrases trop vite prononcées, a justement plaint son ami Woerth en lui rappelant qu’il avait lui-même été victime de calomnies, des vertes et des pas mûres. Et de nous rappeler que de méchantes rumeurs ont circulé récemment sur le couple qu’il forme avec Carla, qu’on l’a harcelé et condamné sans preuves. Mais comment mettre sur le même plan l’affaire Woerth et celle, beaucoup plus intime, qui l’a frappé ? Une fois de plus, cela revient à privatiser la vie politique. Est-ce la meilleure manière pour un président de la République de défendre farouchement un honnête homme comme Woerth ? La privatisation de la vie politique est mise au centre d’une affaire qui affecte un couple qui n’avait pas à se rendre compte, en raison de son honnêteté naturelle, de l’éventualité d’un conflit d’intérêts (madame Woerth a pourtant reconnu, non sans honnêteté, qu’elle ne s’était pas rendue compte de la situation !). Mais les honnêtes hommes et femmes défendus par le préfet Guéant sont pris dans la nasse d’une privatisation de la politique qui ne renvoie pas uniquement à des histoires de couples mais aussi à la gestion de l’argent privé.

*

Quel que soit le destin élyséen de Nicolas Sarkozy, on s’aperçoit qu’il est d’autant plus dangereux pour ses collaborateurs et ministres qu’il impose implicitement des codes qui ne sont pas sans conséquences. Le peu « blingbling » Éric Woerth est une victime collatérale au sens où il est lui-même acteur d’une privatisation de la vie politique devenue un mode de régulation de l’État et de l’intérêt général. L’Élysée aura réussi à montrer, en pleine crise de l’endettement public, que la privatisation est à la fois celle de l’économie et de la vie personnelle. On en est là : un honnête homme ne peut pas faire attention aux conflits d’intérêts et prendre des précautions puisque le privé et le public sont désormais mélangés. Qui renversera le cours du sarkozysme sur ce plan ? Il serait temps de songer à faire de la politique qui exige de s’inquiéter de conflits d’intérêts possibles, ceux-ci revenant justement à distinguer le privé et le public.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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