Positions : L'intervention militaire en Libye : une exception pour les contestataires syriens
Alors que la chute de Muammar Kadhafi était imminente et que les rebelles libyens s’emparaient de Tripoli, Burhan Ghalioun, professeur de sociologie politique à l’université de Paris 31, était nommé le 29 août à la tête d’un Conseil national de transition syrien par des réseaux de coordination de la révolution anti-Assad (tansiqiyat). À ceux qui lui demandaient son avis sur l’effet domino du printemps arabe et l’interrogeaient sur les conséquences pour la Syrie de la victoire contre le tyran libyen, il manifestait son inquiétude concernant le recours à la violence :
L’événement est positif et négatif. Positif car il démontre que les dictatures sont vouées à tomber et il renforce la détermination des opposants à continuer le combat. Négatif car il donne à certains militants l’idée que le modèle libyen peut être tenté. À quoi bon s’attacher à la non-violence, disent-ils, alors qu’en Libye, la dictature a été liquidée par les armes ? Quelques voix en appellent même à une intervention militaire étrangère, ce qui est une pure illusion. Face aux massacres politiques quotidiens, les gens cherchent une solution décisive2.
En défendant la non-violence des dissidents syriens, Burhan Ghalioun répond à ceux qui ont appelé à une intervention armée en Syrie depuis que les chars de Bachar Al-Assad ont commencé à détruire sauvagement des quartiers entiers dans de nombreuses villes de Syrie (comme en 1982 à Hama et à Homs pour mettre un terme au soulèvement islamiste sunnite). Mais pourquoi soutenir militairement la Libye et non la Syrie ? La question traduit à elle seule l’évolution géographique du printemps arabe à mesure qu’il passe du Maghreb au Machrek.
Une évolution paradoxale puisque la tension monte et que la conviction semble partagée chez les contestataires qu’il ne faut pas répondre à la violence par la violence. Le pouvoir algérien lui-même vient d’annoncer la dépénalisation du droit de la presse pour répondre à un appel lancé sur Facebook intitulé significativement « Pour une révolution pacifique en Algérie ». « Une révolution pacifique » : ce mot d’ordre semble respecté en Tunisie en dépit des clivages qui se multiplient à l’approche des élections au sein même du comité chargé de la rédaction d’une nouvelle constitution. Il l’est en apparence moins en Égypte où l’ambassade d’Israël a été attaquée, sous la pression des Frères musulmans, après la mort de policiers égyptiens dans une opération de représailles israélienne dans la bande de Gaza. Mais le siège de l’ambassade a été condamné par plusieurs mouvements politiques dont le mouvement du 6 avril (symbole des jeunes révolutionnaires) qui entretient un rapport de plus en plus tendu avec le Conseil supérieur des forces armées qui tarde à modifier les textes juridiques de l’ancien régime et freine ainsi le développement d’une société civile cherchant à se politiser contre l’immobilisme du pouvoir de transition et la pression islamiste.
En Syrie, c’est la nature intrinsèquement violente du régime qui pèse durement sur la situation. Michel Seurat a montré il y a vingt-cinq ans, dans ses textes recueillis dans l’État de barbarie3, qu’on n’a pas affaire à un État barbare au sens culturel mais à une machine de pouvoir qui ne se maintient qu’en déstabilisant tout ce qui cherche à s’opposer à elle et à s’ériger comme un contre-pouvoir. Dans cette optique d’une déstabilisation permanente, le pouvoir cible les ennemis extérieurs (Israël et les États-Unis) et intérieurs, il agit à tous les niveaux (d’où ses liens dans les années 1980 avec des groupes terroristes à l’international), mais il se porte aussi garant de minorités ethniques ou religieuses qui lui assurent une once de crédibilité en retour. Si la Syrie de Bachar n’est plus celle de Hafez Al-Assad, ce recours à la violence qui passe par l’armée et les moukhabarat (les polices spéciales) est persistant et a conduit aux sauvageries et aux horreurs que l’on sait depuis que des enfants ont été brutalisés à Deraa.
Mais répondre à cette violence par une contre-violence serait redoutable selon la majorité des contestataires puisque le régime se légitime de la menace d’une violence autre que la sienne : celle d’une violence confessionnelle à l’irakienne ou celle d’une internationalisation du conflit qui permettrait de relancer le combat antisioniste et anti-occidental à un moment où la relation avec Israël demeure une grande inconnue. Conscients que le régime syrien exhibe la guerre pour qu’on lui fasse la guerre, les comités de coordination redoutent naturellement le recours à toute violence : ils refusent la violence intérieure (le spectre du baassisme au quotidien), la confessionnalisation (le spectre de 1982 et de la suprématie des Frères) et l’internationalisation du conflit (le spectre irakien).
Par ce triple non, l’opposition syrienne s’efforce de désamorcer les manipulations du régime, qui mise sur la sédition communautariste et l’ingérence étrangère4.
C’est la force de ces comités de refuser le passage à la lutte armée et « d’avoir pu globalement préserver cette discipline non violente : là réside le plus sûr atout de la Syrie de demain5 ». Faire pression de l’extérieur par des sanctions économiques est légitime, à condition de ne pas déboucher sur une intervention armée comme en Libye. Une Libye aujourd’hui (20 septembre) confrontée à l’après-guerre (exactions violentes de rebelles dans les villes comme Misrata relevées par Amnesty International6).
Il n’y a pas de solution miracle en Syrie mais les puissances régionales jouent déjà leur rôle. Les deux principaux alliés de la Syrie se sont retournés en effet contre elle : la Turquie parce qu’elle a soutenu d’emblée la rue arabe à Tunis et que celle-ci se réfère souvent à l’Akp turc, et l’Iran chiite parce que son soutien prolongé durant les premières semaines a terni son image dans la rue arabe. Burhan Ghalioun observe que l’issue ne sera pas occidentale mais régionale (Arabes, Persans et Turcs sont concernés) et plus encore nationale et populaire. C’est d’ailleurs la leçon libyenne, celle qui a rendu sceptiques aussi bien les opposants à la guerre que les militaires les premières semaines : la guerre devait rester aérienne afin que le peuple libyen intervienne lui-même au sol. Mais il y a une autre leçon, celle de la guerre en Irak qui a conduit une majorité de chrétiens d’Irak à rejoindre la Syrie : en Syrie, on en appelle à la non-violence car la violence provoquerait des troubles confessionnels redoutables dans toute la zone. Bachar Al-Assad veut la guerre, il veut mettre le feu à la région et en finir avec le printemps arabe, il brandit la menace d’un radicalisme sunnite qui pourrait être soutenu par les pays du Golfe contre les chiites de la région7. Même si les régimes de la région susceptibles de peser sur lui ne sont pas les plus sensibles aux messages de liberté des printemps arabes, il faut admettre que l’intervention militaire en Libye a été une exception et que la violence n’est pas inéluctablement la meilleure réponse à la violence exercée par le pouvoir :
Au-delà des célébrations de la chute de Tripoli, le précédent de la révolution libyenne, du fait de la militarisation de son soulèvement comme de l’intervention occidentale, devrait rester une exception. Il en va de l’avenir de la révolution arabe, qui n’en est qu’à ses premières saisons8.
- 1.
Voir son article, « Le monde arabe malade de son État », Esprit, mars-avril 1992.
- 2.
Burhan Ghalioun, « La ville de Damas est perdue pour le régime Assad », Le Monde, 1er septembre 2011.
- 3.
Michel Seurat, l’État de barbarie, Paris, Le Seuil, 1989. Le témoignage de son épouse, Marie Mamarbachi-Seurat, « Honte aux chrétiens syriens », qui s’en prend à la servilité des patriarches chrétiens envers Bachar Al-Assad, n’est pas passé inaperçu (Le Monde, 18-19 septembre 2011).
- 4.
Jean-Pierre Filiu, « L’exception libyenne », Le Monde, 28 août 2011.
- 5.
Ibid.
- 6.
Parmi les autres problèmes évoqués : les liens anciens avec la nébuleuse Al-Qaida du Groupe islamique combattant libyen (Gicl) dont le leader Abdelhakim Belhaj est à la miseptembre le gouverneur militaire de Tripoli, les déclarations de Moustapha Abdeljalil (le responsable du Conseil national de transition libyen) pour qui la charia sera « la principale source de législation ».
- 7.
Hosham Dawod a insisté sur ce scénario dans un article d’une grande lucidité (« Quand le régime syrien tombera », Le Monde, 12 juillet 2011) : « Une chute brutale du régime de Bachar Al-Assad pourrait pousser la Syrie vers une guerre civile à l’irakienne où les Alaouites subiraient le sort des sunnites en Irak après 2003. »
- 8.
J.-P. Filiu, « L’exception libyenne », art. cité.