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Le « Grand Paris » : modèle ou contre-modèle pour les métropoles ?

décembre 2011

#Divers

L’exposition des dix projets élaborés par des équipes d’architectes pour imaginer « le Grand Paris de demain » à la Cité de l’architecture du palais de Chaillot a été un succès (on parle de trois cent mille visiteurs). Certes, celui-ci manifeste moins un intérêt pour l’architecture ou l’urbanisme en tant que tels que pour le devenir historique d’une ville-capitale qui évoque nécessairement l’avenir de la France. En dépit de la réception publique et médiatique, faut-il céder à la tentation de dire comme certains que ce fut « beaucoup de bruit pour pas grand-chose », et que le Grand Paris serait derrière nous ?

Certainement pas. Le Grand Paris, c’est d’abord l’Arc express, c’est-à-dire un nouveau dessin de transports circulaires destiné à fluidifier et favoriser les mobilités dans la première et la deuxième couronnes dont les plans, apparemment définitifs, ont été adoptés. Cette priorité, qui exige la mise en place de gares et la construction de logements dans leur périmètre, est à l’origine de la création d’une société du Grand Paris chargée, sous l’égide de l’État, de drainer des fonds et de favoriser des opérations immobilières en libérant des terrains autour des principales connexions. Mais en rester là laisserait croire que les professionnels pensent toujours les réseaux urbains à travers le seul prisme des transports, dans la grande tradition des ingénieurs des Ponts et Chaussées qui tracent nos routes depuis le xviiie siècle. S’il est vrai que les équipes sélectionnées pour réinventer l’agglomération parisienne avaient le plus souvent oublié les espaces publics de tous ordres que sont les universités, les espaces culturels, les hôpitaux, au profit des seules connexions de transports, la dynamique du Grand Paris a laissé des traces dans les milieux liés aux métiers de la ville. Il est indéniable que des architectes, urbanistes, géographes et sociologues ont capté à cette occasion une demande politique, un défi économique mais aussi le désir d’habitants qui sont à la fois franciliens et parisiens. Cet intérêt pour la ville s’exprime dans des initiatives comme celle de la mairie de Paris, qui a sollicité une agence pour réfléchir à la place de l’université et de la vie étudiante dans une ville qui tend à la marginaliser et à la patrimonialiser.

Le Grand Paris, c’est aussi la revue récemment créée, Grand Paris Développement (n° 1, automne 2011), qui part du principe que « si le Grand Paris n’existe pas encore, la métropole se dessine déjà ». Le projet est célébré par des panneaux à la sortie de l’autoroute du nord, au niveau de la porte de La Chapelle quand on traverse Plaine-Commune, qui en tire de nombreux bénéfices sur le plan des projets en gestation. Le Grand Paris, c’est aussi la création d’une Agence internationale du Grand Paris (Aigp), dont les moyens alloués sont faibles selon son président Pierre Mansat. C’est encore les avancées du Syndicat Paris métropole, qui demeure cependant un syndicat d’études qui n’a pas force de décision mais suscite des projets mutualisés. C’est enfin la validation tardive du schéma directeur de la région Île-de-France (Sdrif régional) par l’État, qui en demande par ailleurs la révision. Faut-il en conclure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Si des avancées, manifestes mais lentes, dépendent de l’esprit plus ou moins éclairé et solidaire des politiques concernés, force est de reconnaître que le Grand Paris patine quelque peu sur le plan de la gouvernance et de l’imaginaire. En ce qui concerne la gouvernance, les trois acteurs politiques État/région/mairie apprennent à faire des concessions mutuelles, mais chacun reste sur son quant-à-soi, chacun continue par exemple à disposer de ses centres de recherche. (Pourquoi l’Apur, l’agence d’urbanisme de la mairie de Paris, et l’Iaurif, qui dépend de la région, ne regroupent-elles pas leurs forces, à savoir plusieurs centaines de chercheurs ?) Si des projets avancent dans des communautés d’agglomérations franciliennes, les communes qui font blocage au lieu de dynamiser les intercommunalités méritent une enquête sérieuse qui permettrait d’éclairer les raisons des freinages politiques du Grand Paris. Se contenter de parler de gouvernance et de complexité, comme le font beaucoup de chercheurs, n’est guère convaincant pour le citoyen, qui ne comprend pas toujours où il habite.

Dès lors, il faut bien admettre, ce que bien des responsables disent en catimini, que le Grand Paris, qui devait être un « modèle » pour le pays en raison de la puissance économique incomparable de la grande agglomération parisienne, un véritable fer de lance, une machine de guerre pour partir à l’assaut de la mondialisation, apparaît comme un contre-modèle en raison de la difficulté à faire travailler ensemble l’État, la région et la ville de Paris. En conséquence, ce sont les métropoles plus modestes, plus discrètes et moins « capitales » qui tirent leurs marrons du feu. Le « Grand Paris » se fait paradoxalement à Lyon, Bordeaux, Lille ou Nantes (ville à laquelle est même consacrée une revue, Place publique), plus facilement qu’en Île-de-France.

Mais peut-être une réflexion sur notre imaginaire politique autocentré, étatique et centralisé aurait-elle permis de réfléchir, à l’heure de la troisième décentralisation annoncée, aux liens à tisser entre villes et États. Fernand Braudel aimait dire qu’il y a des pays à régime ville et des pays à régime État ; aujourd’hui, la mondialisation urbaine, qui ne fonctionne pas de manière verticale, brouille rapidement les pistes. Il faudra y penser dans le cadre des présidentielles, alors même que les transferts entre l’État et les collectivités territoriales, tant sur le plan des budgets que des fonctionnaires, apparaissent brumeux pour la gauche comme pour la droite… Certes pour des raisons différentes.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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