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Patocka, notre contemporain

février 2009

#Divers

Plus de trente après, la Charte 08 chinoise prouve l’actualité de la Charte écrite à Prague en 1977. Mais le plus surprenant est que les thèmes qui organisent les Essais hérétiques de Pato?ka sur la philosophie de l’histoire, restent significatifs pour nous : les thèmes de la tranchée et de la guerre sans fin issus de 1914, polemos comme « unité dans la discorde » (Héraclite), mais aussi la réflexion sur la spiritualité européenne, la problématicité du sens, la vigilance éthique…

Les années ont passé depuis les efforts quasi désespérés d’Erika Abrams pour traduire Jan Patočka en langue française. Les années ont passé depuis qu’Esprit et d’autres revues (Istina grâce à Bernard Dupuy, Le Messager européen grâce à Alain Finkielkraut, mais aussi Les Études phénoménologiques, Les Cahiers de philosophie, Les Temps Modernes…) ont publié, dès le début de la décennie 1980 pour certaines d’entre elles, des textes inédits de ce penseur. Un philosophe dont le nom n’était alors connu que des phénoménologues husserliens ou des historiens de l’éducation qui avaient eu écho de son travail sur Comenius.

Vingt ans ont passé depuis la chute du mur de Berlin, depuis que la chaudière totalitaire – selon l’expression de Garton Ash – a explosé. Et il apparaît paradoxal que nos liens avec ce qu’on appelait hier « l’autre Europe » sont devenus parfois plus difficiles, plus distants. Au sens où les contacts ne sont pas toujours aussi vifs et noués qu’au temps de la dissidence, de la « Cité parallèle ».

Souvenons-nous encore : à l’époque on se rendait discrètement à Prague, sous la férule de Nathalie Roussarie et de l’association Jan Hus (dont Jean-Pierre Vernant et Jacques Derrida ont été les animateurs), pour participer aux séminaires clandestins de Heydanek et de combien d’autres. On y entendait parler de Pato?ka. De Jan Pato?ka dont la mémoire était forte depuis qu’il avait été le porte-parole de la Charte 77, ce qui devait lui coûter la vie.

Si on avait lu quelques textes, si on connaissait le porte-parole de la Charte que Václav Havel avait sollicité, cette figure demeurait cependant secrète, quasi anonyme. On ne connaissait guère son histoire, on voyait mal le visage de celui qui fut si tôt rejeté de l’Université, mais dont les élèves et disciples étaient si nombreux. Simple anecdote : je me souviens encore du jour où un ami pragois m’a montré lors d’un voyage pour l’association Jan Hus, avant la sortie du communisme, un sous-sol sans lumière où « l’hérétique » avait été condamné à travailler dans une soupente. C’était le lieu de l’épreuve nocturne dont il a tant parlé : il est resté un homme des sous-sols, un homme de l’ombre, une figure héroïque qui n’a pas connu le destin public de Václav Havel, l’un des autres rédacteurs de la Charte.

L’année 2007 fut l’occasion de commémorer les trente ans de la Charte 771, occasion aussi de mieux connaître Pato?ka, son intimité philosophique, son visage. Certains, depuis longtemps, avaient entrepris de lire aussi Pato?ka : Paul Ricœur dont les textes consacrés à Pato?ka sont regroupés dans Lectures 12. Pour ma part, je voudrais seulement faire comprendre que la pensée de Pato?ka, issue de la phénoménologie husserlienne et heideggerienne et jamais prisonnière de la philosophia perennis, est une pensée qui nous apprend beaucoup sur nous. Ne l’oublions pas trop aujourd’hui : l’expérience antitotalitaire nous apprenait autant sur nous que sur ce qui se passait de l’autre côté du rideau de fer.

On peut tenter de relire Pato?ka sans l’enfermer dans la seule figure du héros de la dissidence qu’il est et qu’il restera. Il nous a aidés à comprendre ce qui se passait dans la Tchécoslovaquie communiste, il a apporté une dimension morale à la Cité parallèle, lui qui affirmait : « La morale n’est pas là pour faire fonctionner la société. C’est la morale qui définit l’homme. »

Dans cette optique, j’évoquerai d’un trait et successivement sa critique d’un possible triomphe définitif de la démocratie, le rôle qu’il accorde à la figure spirituelle de l’Europe, l’omniprésence du thème de Polemos si délicat à interpréter, et enfin ses commentaires sur la ligne de front, c’est-à-dire sur l’expérience de la tranchée. Ce dernier thème parcourant ses admirables Essais hérétiques qui nous ont tant troublés à l’époque de leur parution en 1981.

La chute du mur de Berlin en 1989 et l’émancipation accélérée des régimes totalitaires ont laissé croire, un temps d’illusion lyrique pour parler comme Malraux dans le premier chapitre de l’Espoir, que le triomphe de la démocratie était en voie d’universalisation. La lecture des nombreux textes, publiés dans la Crise du sens, consacrés à Thomas Masaryk – le philosophe président, le fondateur de la Tchécoslovaquie – aurait pourtant permis d’éviter cette mésinterprétation. On se souvient que Masaryk avait justifié le passage par la guerre, par la violence guerrière de 14-18 dans la mesure où elle favorisait l’accession à la paix démocratique, c’est-à-dire à un temps sans crise. Marqué par Tocqueville et la démocratie américaine, Masaryk pensait que la guerre et la violence barbare qu’elle charrie pouvaient accoucher de la paix, surmonter la crise.

Pour Pato?ka, il y a là un malentendu profond : pour lui la démocratie est inséparable de l’expérience de la crise, elle n’est pas un état de paix mais une manière de vivre le conflit entre la guerre et la paix. En nous penchant sur la notion de Polemos, nous verrons mieux pourquoi.

Mais un deuxième pan de l’œuvre de Pato?ka peut et doit préalablement retenir notre attention, celle qui concerne l’Europe. Dans Platon et l’Europe, il montre que l’Europe est une figure spirituelle et philosophique qui ne remonte pas seulement à la Renaissance, période qu’il connaît bien grâce à Comenius le penseur de l’éducation, mais à la Grèce. Faut-il y voir l’influence de Husserl, l’esprit qui traverse la Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale ? Pas seulement : pour Pato?ka l’Europe est déjà en gestation dans la philosophie hellénique à travers la metanoia socratique, à travers l’idée que seule une « conversion » spirituelle permet au travail philosophique de trouver son sens. Aujourd’hui, alors que Pato?ka fut l’un de ceux qui a revitalisé l’idée européenne et que l’institutionnalisation de l’Europe connaît les difficultés que l’on sait, rappeler les racines spirituelles et philosophiques de l’Europe n’est pas inutile.

Venons-en maintenant à la notion de polemos déjà évoquée. À quoi conduit la critique de la paix illusoire ? Une lecture rapide retient de Pato?ka l’idée que le xxe siècle est le siècle de la guerre (« Les guerres du xxe siècle et le xxe siècle en tant que guerre », c’est le titre de la dernière séquence des Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire). Pour Pato?ka il ne fait guère de doute que le tournant historique est la guerre de 14 – et non pas la Deuxième Guerre, ce qui peut surprendre l’esprit contemporain – parce qu’elle a précédé l’entrée dans la guerre illimitée, dans l’état de guerre permanent. Non pas celle du champ de bataille mais l’état de guerre au quotidien, la guerre que s’inflige l’individu moderne.

Mais il ne faut pas en rester à ce premier niveau de lecture, à cette idée que la paix impossible se résout dans une extension illimitée de l’esprit martial et guerrier. Pour Pato?ka, le choix n’est pas entre sens et non-sens : l’homme contemporain ne peut selon lui se soustraire à l’épreuve du nihilisme, à l’expérience de la nuit quand il n’y a plus une lumière du sens acquise d’avance. Ne jamais croire qu’on a surmonté la crise ne signifie pas que le sens est une simple illumination passagère, une épreuve mystique. Pas du tout, aucune trace de religion dans cette expérience spirituelle qui est celle du front et de la guerre. C’est à Socrate qu’elle renvoie.

Seul celui qui est à même de comprendre cela, celui qui est capable de ce revirement (metanoia) est un homme spirituel3.

Mais, et c’est le troisième niveau de lecture, on peut encore avancer et ne pas se contenter de cette approche du sens en termes de problématicité, terme qui indique une posture qui n’est ni celle du nihilisme, ni celle du dogmatisme. En effet Pato?ka, citant fréquemment Héraclite, rappelle que polemos est l’expérience de « l’unité dans la discorde » et que la polis grecque fait écho à polemos. Cette évocation de la Cité comme polemos éclaire la dimension politique de la pensée de Pato?ka souvent cantonnée dans la morale, ou dans une « antipolitique » pour reprendre l’expression d’un autre dissident tchécoslovaque, G. Konrad.

Si Polemos demeure si proche, c’est qu’il rappelle qu’il n’y a pas de Cité sans conflit ou sans discorde, que la paix définitive est une mauvaise utopie qui nous fait croire que le jour fait oublier la nuit. Mais ce conflit est une épreuve particulière qui doit se démarquer de la dérive martiale.

Comment s’en démarquer ? Pato?ka évoque fréquemment l’idée du « front » en commentant les écrits de Jünger et Teilhard de Chardin sur la tranchée. Pour lui, cette expérience quasi fondatrice a une double signification. Dans la tranchée je fais l’expérience du total non-sens qui consiste à conduire l’autre à la boucherie humaine. Dans la tranchée je réplique à ce qu’il faut bien appeler le mal. Dans la tranchée, je suis ébranlé, je me trouble et je me trouve solidaire de celui qui est ébranlé de l’autre côté de la tranchée.

Mais il y a une deuxième signification : c’est au fond de la tranchée que les ennemis qui ne se voient pas, invisibles l’un à l’autre, découvrent qu’ils partagent la même folie, le même nihilisme mortifère et suicidaire et se sentent finalement solidaires. Une fois admis que la guerre est inutile, un néant d’humanité. Au pire de la guerre, je rencontre finalement l’autre dont je suis l’otage.

L’ennemi n’est plus un adversaire absolu sur le chemin de la volonté de paix, il n’est plus ce qui n’est là que pour être supprimé. L’ennemi participe à la même situation que nous, il découvre avec nous la liberté absolue4

Cette expérience effective renvoie à l’idée de « problématicité » du sens, à l’idée que l’humanité doit s’inventer entre sens et non-sens dans la crise. Nous ne sommes pas condamnés au non-sens, encore faut-il le comprendre et se sentir solidaire des autres ébranlés.

La solidarité de ceux qui ont subi le choc, de ceux qui sont à même de comprendre ce dont il y va dans la vie et dans la mort, et par conséquent dans l’histoire5.

On l’aura compris, cette figure magnifique et secrète qui vivait dans sa cave-tranchée pragoise nous permet de mieux saisir ce que le satané xxe siècle a tramé depuis la Première Guerre mondiale. Mais il ne désespère pas de l’avenir d’un monde désormais mondialisé où l’on n’essaie pas, par excès de sens ou de non-sens, de mettre un terme à la crise. Peut-on imaginer leçon plus forte et plus contemporaine. Voilà une pensée avec laquelle notre solidarité devrait s’affirmer plus que jamais.

  • *.

    Ce texte est la version actualisée d’un texte écrit en 1997 pour accompagner une exposition sur Jan Pato?ka.

  • 1.

    Voir le numéro spécial de La Nouvelle alternative (mars-juin 2007) : « La Charte 77. Origines et héritages » tiré du colloque organisé par Jacques Rupnik au Ceri à Paris le 25 janvier 2007 : « L’héritage de la Charte 77 et la naissance d’un espace public européen. »

  • 2.

    Paul Ricœur, Lectures 1. Autour du politique, Paris, Le Seuil, 1991.

  • 3.

    Jan Pato?ka, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Paris, Verdier, 1981, p. 144.

  • 4.

    Ibid., p. 140.

  • 5.

    J. Pato?ka, Essais hérétiques…, op. cit., p. 144.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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