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Le comédien qui entend des voix. À propos de Voix off, de Denis Podalydès

novembre 2008

#Divers

En lisant Voix off – un ouvrage accompagné d’un cd où sont enregistrées quelques-unes des voix évoquées –, le lecteur est d’abord admiratif des commentaires que Denis Podalydès propose des voix qu’il a retenues. Mais pourquoi toutes ces voix ? Voilà un comédien connu pour des raisons contrastées : on le sait comédien au Théâtre-Français, la maison de Molière, l’institution par excellence ; on a applaudi son Cyrano de Bergerac dont la luxuriance des signes forçait l’admiration (fantastique décor d’Éric Ruf, un autre sociétaire du Français, capacité de mettre en scène des collectifs et des groupes) ; on connaît un peu son parcours puisqu’il en parle sans révéler de secrets (la famille versaillaise, la prépa philo à Henri IV, dans le style Jeanne Balibar, la rencontre d’Emmanuel Bourdieu, avec lequel il n’a plus cessé de travailler, la lecture de Wittgenstein et Spinoza, déjà les « jeux de langage » et une éthique de la vie) ; on le voit souvent à la télévision et au cinéma (et pas pour incarner n’importe qui : Jean-Paul Sartre lui-même, Jacques Attali dans Coluche d’Antoine de Caunes), ou des rôles les plus invraisemblables, par exemple Les Frères Pétard avec José Garcia). On le voit donc beaucoup au risque de voir en lui un « touche à tout » ou un histrion – c’est lui qui le dit !

Mais ce n’est pas le cas. Et Voix off nous en fournit la raison : il est obsédé, lui le comédien, par sa voix et par celles d’autres comédiens bien sûr. Mais pas uniquement par toutes ces voix de comédiens. Et l’on comprend que sa voix compte peu si elle ne fait pas écho aux autres voix, à toutes ces voix de comédiens et de non-comédiens, sans lesquelles il aurait perdu sa voix. Si Scènes de la vie d’acteur1 évoquait déjà la voix à de rares occasions, c’était un livre plus sévère, plus dur, moins généreux, peut-être plus initiatique (comment rentrer dans la troupe du Français ? Comment ne pas être un médiocre ? Comment accepter la haine des autres et ne pas être aimé par tous ?), Voix off est le récit de formation du comédien, celui qui raconte les voix des autres qui le font jouer et vivre. Mais quelles sont donc ces voix que Podalydès décrit superbement comme autant de « paysages » ?

Inspirateurs

Les voix de ses maîtres d’abord, la voix « claudélienne » de Jean-Louis Barrault, la voix « républicaine » de Jean Vilar, et la voix de Vitez, celui qui était ouvert à toutes les voix possibles, lui qui avait échoué comme comédien.

À la bibliothèque de Versailles, autrefois j’empruntai un à un Antoine Vitez Daniel Mesguich Georges Wilson Michel Bouquet Michael Lonsdale André Dussollier. Voix maîtresses : massif élevé, dentelé, bois de bouleaux traversé de chevaux au galop, campagne à la tombée du soir, bruissante, paisible, secrète.

Les voix des maîtres mais aussi celles qui l’ont séduit, les voix initiatiques car décisives, celles de Marcel Bozonnet, Ludmilla Mikaël et Richard Fontana dans le Bérénice mis en scène par Klaus-Michaël Grüber au Français. Les voix d’un monde du théâtre toujours hanté par les fantômes chers à Louis Jouvet, mais aussi des voix de cinéma : celle de Charles Denner par exemple,

la voix découpe les phrases comme nulle autre, très articulée, mouvementée comme la mer, puissante, nerveuse, tendue. Voix de courage, voix d’angoisse légère, voix qui va, voix qui fouille, hors de cette mâchoire carrée qui la mâche et la fourbit, voix qui ne susurre jamais, jamais en dessous, travailleuse, diabolique par brefs éclats, tendue2,

celle de Jean-Louis Trintignant :

Avance à plat jusqu’à la finale, d’un mouvement décisif, régulier, faisant converger la phrase et la mélodie vers le même nœud de sens, qui lui donne sa charge et sa sensualité […] Son mordant est vivace, sa cruauté, infiniment précise, lorsque le rôle réclame qu’il libère les chiens féroces, trop longtemps contenus, de son timbre puissant […] Voix prête à bondir, articulée dans une concentration qui parvient à résonner sans sécheresse, voluptueuse,

celles d’André Dussollier et de Michael Lonsdale. Et les voix de ces comédiens qui savaient qu’ils allaient être balayés par la mort (Jean-Luc Boutté sur le tournage de Mayrig et Richard Fontana qui, à la fin, s’accrochait aux décors et faisait entendre un monde d’ailleurs). Mais encore les voix de Pierre Mendès France et Roland Barthes. Et, pour finir cette liste incomplète, les voix des toreros, des « voix sans voix » :

voix du pur courage. Inutilité de la voix sinon du cri pour héler – citer – la bête. Sébastien Castella, El Juli, Juan Batista

car la proximité avec la mort fait perdre la voix.

Pourtant ce livre des voix est aussi l’occasion de faire remonter les voix des morts. Et d’abord de celle du petit Maillard assassiné dans les jardins de Versailles ou celle de son frère Éric qui s’est suicidé quelques mois après son arrivée au Français :

Plus loin derrière dans le son autre chose

Je ne sais pas ce que c’est ça ne parle pas une plainte

Il y a de la terre dans la voix les fleurs l’herbe noire

Détrempée écrasée peut-être du sang C’est inaudible

J’entends quoi dans le parc les cris du petit Maillard

Ceux de mon frère non quoi je mélange

Tais-toi

La voix des morts de la tragédie humaine, mais aussi les autres voix de la famille : celle de la grand-mère libraire à Versailles, celles du père et de la mère, celle du frère Bruno avec lequel il écrivait enfant des scénarios de films, racontait des histoires, inventait des voix (celle de Sydney Chaston, un mélange de Sydney Poitier et Charlton Heston) avant de devenir son comédien fétiche dans des films quasi biographiques où l’on va de Versailles (Rive droite-Rive gauche, Versailles Chantiers) à Oléron (Liberté Oléron). Mais dans ces films de « famille », il joue avec des amis comédiens proches et admirés (voir les passages sur les voix d’Éric Elmosnino – « d’un naturel qui subjugue même les contempteurs du naturel ? D’un naturel insituable insaisissable, pas du tout naturel. Bref, la vie » – et de Michel Vuillermoz, « son » Cyrano rencontré au Conservatoire). Les voix de la famille, mais aussi les voix de la troupe de théâtre et des groupes qui font « communauté ».

Je crois, paradoxalement ou contradictoirement, ne me sentir véritablement à l’aise, indépendant, libre et engagé, que dans l’appartenance à un groupe, voire à une institution, depuis toujours3.

Faire revenir des voix

Ce livre des voix n’est donc pas l’occasion d’envolées philosophiques sur les rapports du corps et de la voix (dans notre tradition théâtrale qui bride ces voix qui sortent d’un corps inquiétant) mais l’occasion de raconter comment on vit avec les voix des autres et pas uniquement celle des comédiens. On comprend mieux alors comment cet « homme d’un monde finissant », fasciné par le personnage de Fantasio de Musset, un spectacle qui n’a pas été reçu comme Cyrano (ce Cyrano dont il ne voulait pas entendre parler autrefois, trop populaire le Cyrano de Rostand !), on saisit donc mieux pourquoi il a besoin de s’enfermer dans un habitacle (celui du studio où il enregistre des textes classiques pendant des heures) pour faire passer les voix, la sienne et celles des autres. La voix des morts et la voix de vivants.

Pour faire quelque chose de sa voix, il faut osciller, à la fois être d’une communauté, d’une troupe et se recueillir dans la plus grande des solitudes.

Je lis Proust, Albertine disparue, pour personne. Voix haute pas si haute. Médium. Bavard impénitent, je lis. Lisant, je sais que je parle, que c’est de moi qu’il s’agit, que nul n’entend. Alors d’autres voix se font entendre.

L’écriture est limpide, rigoureuse, intense, généreuse, drôle, respectueuse, Denis Podalydès se fait entendre. Mais pas uniquement par sa voix puisque celle-ci est relayée par le texte, tout comme le comédien se dédouble de temps à autre en metteur en scène. Telle est la meilleure manière de ne pas être un histrion ou de sombrer : lire, écrire, mettre en scène, susciter le collectif, échapper au narcissisme en s’enfermant dans le studio d’enregistrement ou en faisant vivre la troupe par la mise en scène. Vouloir « parler toutes les langues » comme le poète Armand Robin sans céder au babil. Cela mérite l’écoute :

Nacelle ou bathyscaphe : nous descendons. Nous montons. La voix représente. Les mots lus et écrits : parfaite existence.

  • 1.

    Denis Podalydès, Scènes de la vie d’acteur, Paris, Le Seuil/Archimbaud, 2006.

  • 2.

    Marqué également par la voix de Charles Denner (je lui ai même dédié un livre), je me souviens l’avoir entendu pour la première fois sur une scène de théâtre : il jouait au théâtre de l’Atelier le personnage de Rogojine (Philippe Avron était le prince Mychkine) dans une adaptation de l’Idiot de Dostoïevski. Comment oublier ses interprétations au Tnp (à l’époque de Georges Wilson mais il avait beaucoup joué chez Vilar) dans Le diable et le bon dieu de Sartre et dans Le Roi Lear adapté par Maurice Clavel ?

  • 3.

    Cette phrase est la légende d’une double page présentant des photos (le livre en comporte beaucoup) de groupe où Podalydès se trouve au milieu d’une troupe, i.e. dans une communauté entouré d’autres : classes durant la période scolaire, équipes sportives (sabre), tournées de théâtre ou plateau de cinéma.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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