L'État, la banque et la démocratie


Cela était attendu et fort compréhensible. La crise financière, avant tout une crise de liquidités, a d’abord été interprétée dans les termes d’un plus ou moins d’État. C’était à ce dernier de remettre des liquidités en circulation, sous forme de prêts, dans les circuits financiers en voie d’assèchement en raison du manque de confiance interbancaire. Cela nous a valu maints commentaires avisés sur le retour à Keynes et à l’État.

Mais c’était oublier plusieurs choses. Tout d’abord que l’histoire des relations de la banque et de l’État s’est faite aux États-Unis (qui restent le moteur du capitalisme financier qui a succédé au modèle de régulation fordiste) au détriment de l’État qui, cédant à la pression des lobbies, a accordé le droit aux banques de créer de l’argent (il faut le rappeler : tout crédit autorise une émission d’argent liquide, telle est la source de richesse des banques bien plus que le dépôt des épargnants). Dès lors, la banque a le droit de créer de l’argent (du fait d’accorder des crédits) dont elle tire un bénéfice en fonction des taux d’intérêt accordés alors même que l’État s’interdit lui-même de créer de l’argent sans intérêt. Alors même que le prêt à crédit autorise la banque à s’endetter dans des proportions de plus en plus considérables (le multiplicateur va considérablement évoluer), l’État ne se met plus en position de prêter (et d’émettre de l’argent) sans intérêt. L’histoire américaine est marquée par cette montée en puissance du monde bancaire (le crédit vaut création d’argent, qui est à l’origine d’un endettement généralisé et nécessairement fictif) qui contraste avec la volonté de bien des pères fondateurs de se démarquer à l’époque des mœurs des banques anglaises (voir l’encadré p. 154).

Toutes les perplexités, la confusion et la détresse en Amérique viennent non pas des problèmes de la Constitution ou de la Confédération, ni d’un manque d’honneur ou de vertu, mais plutôt de l’ignorance absolue quant à la nature de l’argent, du crédit et de sa circulation.

John Adams, 1735-1826, 2e président des États-Unis

Le gouvernement devrait créer, émettre et faire circuler toutes les devises et les crédits nécessaires pour couvrir les dépenses du gouvernement et des consommateurs, En adoptant ces principes, des sommes immenses d’intérêt seraient épargnées aux contribuables. Le privilège de créer et d’émettre de l’argent est non seulement la prérogative suprême du gouvernement, mais c’est aussi sa plus grande opportunité créative.

Abraham Lincoln, 1809-1865, 16e président des États-Unis

Et si vous savez que le Système tout entier est facilement contrôlable d’une façon ou d’une autre, par quelques hommes tout puissants, pas besoin de vous expliquer quelle est l’origine des périodes d’inflation et de dépression.

James A. Garfield, 1831-1881, 20e président des États-Unis

Je suis un homme très malheureux. J’ai ruiné mon pays sans le vouloir. Une grande nation industrialisée est contrôlée par son système de crédit. Notre système de crédit est concentré. La croissance de notre nation et toutes nos activités sont donc entre les mains de quelques hommes. Nous sommes devenus l’un des gouvernements les plus mal gérés, l’un des plus dominés et des plus concentrés du monde civilisé.

Woodrow Wilson, 1856-1924, 28e président des États-Unis*

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Ces citations sont extraites du Dvd intitulé L’argent dette, réalisation Paul Grignon, voir les informations données sur le site : moneyasdebt.net

Si la moralisation des mœurs bancaires (salaires des traders) n’est pas inutile, le combat frontal devrait porter sur les prises de risques excessives des banques dès lors que le Glass Steagall Act de 1933 (abrogé en 1999) ne sépare plus les banques de dépôt et banques d’investissement. Mais cela ne signifie pas que le retour d’une barrière entre ces deux pratiques bancaires calmerait l’endettement hors de proportion que peuvent s’autoriser les banques du fait même du crédit et du dépôt.

Ensuite, l’État contemporain n’est pas identique à celui que Keynes a connu. D’où le malentendu qui voudrait qu’une intervention plus importante de l’État (quoi qu’il en soit du poids de la dette dont l’augmentation actuelle ne choque pas des keynésiens convaincus comme J.-P. Fitoussi par exemple) soit nécessairement un surcroît de respect de l’intérêt général et de l’esprit public. On l’a montré d’emblée dans notre numéro de décembre 2008 (« Que fait l’État ? Que peut l’État ? »). L’État contemporain, qualifié de néolibéral, est un État qui organise la concurrence. Ce qui le conduit à déréguler les institutions du service public, à fragiliser la sécurité (sociale) et la solidarité (mutualisation des risques) dans toutes ses formes d’un côté, et à s’emparer du thème de la sécurité (physique) de l’autre. Dans le cas français, la place accrue au personnage du préfet de région (et non pas de département qui sert de fusible) comme régulateur des crises et des urgences en tous genres (violences ou non) est manifeste (cela se traduit dans le feuilleton du Grand Paris comme on pouvait le prévoir1).

La question politique, qui ne se réduit donc pas mécaniquement à celle du recours à l’État, devrait porter sur un État susceptible d’être plus ou moins démocratique. Le débat sur les places respectives du marché et l’État devrait plutôt porter sur le plus ou moins de démocratie (représentative, participative, délibérative) au niveau politique national (comme des collectivités territoriales) pour la démocratie politique, et dans l’entreprise (représentativité syndicale et droit du travail) pour la démocratie sociale. En effet, alors que l’on vient de célébrer l’anniversaire de la chute du Mur en 1989, l’entrée dans un monde qui aurait dû être le plus démocratique de l’histoire, il est bon de rappeler que 1989 a précipité le retrait et la privatisation de l’État. Mais aussi que le capitalisme débridé des années 1990 a favorisé un accroissement des inégalités et la fragilisation de cette démocratie politique et sociale. Alors que l’écologie invite à prendre au sérieux des impératifs partagés globalement à l’échelle de la Terre elle peut être un facteur de revalorisation d’une démocratie qui doit désormais se décliner à la double échelle du local et du global puisque notre quotidien est global et donc le global dans le local. État versus marché ? Pour ne pas en rester à ce débat prisonnier du prisme économique, il est temps de rappeler l’impératif démocratique de la démocratie qui vaut pour l’État comme pour la société civile (participation) et les marchés (représentation des actionnaires). Pour le reste, il va sans dire que les excès de la dette conduisent à reprendre les débats relatifs à la démocratie fiscale et au bouclier fiscal qui ligote littéralement la politique sarkozienne. Si l’inflation ne doit pas être la réponse à la dette excessive, la fiscalité (niches fiscales et boucliers fiscaux) devrait être prise en compte. C’est bien de l’avenir de la démocratie (politique, sociale, fiscale…) qu’il est question à travers cette crise au caractère pluriel. Mais le politique se donne-t-il seulement les moyens de traduire une crise qui se présente comme économique dans le langage de la politique ? Rien n’est moins sûr quand le responsable politique se présente comme l’homme de l’État (sauveur et recours) face aux déboires des marchés. L’intervention accrue de l’État n’est pas une garantie naturelle de la démocratie politique.

  • 1.

    Voir notre dossier « Les chantiers du Grand Paris », Esprit, octobre 2008.