Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Le rapport Attali pour la libération de la croissance. Pourquoi une telle incompréhension ?

mars/avril 2008

#Divers

Pourquoi une telle incompréhension ?

Mal accueilli, le rapport Attali1 a prêté le flanc à l’incompréhension pour diverses raisons. 1) Cet appel à la « libération » de la croissance exigeait un climat économique favorable, susceptible notamment de redorer l’image des entreprises innovantes. Ce ne sera pas le cas : la croissance est annoncée à moins de 2 %, la crise des subprimes, et l’affaire Kerviel à la Société générale ont terni à nouveau l’image d’un capitalisme financier qui a déjà mauvaise réputation dans l’Hexagone. 2) Son intitulé mettant en avant trois cents mesures et sa valorisation outrancière par le président de la République depuis l’automne en ont fait un double tardif du programme présidentiel, soustrait à toute délibération. Présenté comme un ensemble cohérent, il paraissait s’imposer comme un tout, « à prendre ou à laisser », quelque peu hautain. 3) L’esprit de la commission n’a guère donné lieu à un discours « global » de mise en situation au moment de sa présentation publique. Pourtant, dans la version publiée, chaque membre (il faut être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître la qualité des membres, même s’il y a trop d’économistes et de chefs d’entreprise comme si la croissance était leur seule affaire) présente dans le livre de manière substantielle et le plus souvent intéressante sa vision de la libération de la croissance (et donc du moment historique présent, à savoir le nouveau monde industriel). Ce qui aurait dû être le point de départ de la réflexion. Dans le contexte actuel, à moins de faire comme Nicolas Sarkozy qui parle de mesures au coup par coup comme si l’on était « hors histoire », des mesures de « rupture » (ou de « libération », pour parler comme la commission) doivent être inscrites dans la durée historique et non pas apparaître comme des sommations. D’ailleurs, Jacques Attali lui-même résume sa vision dans l’une de ses récentes chroniques de L’Express (7 février 2008).

Le marché rémunère en priorité ceux qui sont les plus utiles à sa pérennité. Ce fut longtemps les détenteurs du capital. Ce n’est plus le cas aujourd’hui […] En fixant la nouvelle hiérarchie de la richesse, le marché donne la priorité à ce dont il a le plus besoin pour organiser sa croissance : non le capital, qui déborde de partout, mais les trois piliers du fonctionnement de la société d’aujourd’hui, à savoir des innovations, des mécanismes d’assurance et des distractions. Les innovations assurent le renouveau dont le marché se nourrit pour maintenir un intérêt des consommateurs […] Les mécanismes d’assurance garantissent que les risques inhérents à l’exercice de la liberté ne conduisent pas à une précarité générale et suicidaire […] Enfin, la distraction est la condition nécessaire à l’acceptation par les masses de cette précarité générale et de cette tyrannie du neuf […] Demain le marché privilégiera d’autres qualités, d’autres services. Il constatera qu’une seule chose est vraiment rare : le temps et il rémunérera plus que les autres ceux qui en augmentent la disponibilité […] Spécialistes du vieillissement, gestionnaires de fonds de pension et acteurs de théâtre, tels seront les riches de demain.

À la lecture de ces lignes (on retrouve le mouvement de Brève Histoire de la démocratie récemment publié chez Fayard par Jacques Attali), on aura compris que la libération de la croissance passe par une phase 1 négative (tyrannie de la nouveauté et précarité) avant d’accéder à une phase 2 qui sera celle de la croissance libératrice du temps. C’est de cette vision dialectique toute hégélienne en trois temps (l’immobilisme actuel, la libération de la croissance « négative » mais obligée, la libération de la croissance positive où Attali retrouve l’esprit de ses premiers ouvrages sur l’antiéconomique) qu’il aurait fallu un peu mettre en scène ! Cela aurait été plus instructif que le clivage suranné entre experts et politiques (quoi qu’il en soit des maladresses et du caractère hautain d’Attali, entendre Claude Goasguen affirmer qu’« il est facile d’avoir des idées » laisse songeur).

  • 1.

    Commission pour la libération de la croissance française présidée par Jacques Attali, Trois cents décisions pour changer la France, Paris, XO éditions/La Documentation française, 2008,

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

Dans le même numéro

Le temps des catastrophes
Désastre humanitaire et sécurité humaine
Crises financières : l'aveuglement au désastre
La grippe aviaire : une catastrophe annoncée ?
Tchernobyl et l'invisibilité du mal
Ce que l'apocalypse vient faire dans l'histoire