Positions : Le respect des victimes, un fonds de commerce pour les présidentielles ?
Le président Sarkozy est en campagne depuis belle lurette. Mais ce n’est pas lui qui la mène pour l’instant, il en a laissé le soin à d’autres. Parmi les clones du président qui s’attaquent à cette tâche, le ministre de l’Intérieur, longtemps élyséen, Claude Guéant, un vrai bonze à côté des parleurs excités de la Droite populaire, joue le premier rôle, non sans s’appuyer sur ceux auxquels on demande un peu de discrétion, comme Brice Hortefeux. Il le fait depuis le début de l’été 2011 en menant une campagne forcenée sur le sécuritaire, les crimes et la délinquance, où la place de l’étranger et de la folie est manifeste et centrale. Alors que l’évaluation et le quantitatif règnent partout et que les chiffres et statistiques sont la seule valeur qu’on fait mine de croire et de respecter, ils font l’objet d’une guerre de tranchées permanente.
Dans le cadre sécuritaire, on observe un double comportement, dont Guéant est l’expression politique et médiatique: un recours excessif, et souvent indécent, aux chiffres d’un côté, et une position dogmatique qui se passe de chiffres dans les cas des récidives de l’autre. Dans le premier cas, celui de la réduction de la délinquance (des délits et des crimes), on salue les résultats des professionnels de terrain auxquels on impose des objectifs chiffrés (la police d’abord); dans le second cas, celui de la récidive, on s’en prend à des professions qui ont mal fait leur travail (puisqu’il y a récidive). Soit on est confronté à une affaire horrible, hors norme, le viol d’une adolescente par exemple, et on s’en prend à tous ceux qui ont rendu possible ce qui s’est passé. Soit on évoque la violence et la délinquance (surtout celle des mineurs, l’ump a pu projeter dans le cadre de sa convention de synthèse du 29 novembre des travaux de réparation dès l’âge de 12 ans) et on se gausse de la réussite en mélangeant tout et n’importe quoi. Dans les deux cas, les affirmations visant les coupables cachent le fait que l’action est conduite en fonction des victimes et d’une opinion naturellement proche d’elles.
Arrêtons-nous sur des commentaires avisés émis sur chacun de ces points. À l’occasion de la publication d’un rapport de Terra Nova rédigé par deux magistrats (« L’imposture, dix années de politique de sécurité de Nicolas Sarkozy »), mais aussi de débats à l’Assemblée et de la convention de l’Ump de la fin novembre 2011, Robert Badinter est fort heureusement sorti de ses gonds. Après avoir rappelé que le respect des victimes est essentiel, mais que le populisme consiste à être automatiquement du côté des victimes (et à sous-entendre que l’adversaire est du côté des criminels), il constate que vingt et une dispositions législatives ont été votées en faveur des victimes depuis 2002, ce qu’il interprète comme un signe d’incompétence politique. Soulignant que les droits des victimes ont été portés au plus niveau dans les législations européennes à la fin des années 1980, il affirme que « la souffrance et le malheur des victimes ne sauraient devenir un fonds de commerce politique, pas plus que le procès pénal ne peut être l’instrument (très aléatoire) de leur deuil1 ». Dans cette optique, il observe une manipulation abusive, arrogante et triomphaliste (« il y a moins de délinquance, donc moins de victimes grâce à nous ») des statistiques en tous genres et s’en prend aux effets d’annonce: Nicolas Sarkozy annonçait en mars 2007, alors qu’il était encore ministre de l’Intérieur: « 1553000 victimes ont été épargnées », et Claude Guéant a évoqué pour sa part 500000 victimes en moins. Ces chiffres ne renvoient pas au nombre de victimes dans la réalité mais à des victimes « virtuelles » comme celles des accidents de la route (un cas très particulier puisque l’auteur de l’accident en est souvent la victime). Par ailleurs, on parle d’un « chiffre global » de la délinquance, comme s’il s’agissait d’une maladie, alors qu’il n’existe dans la réalité que des crimes et des délits de nature et de gravité fort différentes. Comment réunir dans un même indice les tueurs de vieilles dames et les consommateurs de cannabis? Comment ladite baisse de la délinquance peut-elle associer le nombre de voitures volées qui diminue du fait du progrès des techniques de sécurité et l’augmentation du nombre d’agressions physiques? Comment mettre sur le même plan les vols de portables et les agressions de convoyeurs de fonds par des commandos? Face à cette situation aux effets politiques délétères, Robert Badinter en appelle à la création d’un organisme indépendant du pouvoir politique, composé de spécialistes et de magistrats, et agissant sous le contrôle de la Cour des comptes.
Mais revenons-en aux récidivistes avec l’affaire du viol de Chambon-sur-Lignon, où la question de la folie croise celle de la victime. À cette occasion, on n’a pas appelé les chiffres à la rescousse, on a juste affirmé que cela ne devrait pas pouvoir arriver et ne devait donc plus arriver. Dans la tête de Claude Guéant, si un tel passage à l’acte a pu se produire, c’est qu’il y a eu des fautes et des défaillances de la part des professionnels chargés de suivre l’adolescent. Sarkozy-Guéant ont pris la fâcheuse habitude de viser des professionnels du social, de la justice, de la médecine, de la psychiatrie comme s’ils étaient l’une des causes majeures d’actes horribles et insupportables. C’est une manière d’étendre la chaîne des responsabilités et de laisser croire que la responsabilité est en amont et non pas uniquement le fait de celui qui est passé à l’acte.
Dans le contexte d’émotion et de compassion collectives qui entoure ce drame, tout éclairage qui se veut rationnel risque de paraître froid et obscène. On peut cependant noter qu’autour de ces actes hors normes et d’une extrême rareté s’est mis en place un rite conjuratoire de recherche des coupables. Or, ces coupables ne sont plus l’assassin lui-même. Le débat s’est dangereusement déplacé d’une logique de la responsabilité à une logique de la dangerosité. On ne s’interroge plus sur la responsabilité de l’auteur de l’infraction, mais sur celle des gens qui l’ont encadré. La question se pose de savoir si la collectivité nationale a besoin de professionnels du monde judiciaire, médical et éducatif ou si l’on préfère s’adonner à la stigmatisation de ces derniers2.
Cela ne doit pas se passer, martèle-t-on, on en appelle donc à un risque zéro. Un point c’est tout. S’imposent alors les « faux savants et experts de l’après-coup » qui auraient de toute façon tout prévu, mais aussi l’illusion de la « traçabilité du mal ». L’adolescent n’aurait jamais dû être admis dans un collège mais être enfermé dans un centre ad hoc, dit-on: si des défaillances ont de facto pu intervenir, on risque cependant de confondre le diagnostic et le pronostic, la psychiatrie et la criminologie, niant de ce fait la part de responsabilité de celui qui passe à l’acte et son libre arbitre. On peut se tromper sur le diagnostic, mais il ne peut pas y avoir d’erreur de pronostic par définition car il y a toujours une zone d’incertitude. Si la psychiatrie recule aujourd’hui, et avec elle les soins accordés à la folie, c’est qu’on exige d’elle d’obéir à un objectif de certitude qui lui est étranger, qu’on veut la mettre sous tutelle du judiciaire.
La politique contemporaine, celle qui avance au jour le jour et sans vision, à la mode Sarkozy, refoule paradoxalement la violence qui est le ressort de la politique en laissant croire qu’on peut parfaitement la contrôler. Soit on la contrôle et on a de bons chiffres, soit on devrait la contrôler et éviter toute récidive. Or, la politique a pour rôle de civiliser la violence et non pas de laisser croire qu’on peut l’éradiquer ou la cacher. Il ne faut pas s’étonner que la politique aille mal quand elle confond citoyen et victime, diagnostic et pronostic. Le non-lieu psychiatrique lié à la folie tend à se réduire (en 1995 les affaires clôturées à l’instruction aboutissant à des non-lieux étaient de 0, 37% de l’ensemble, elles sont de 0, 17% en 1997) au prétexte que les familles des victimes ont besoin du procès pour leur travail de deuil (le même argument étant employé pour le fou dont le procès peut être un moment thérapeutique3). D’aucuns disent, non sans comparer nos années 2010 avec les années 1970, les années « Foucault », qu’on ne parle plus beaucoup de la folie dans notre société du Cac 40 où elle est diffuse et traverse la société dans son ensemble. Ce n’est pas tout à fait vrai si l’on en juge par la place de la folie dans les affaires criminelles qui agitent l’opinion et les politiques.
- 1.
« Robert Badinter: “Ne pas se satisfaire de proclamations, de slogans, d’impostures” », Le Monde, 30 novembre 2011.
- 2.
Daniel Zagury, « L’idée que l’on peut conjurer la récidive est une illusion », Le Monde, 21 novembre 2011.
- 3.
Sur ces points controversés, voir Daniel Zagury, « Les psychiatres sont-ils responsables de la raréfaction des non-lieux psychiatriques? », dans Thierry Jean (sous la dir. de), Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels?, Toulouse, Érès, coll. « Les dossiers du Journal français de psychiatrie », 2009.