Positions : Le grand bazar des commentateurs politiques
Avec le peu de modération qui est sa marque de fabrique, Jean-François Copé, le patron de l’Ump, présidentiable en puissance et à vie, a parlé à propos des primaires organisées par le Parti socialiste d’un hold-up médiatique, après avoir craint un fichage généralisé. S’il doit jalouser ce hold-up en son for intérieur, il devrait quand même se demander pourquoi il n’a pas été question d’imaginer une primaire à l’Ump ; Nicolas Sarkozy ne lui a-t-il encore rien expliqué ?
Mais voyons d’un peu plus près ce qui s’est passé au cours de ces primaires : même si l’on peut regretter que les primaires renforcent le présidentialisme à la française1, au sens où le pays, qui ne connaît que le rythme présidentiel et regrette ad nauseam les deux seuls présidents ayant vraiment occupé la fonction (De Gaulle et Mitterrand), est inapte à aborder les transformations autrement que par le haut de l’État (voir l’éditorial sur le Sénat), la primaire aura au moins permis de saisir le déséquilibre croissant qui s’installe entre la vie politique et le commentaire politique permanent. Le débat entre les postulants l’a en effet largement emporté sur la nébuleuse de commentateurs « en direct », condamnés à répéter autrement ce qui venait d’être dit. Qui regrettera d’avoir entendu les argumentaires de François Hollande et Martine Aubry sur la nécessaire réforme des banques au cours du débat de l’entre deux tours ? On n’a pas assisté à un cours d’économie mais à l’affichage d’une volonté de clarification politique. S’il n’y a pas eu de hold-up, mais des moments de lucidité démocratique, on a en revanche assisté à un étalage de commentaires politiques tous azimuts. Ce n’est pas un hasard : cette prolifération bavarde correspond à un moment où les téléspectateurs bénéficient, grâce à la Tnt, de bouquets, et captent ainsi des dizaines de chaînes dont certaines sont « branchées » politique (i-Télé, Bfm-tv, les chaînes parlementaires Public Sénat et Lcp…), ce qui nécessite de remplir des plateaux. L’époque n’est plus à la critique d’émissions politiques considérées comme ennuyeuses et au constat d’un rejet de celles-ci par les chaînes grand public : la télévision citoyenne n’a cependant pas pris la relève de la télévision d’État. La multiplication des canaux de télévision ou de radio susceptibles de suivre l’actualité politique crée plutôt une course aux commentaires dont on ne sait pas toujours s’ils relèvent du talk-show et en quoi ils se distinguent des commentaires à la Laurent Ruquier le samedi soir dans On n’est pas couché. D’où l’impression, pas toujours fondée, que les commentateurs ont pris la place des commentaires. Et ce constat : les commentateurs veulent de la primaire, et encore de la primaire, dans toutes les élections…
Sans vouloir avancer une description exhaustive de cette valse télévisuelle, on se propose de souligner sur un mode personnel (personne ne regarde toutes les émissions en même temps) le changement de nature du commentaire politique à travers le nouveau profil des commentateurs (en se focalisant naturellement sur la télévision). Dans cette optique, on distinguera provisoirement : les gens de métier, les rédacteurs en chef, les sondeurs, les orfèvres de la ronde médiatique et les recyclés du commentaire à l’ancienne, sans oublier les internautes sommés de réagir sur la toile. Autant dire que les experts, style science politique, ont quasiment tous disparu de la circulation…
Les gens de métier. Commenter la vie politique demeure l’affaire de journalistes professionnels, comme Thomas Legrand, qui exerce à France Inter et aux Inrockuptibles. Parmi eux, certains suivent des politiques (Nicolas Sarkozy dans le cas d’Arnaud Leparmentier au Monde) ou des familles politiques (David Revault d’Allonnes, passé de Libération au Monde en passant par Europe 1, ce qui tend à prouver que les professionnels sont recherchés), quand d’autres se consacrent à des reportages souvent liés en France aux affaires et à la corruption (Raphaëlle Bacqué ou Ariane Chemin). L’idéal est pourtant de finir à la télévision, comme Nicolas Domenach, car celle-ci consacre en montrant le visage, ce qui oblige les radios à afficher la tête de leurs vedettes sur les panneaux publicitaires (cela vaut pour Radio France, Europe 1, Rmc, Rtl…). Mais les « pros » sont peu nombreux, même si les candidats ne manquent pas, et coûtent cher aux rédactions (ce qui n’est pas le cas du commentateur télé), pour lesquelles la politique se résume de toute façon aux présidentielles. On les voit d’ailleurs peu sur les plateaux.
Les éditorialistes. Vieille tradition française, les éditorialistes, qui sont par principe des gens de plume, des écrivains comme l’est en France potentiellement tout journaliste, n’ont pas disparu. Ils restent sagement à leur table avec leur dictionnaire de citations : les plus anciens sont Jean Daniel, Claude Imbert, Jacques Julliard. Ils ont le mérite de l’expérience au long cours (ils aiment raconter leurs repas avec Mitterrand ou Sarkozy) et de savoir ce qu’est un encrier ou un livre. Il y a aussi les éternels (J.-P. Elkabbach à la radio ou Alain Duhamel un peu partout), le décathloniste Jacques Attali, qui peut intervenir sur tout à tout moment en bon consultant qu’il est, et des éditorialistes plus jeunes qui, n’ayant pas encore un nom, sont affidés à leur rédacteur en chef ou spécialisés dans le matraquage du « politiquement correct » qui a pour singularité de ne jamais les concerner (Ivan Rioufol du Figaro, qui s’en prend machinalement à la gauche bien pensante, en est la caricature).
Les responsables de rédaction. Aux éditorialistes vieillissants qu’on ne voit plus beaucoup sur les plateaux (mais Jean d’Ormesson est là !) se sont progressivement substitués les directeurs de rédaction qui doivent se montrer puisque leur journal ou magazine est devenu une marque dont il faut vendre l’image pour rassurer l’actionnaire. On voit beaucoup Nicolas Demorand, passé de l’autre côté du micro et de l’image, depuis qu’il est le jeune rédacteur en chef de Libération, ou Laurent Joffrin, qui passe rituellement de Libération au Nouvel Observateur et connaît les ficelles de l’omniprésence médiatique. Du côté de la télévision, Fabien Namias, le fils du bien connu Robert Namias, serait la valeur montante du journalisme politique ! Reste que les rédacteurs en chef se succèdent et ne s’aiment généralement pas : sauf erreur, on n’a pas encore eu l’occasion d’assister à un face-à-face entre l’ancien rédacteur en chef de L’Express, Denis Jeambar, et son successeur à l’écharpe rouge Christophe Barbier, dont on admire qu’il trouve le temps de participer au comité de lecture de la Comédie-Française. Mais il est vrai que le théâtre et le spectacle politique convergent…
Les sondeurs. Si les rédacteurs en chef font tourner leur journal, il n’y a rien de mieux que les sondages pour animer le feuilleton permanent. D’où la présence nécessaire des sondeurs (Roland Cayrol, Brice Teinturier, Jérôme Sainte-Marie…) ou de commentateurs compétents sur les sondages (Stéphane Rozès) pour alimenter le commentaire. Ces sondeurs sont plus clairs et convaincants que les autres car ils sont dans le marché, se vendent et doivent faire croire à leur sérieux (il y a aussi les sondeurs qui ne se montrent plus car ils travaillent directement pour les politiques, comme Pierre Giacometti pour l’Élysée). On observe d’ailleurs qu’il faut de moins en moins dire de mal des sondeurs, qui ne sont jamais pris au dépourvu. On l’a vu après le premier tour des primaires, où il y a pourtant eu quelques couacs (les scores de Ségolène Royal et Arnaud Montebourg par exemple).
L’excellence nouvelle manière. Comme les énarques, centraliens ou polytechniciens ne sont pas les meilleurs commentateurs possible, une filière s’est mise en place qui puise souvent rue d’Ulm, une grande école qui n’a certes pas oublié sa grande époque et ses âges d’or mais est devenue un label2, et pêche aussi parmi ceux qui ont réussi les concours d’enseignement, en philosophie et en lettres généralement… pour des raisons de capacité d’expression semble-t-il ! Nicolas Demorand a ouvert la voie avec Ali Baddou et nombreux sont ceux et celles qui ont déjà pris la suite (Géraldine Muhlmann, animatrice de C politique sur France 5) ou sont prêts à prendre la relève. Un cas parmi d’autres mérite l’attention, celui de la paradoxale Natacha Polony qui, passée de Marianne au Figaro, a remplacé Zemmour le samedi soir : alors qu’elle a quitté l’enseignement, elle passe son temps à se plaindre de l’Éducation nationale et à expliquer aux profs ce qu’ils devraient faire. Il est vrai que les méchantes langues pensent que l’on fait appel aux gens issus des circuits d’excellence parce qu’ils savent encore lire et en prennent le temps. Cette nouvelle excellence « littéraire » a marginalisé les commentateurs issus de la science politique, ce qui est normal puisque les sondeurs commentent eux-mêmes leurs sondages en direct sur les plateaux en présence des rédactions qui les ont commandés et financés. Quelques-uns se maintiennent cependant : Dominique Reynié, responsable d’une fondation politique marquée à droite, qui a le mérite de dire ce qu’il pense, ou Gérard Grunberg, considéré comme un spécialiste du PS.
Les orfèvres de la ronde médiatique. Ce qui les caractérise est qu’ils sont partout, qu’ils tournent en rond et n’ont justement pas le temps de lire (c’est strictement impossible puisqu’il faut passer d’un studio à l’autre sans arrêt et dont la devise semble venir de la formule d’Oscar Wilde que Philippe Meyer aime à répéter : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique : on se laisse tellement influencer »). Mais surtout, ils se commentent entre eux, puisqu’ils ne lisent ou n’écoutent que ce que leurs pairs écrivent ou disent. Ils sont nombreux, innombrables, éphémères pour beaucoup. Restent les indispensables : Jean-François Kahn qui part toujours dans des vrilles incompréhensibles avant d’annoncer qu’il quitte les plateaux pour écrire un nouveau livre de philosophie, ou Joseph Macé-Scaron, dont les tatouages sont à eux seuls un commentaire permanent et évolutif.
Le recyclage du commentaire politique à l’ancienne. Ce paradoxe tient à ce que les chaînes parlementaires, qui se trouvaient à la marge avant les bouquets, profitent de la situation et apportent leur contribution au commentaire en direct. Si ces chaînes valorisent de jeunes journalistes, elles sollicitent aussi des journalistes politiques à l’ancienne, les rubriquards politiques d’hier, comme Jean-Marie Colombani à Public Sénat. Serge Moati anime « à la Moati » sur Lcp une émission intitulée Objectif Élysée où sévit l’éternel Philippe Tesson (encore un critique de théâtre). De manière significative, on a pu entendre le très modeste Christophe Hondelatte se plaindre que les anciens, les meilleurs selon lui, Franz-Olivier Giesbert, Guillaume Durand et lui… sont privés de bonnes émissions culturelles et politiques sur les chaînes publiques. Ce qui est une honte. Ne plus faire appel à eux, c’est s’en remettre à des incapables !
Les internautes. Quant à ce dernier groupe de commentateurs, nous en faisons tous virtuellement partie. Il n’est pas d’émission qui ne fasse appel à leur parole, sachant qu’on ne sait pas à qui on a affaire, ce qui autorise celui qui plonge dans l’océan de la toile à privilégier des commentaires piquants, iconoclastes, voire peu sérieux, tout ce que les tribus de commentateurs présentes sur les plateaux en chair et en os n’osent pas faire. Ce qui est bien utile.
Tel est le retournement de situation : on avait perdu la politique et elle revient au galop. On remplit des plateaux de plus en plus nombreux et captifs du direct permanent avec des gens qui sont de moins en moins des professionnels, des gens de métier, avec des commentateurs provenant d’horizons divers, et non plus du journalisme ou de l’université comme hier. Mais ils n’en forment pas moins une bulle, ce qui les met en concurrence dans le mercato de commentateurs où Caroline Fourest (spécialiste du FN après avoir été la spécialiste de l’islam) est particulièrement bien servie. Les commentateurs politiques critiquent (pas tous !) les nominations à la Sarkozy, il faudrait parler des nominations décidées par Philippe Val à France Inter (sans la réaction des journalistes, on aurait eu droit à un débat régulier entre Henri Guaino, conseiller de la présidence, et Laurent Joffrin).
De ce tour d’horizon des commentateurs avares de commentaires, on retiendra finalement, alors qu’on n’a cessé de raconter le contraire, que les politiques peuvent être meilleurs que les commentateurs. Hollande et Aubry ont pris le temps de définir ce fameux terme de démondialisation. Mais une dernière remarque s’impose : il vaut mieux aimer les commentateurs politiques en tous genres. Les toiser se paie cher, Martine Aubry a dû s’en rendre compte ! Quant à Hollande, Borloo et Montebourg, on ne sait comment leurs compagnes, Valérie Trierweiler (qui vient de renoncer à son émission politique sur Direct8), Béatrice Schönberg et Audrey Pulvar, vont se comporter en période électorale. C’est d’elles qu’on attend de tracer une ligne rouge déontologique dans ce grand bazar !
- 1.
Elles ont également favorisé de facto la stratégie de celui qui a choisi de vêtir la toge du président rassembleur à la Mitterrand.
- 2.
Alain Badiou et Bhl se réclament toujours d’Althusser, Raphaël Enthoven est un « philosophe de service » apprécié, le groupe théâtral des anciens de l’École est animé par Christophe Barbier, qui n’est donc pas entré par hasard au comité de lecture de la Comédie-Française.