Le Luna Park de Branly. En écho à Françoise Choay
En écho à Françoise Choay
L’ouverture du musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, dit musée du Quai Branly, a été en général applaudie. Pour mille raisons : le musée, les collections, le génie de l’architecte, la ténacité du président, la vision anthropologique… Mais, comme tout cela est tautologique (c’est bien parce que c’est bien, c’est bien parce que c’est lui) sans que l’on se pose trop de questions utiles. Utiles pour l’avenir des musées, utiles pour réfléchir à la conception anthropologique (i. e. la représentation de l’humanité) qui nous anime, utiles pour s’interroger sur la conduite des grands projets, utiles pour repenser le statut des conservateurs de musée aujourd’hui condamnés à ratisser les fonds privés et à louer les collections et les salles aux gens de la mode et du luxe. Philippe Dagen, le critique d’art du Monde, s’inquiétait récemment de voir des personnalités issues de la sphère publique prendre la direction des grandes fondations privées, mais il aurait mieux fait de « s’affoler » de la manière dont le privé accapare les grandes institutions culturelles et d’abord les musées. Fort heureusement, Françoise Choay, dont l’autorité savante est indiscutable et la liberté de penser bien connue, n’y va pas de main morte dans un récent article de la revue Urbanisme1 qui s’intitule tout bonnement « Branly ; un nouveau Luna Park était-il nécessaire ? ».
L’article pose en effet quatre séries de questions qui se recoupent et permettent de prendre toute la mesure des débats avortés. La première question porte sur le devenir de trois musées anciens. Fallait-il ouvrir ou non ce musée Branly ou bien se donner les moyens de réformer les deux institutions dont il récupère une partie des collections, à savoir l’ancien musée des Colonies de la Porte Dorée et le musée de Chaillot ? Le premier fut construit en 1931 Porte Dorée – en cela il était « le seul établissement culturel des quartiers mal lotis de l’Est parisien » – pour l’exposition coloniale et devenu en 1962 le musée des Arts africains et océaniens qualifiés alors de « primordiaux » par Malraux (ce musée dispose d’une collection de 25 000 objets et d’une photothèque de 66 000 documents). Réorganisé après la Seconde Guerre mondiale par les ethnologues Georges-Henri Rivière et Claude Lévi-Strauss, le musée de Chaillot, ou musée de l’Homme (il dispose, lui, de 250 000 objets, 580 000 photos, 200 000 volumes et 5 000 périodiques) associait « une information scientifique rigoureuse et une présentation séduisante ». Mais il faut rappeler qu’un troisième musée, le musée des Arts et Traditions populaires, est fermé depuis le 6 septembre 20052. Dans le contexte de pénurie économique qui affecte aujourd’hui la politique culturelle, la question de F. Choay tombe comme un couperet :
N’eût-il pas été raisonnable, à un coût sans doute deux à trois fois moindre, de doter les établissements concernés des moyens qui leur auraient permis : d’une part de se moderniser, d’évoluer, mais aussi de soigner leurs collections, tant il est vrai que les réserves du musée de l’Homme se trouvaient en perdition dans un escalier de service.
Chacun en jugera, mais le président Chirac a fait de Branly une affaire personnelle, lui qui n’est pourtant pas un président qui affectionne les grands projets à la Mitterrand3.
Une deuxième interrogation porte sur la pertinence du projet anthropologique qui porte la thématique de ce musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’Amérique (on a parlé successivement d’« arts premiers », de « sociétés sans écriture ») vite devenu pour le visiteur le seul « musée du Quai Branly ». Quelle est donc la cohérence du projet anthropologique porté par ce musée4 ? Pour en juger, F. Choay s’attarde sur des citations extraites de la déclaration inaugurale du président Chirac. Il s’agit tout d’abord,
en rompant avec une longue histoire de mépris, de donner une juste place à des arts et des civilisations trop longtemps ignorés ou méconnus, de rendre toute leur dignité à des peuples trop souvent rejetés, abaissés, parfois anéantis par l’arrogance, l’ignorance, la bêtise, l’aveuglement.
Il s’agit par conséquent de refuser
l’ethnocentrisme, cette prétention déraisonnable de l’Occident à porter en lui seul le destin de l’humanité […],
de même enfin qu’« une quelconque hiérarchie des arts ». Le commentaire souligne l’anachronisme de ces propos : comment mettre entre parenthèses l’apport de l’anthropologie culturelle (Frazer) qui a favorisé la reconnaissance de sociétés sans écriture ? Comment oublier que les voyageurs, érudits et missionnaires de la Renaissance ont valorisé l’altérité culturelle (qu’il suffise de rappeler les travaux de Michel de Certeau) ? Mais surtout, et de manière cinglante, F. Choay ironise sur l’exclusion de l’Europe qui constitue la plus « anachronique » manifestation d’un ethnocentrisme résumable en deux mots : « Nous et les Autres. » Mais, Europe ou non, la confusion est à son comble :
Fraternisent en effet à Branly cultures sans écriture et cultures lettrées, cultures nomades et cultures sédentaires, cultures à histoire froide et cultures à histoire chaude…
Les temps sont passés, depuis un siècle, de la découverte de « l’art nègre » en tant qu’art à part entière : qui en doute aujourd’hui ? Les mâts totems et les masques des Kwakiutl, des Tlingit et des Notka étudiés par Claude Lévi-Strauss ont toute leur place dans l’histoire de l’art. Au nom de quels principes devrait-on, pour les faire valoir, les priver de référence à la société d’où on les a extraits ? Que voici un bien vilain paradoxe. Au Quai Branly, l’on donne à voir les œuvres des pays exotiques « directement », on les « débarrasse » prétendument du rappel à leur milieu d’origine, au motif que celles-ci vont ainsi enfin valoir comme œuvres d’art. Alors que pour faire entrer la moindre peinture au Louvre, on doit l’entourer d’un appareil critique et documentaire surabondant, sans que personne ne doute, pour autant, que celle-ci ne s’offre à la délectation des amateurs. Redonnons aux merveilles exposées Quai Branly leur rapport aux milieux dont elles sont issues. Nous grandirons ainsi ces civilisations en faisant apparaître ces objets chargés de leur sens originaire comme leurs chefs-d’œuvre, bien mieux qu’en rabaissant ces œuvres à jouer le rôle de référent pour un système de prix sur le marché de l’art*.
*.J. Cuisenier, l’Héritage de nos pères…, op. cit., p. 316.
Admettons cependant qu’il y a des objets à montrer et qu’il faut imaginer un musée et le construire. Comment faire ? Jean Nouvel est miraculeusement là, lui qui ne manque pas de projets de musée, en tout cas pour la fondation Guggenheim5.
La troisième séquence de l’article s’en prend alors directement au projet architectural lui-même. Ce dernier consiste moins à éclairer et à mettre en scène modestement les œuvres elles-mêmes, qu’à les présenter comme des faire-valoir d’une opération architecturale. Celle-ci est, bien entendu, narcissique mais surtout d’un ethnocentrisme démesuré car il faut « faire exotique sur un mode kitsch et naïf ». Qu’on en juge par la déclaration d’intention de l’architecte : « Présence-absence ou la dématérialisation sélective », elle indique que
tout est fait pour provoquer l’éclosion de l’émotion portée par l’objet premier […] à la fois pour le protéger de la lumière et pour capter le rare rayon de soleil indispensable à l’installation des spiritualités. C’est un lieu marqué par les symboles de la forêt et du fleuve et les obsessions de la mort et de l’oubli […] C’est un endroit où dialoguent les esprits ancestraux des hommes qui, découvrant la condition humaine, inventaient dieux et croyances […]. Le construire ne peut se faire qu’en récusant l’expression de nos actuelles contingences occidentales. Exit (sic) les structures, les fluides, les menuiseries de façade, les escaliers de secours […], les faux plafonds, les projecteurs, les socles, les vitrines, les cartels. Si leur fonction, par la force des choses, doit demeurer, qu’ils disparaissent de notre conscience, qu’ils s’effacent devant les objets sacrés…
Une fois rappelé que l’exotisme « ethnocentrique » consiste à montrer une installation sophistiquée qui conduit le visiteur de la forêt vierge (le jardin considéré comme un bois sacré) à une longue rampe initiatique et à sens unique (bizarre pour une forêt vierge mais Nouvel accapare à lui seul la dimension initiatique !), F. Choay souligne l’atmosphère sépulcrale, l’obstruction systématique des parois de verre de l’édifice, le rôle des guides audio qui exacerbent le zapping, l’ambiance de semi-ténèbres où l’on entend les musiques locales et où le rayon de soleil annoncé est remplacé par un éclairage artificiel. Un vrai tombeau (ce que ne justifie pas à elle seule la nécessité de protéger les œuvres des excès de lumière, problème déjà rencontré par l’architecte Dominique Perrault) où le visiteur doit suivre avant tout le parcours imposé par l’architecte, ce chaman, et ne pas s’attarder, sinon dans des boîtes ad hoc où ne tiennent que 5 à 6 personnes, sur des objets qui s’écoulent au fil du parcours. Bref, la beauté du mort, pour reprendre le titre d’un article célèbre consacré à la culture populaire.
On aura compris que l’architecte et sa scénographie sont omniprésents, au mépris et au détriment des objets, condamnés au mutisme par la conjonction de l’ombre et d’une accumulation de pièces qui défie l’imagination des inventaires borgésiens.
Et Françoise Choay qui en appelle depuis longtemps à une anthropologie de l’espace6 de souligner l’incapacité des concepteurs et de l’architecte à donner sa place au corps du visiteur afin qu’il crée un espace « à lui » « au milieu » de ces objets. Car le corps est « le seul médiateur légitime de l’expérience physique du monde naturel et culturel ». Nouvel opte pour l’immatériel, les conservateurs/gestionnaires pour une installation, de concert « l’un et les autres » excluent le corps du visiteur tout en oubliant les objets exposés. On ne vient pas voir des objets, mais un musée, et plus encore un musée de Nouvel, un objet Nouvel qui crée des musées identiques de par le monde. Ce n’est donc pas par hasard qu’au-delà du projet muséal lui-même, F. Choay critique également le site lui-même. Car le musée Nouvel,
corps étranger, coin hors d’échelle, indésignable, dont l’habillage marron foncé et les boîtes jaunes brunes rouges orangés rouges violacés hurlent l’autonomie,
est coupé de la ville (comme le parcours dans le bois sacré et la forêt est coupé du « reste », des objets exposés dedans comme du dehors), des artères environnantes (rue de l’Université et avenue de La Bourdonnais), du quartier et des bords de Seine.
Se préoccupant à juste titre de l’avenir de la politique culturelle, Françoise Choay conclut sur trois des causes qui, selon elle, sont à l’origine d’une telle construction. En premier lieu, elle vise le déclin du corps des conservateurs de musée et le rôle accru d’administrateurs (énarques) assistés de personnalités de la finance et des affaires car les musées nationaux sont désormais des « établissements à caractère industriel et commercial7 ». Et de rappeler : les individus qui ont joué un rôle dans l’élaboration d’un tel projet, à commencer par le marchand Jacques Kerchache et le haut fonctionnaire « multiprésident » Jacques Friedmann. En second lieu, elle rappelle la passion de la société française pour la culture littéraire (voir Mitterrand) et ses carences dans le domaine de la culture plastique en général et de la culture architecturale en particulier (l’histoire de l’art n’est enseignée ni dans le primaire ni dans le secondaire à l’exception de rares options, quant aux énarques et élus ils partagent une même inculture architecturale). D’où la troisième cause : les effets du copinage qui intervient « naturellement » aussi bien chez les décideurs d’État que chez les architectes ou chez les gens de presse. Ainsi, Françoise Choay fournit la preuve qu’il n’est pas interdit de dire ce que l’on pense8. Mais la dernière cause est moins importante que les précédentes, c’est-à-dire l’incapacité notoire des élites culturelles de l’État à rendre publics des débats. Des débats sur quoi ? Eh bien sur l’avenir de trois musées, sur une conception de l’anthropologie indissociable d’un partage de l’universel et sur un projet architectural. À force de ne pas penser, on s’accorde sur un nom d’architecte, sur un logo et l’on cautionne les réseaux des proches. Mais le mieux est de lire l’article de Françoise Choay qui est libérateur.
- 1.
Revue Urbanisme, no 35, septembre-octobre 2006.
- 2.
Voir l’ouvrage de Jean Cuisenier qui en fut le directeur, l’Héritage de nos pères. Un patrimoine pour demain, Paris, La Martinière, 2006.
- 3.
Voir l’article que François Chaslin consacre au Chirac urbaniste et muséographe dans le numéro que la revue Histoire vient de consacrer au président, octobre 2007.
- 4.
Voir parmi d’autres publications, Jean Guiart, Variations des arts premiers. Le Rocherà-la-Voile, Nouméa, MMIII, 2006, et Catherine Clément, aujourd’hui responsable de l’université populaire du Quai Branly, Qu’est-ce qu’un peuple premier ? Paris, Éditions Panama, 2006.
- 5.
Voir Libération du 5 octobre 2006. Si F. Gehry, créateur du musée culte de Bilbao conçu pour le compte de la fondation Guggenheim (aujourd’hui dynamisé par le très contesté Thomas Krens qui multiplie les sites à défaut de collections), est chargé d’une « implantation muséale » à Abou-Dhabi pour cette fondation Guggenheim, Jean Nouvel a déjà de multiples projets pour Guggenheim à Rio, Guadalajara Tokyo…
- 6.
Voir Esprit, octobre 2006, et son ouvrage à paraître en novembre 2006, Pour une anthropologie de l’espace, Paris, Le Seuil.
- 7.
Mais il ne faut pas généraliser. Le conservateur du Louvre, Henri Loyrette, a réussi à conserver une autonomie forte dans le cas du projet d’implantation du Louvre à Abou Dhabi (là même où Gehry construit une implantation Guggenheim) alors même que se met en place une implantation (sûrement moins juteuse !) à Lens dans le nord de la France. Voir Libération, 5 octobre 2006.
- 8.
Voir le livre de Bernard Dupaigne, le Scandale des Arts premiers. La véritable histoire du musée du Quai Branly, Paris, Mille et une nuits, 2006, un livre engagé de l’ancien directeur du laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme qui, malheureusement, n’échappe pas au ressentiment selon F. Choay.