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Le raz de marée poitevin

juillet 2006

#Divers

Ceux qui se sont longtemps gaussés de la montée médiatique de Ségolène Royal en sont pour leurs frais. Après être entrée dans l’arène et en avoir déjà fait le tour plusieurs fois, elle tient sur la longue durée et se prépare au deuxième acte de la pièce qui sera le vote des militants du parti socialiste à la fin de l’année. Un peu de mémoire aurait rappelé aux sceptiques que celle-ci avait déjà une longue histoire avec le pouvoir, le parti socialiste et les médias. Celle qui ne rechignait pas à montrer un nouveau-né dans les pages de Paris-Match avait pris son élan à l’Élysée dès le premier septennat de François Mitterrand (d’où le soutien que lui apporte aujourd’hui Jacques Attali) et n’avait guère eu de difficultés à connaître les rouages militants du parti socialiste (qui peut croire que François Hollande et François Rebsamen ne sont pas devenus des soutiens précieux quand l’on voit l’accueil que lui réservent certaines fédérations, ou bien le retournement en sa faveur du maire de Lyon, Gérard Collomb, d’abord acquis à Dominique Strauss-Kahn). Elle avait connu parallèlement des aventures ministérielles qui lui avaient donné l’occasion de tenir des propos sur l’école et la famille, ce qui veut dire aussi sur la violence, la pornographie, la pédophilie… Ce que l’on considère aujourd’hui comme des affirmations nouvelles relève de l’histoire ancienne pour une candidate symbolisant une rupture générationnelle. L’oublier revient à oublier qu’elle est un pur produit d’un mitterrandisme mâtiné de l’association Transcourants où se retrouvaient des proches de Jacques Delors (d’où le soutien de l’avocat Jean-Paul Mignard qui préside aujourd’hui avec Joël Roman les destinées de Sauvons l’Europe).

Si les éternels sondeurs/décrypteurs de la vie politique (Roland Cayrol, Brice Teinturier, Stéphane Rozès…) soulignent à loisir les divers facteurs qui font rupture, il faut en privilégier deux : la femme et la présidente du conseil régional de Poitou-Charentes. Pour la première fois, voilà une femme politique qui ne répond pas à la représentation machiste de la femme en politique (celle dont la très mitterrandienne Edwige Avice a été la victime, d’où son soutien à Ségolène Royal). À savoir, nous dit-on : la mauvaise mère (l’un de ses fils travaille dans son comité de soutien), la putain (elle est mère de famille et compagne de François Hollande), la naïve (elle connaît tous les secrets du PS) et la castratrice (elle est séduisante). Voilà donc une femme/Janus qui n’hésite pas à jouer de ses contradictions (non mariée, elle défend les valeurs de la famille), et qui se risque sur le terrain de la sécurité et de l’autorité (d’où le soutien de Julien Dray ou Manuel Valls). Mais cette femme est aussi, du fait de sa fonction en Poitou-Charentes, le symbole d’une province en pleine mutation qui s’en prend certes à l’élite du centre, mais surtout à la volonté de préparer un programme d’en haut pour le faire redescendre vers le bas. Elle coupe ainsi l’herbe sous le pied de toutes les usines à idées chargées de mouliner un programme, et elle n’hésite pas à picorer partout et très librement (d’où les malentendus avec La République des idées dont elle reprend des productions et des auteurs dans un coupé-collé assez étrange dans le deuxième chapitre du livre présenté sur son site Désirs d’avenir).

Quoi qu’il en soit, la femme politique monte progressivement de sa province vers le centre et la capitale qu’elle connaît fort bien. C’est dans ce mouvement, ascendant et non pas descendant, qu’elle puise son énergie et suscite les adhésions de ceux qui optent pour les vertus de la démocratie participative et soulignent les défaillances de la démocratie représentative. En cela résident ses deux atouts majeurs (femme et provinciale) ressentis comme facteurs de rupture par une opinion en demande d’autorité. Munie de ces atouts, Ségolène Royal a-t-elle des chances de franchir la deuxième étape, celle qui va l’obliger à se confronter, autour des grandes lignes d’un programme consensuel récemment adopté, avec les autres candidats du PS à l’élection présidentielle ? Or, qu’il s’agisse de la sécurité1 ou des mesures économiques, elle se contente de faire le plus souvent, sur le plan des propositions ou du langage, des embardées tactiques à destination de tel ou tel de ses concurrents de gauche (la querelle sur la tutelle des allocations familiales et la militarisation, les petites phrases sur le blairisme ou les 35 heures qui ne dessinent aucune politique sur le plan du travail).

La question est alors de savoir si elle est une manœuvrière hors pair à la Mitterrand et remarquablement conseillée (par Sophie Bouchet-Petersen par exemple), si elle est momentanément le symbole susceptible de répondre aux demandes d’une société déçue par sa classe politique et « naturellement » relayée par les médias. Dans le premier cas, elle ne ferait que jongler avec ses contradictions. Mais jusqu’à quel point ? On voit bien que des soutiens, issus de la culture soixante-huitarde ou de la deuxième gauche (Daniel Cohn-Bendit par exemple), rechignent ou font machine arrière. On saisit également que sa défense de la parentalité homosexuelle ne fera pas plaisir à tous les membres de la « famille ». Paradoxalement, elle concilie beaucoup de monde, elle accorde trop de violons discordants, elle bénéficie des contradictions propres à la société française, i. e. d’une conjoncture « culturelle » favorable qui va de pair avec la volonté de mettre un terme au cycle interminable Chirac/Mitterrand (1981-2007). Bref, elle est pour l’instant beaucoup trop consensuelle (auprès de l’opinion et non pas de ses concurrents potentiels au sein du PS) pour que toute la machine ne grippe pas un jour ou l’autre. Elle est la candidate de la société civile à un moment où l’on demande de redéfinir les fonctions et les missions de l’État, et où l’on rêve d’une représentation de l’avenir un peu moins hexagonale. Sa force, qui puise dans des éléments indubitables, résistera-t-elle à une politique à courte vue qui passe par des petites phrases destinées aux uns et aux autres et un prisme strictement hexagonal ? Ceux qui lui reprochent d’avoir trop vite franchi la première étape et de se croire déjà en campagne devraient s’inquiéter de l’absence totale de discours sur le reste du monde. Alors qu’elle a commencé sa campagne en allant soutenir Michelle Bachelet, l’actuelle présidente de la République chilienne, tout se passe chez elle dans le pré carré français.

Le mitterrandisme nous a fait entrer dans le monde de la « démocratie d’opinion » (ce qui n’est pas la démocratie délibérative chère à Bernard Manin) par incapacité de légitimer et de justifier idéologiquement (aux socialistes) le tournant néolibéral de 1983. On en est toujours là, et plus que jamais après l’échec du référendum sur le traité constitutionnel qui n’a été suivi d’aucun changement politique. Cela fait plaisir à beaucoup, aux républicains les plus exigeants et aux bobos reconvertis. Mais comment faire plaisir à Marianne et au Nouvel Observateur simultanément ? On ne le sait pas. Il manque à Ségolène Royal d’inscrire ses ouvertures dans un contexte historique sur lequel elle reste muette, au-delà de la référence alambiquée au blairisme. Il ne suffit pas de citer Jaurès et Blum pour tenir compte de l’entrée dans un monde postindustriel qui ne nous fait peut-être pas plaisir mais qui est la réalité. À ne pas anticiper les changements, Mitterrand a dû les accepter de force, ce qui l’a conduit au choix européen (par défaut) et à l’immobilisme idéologique concernant le socialisme français. Quel socialisme nous prépare Ségolène Royal ? Elle n’en sait apparemment rien, elle se contente de rattraper les manques et erreurs de Jospin sur de nombreux terrains, à commencer par celui de la sécurité. Son programme tient en son propre parcours, ce qui n’est déjà pas mal, mais ne garantit pas la faculté à choisir la difficulté devant l’opinion publique. Les embardées de Royal ne font pas une politique, le paradoxe est qu’elle porte les espoirs d’une société civile qui n’aime pas la politique, d’une société civile qui est entrée dans la mondialisation alors que les politiques n’osent même pas en parler. Ségolène Royal, dans un monde anxiogène, cette femme très sûre d’elle-même rassure. Mais celle qui parle de sécurité ne s’est pas encore vraiment avancée sur la question de l’immigration, sinon en « taclant » Sarkozy au passage. Il y aura bien une deuxième étape…

  • 1.

    Voir l’article de Piotr Smolar dans Le Monde (12 juin 2006) qui liste quelques-unes des questions encore passées sous silence : « Faut-il créer une force unique de sécurité publique en fusionnant la gendarmerie et la police ? Faut-il décider une véritable décentralisation de la sécurité publique ? Faut-il supprimer les compagnies républicaines de sécurité (Crs) en tant que direction autonome, plutôt que les positionner en banlieue et accentuer ainsi la distance avec la population ? Faut-il bouleverser les modes de contrôle interne, en rénovant l’inspection générale de la police nationale ? »

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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