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Positions – Pourquoi des musées du Monde en pagaille ? Le Louvre des sables à Abou Dhabi

juillet 2012

#Divers

Le Louvre des sables à Abou Dhabi

Il est intéressant de s’arrêter sur la fascination qu’exercent aujourd’hui les musées d’anthropologie. À l’image du musée du quai Branly à Paris, qui témoigne de l’apport de l’anthropologie et célèbre en particulier l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, les politiques culturelles des villes misent souvent sur un musée « anthropologique » susceptible de rassembler la diversité humaine dans un espace unique. C’est le cas à Lyon où a été projetée, dans le cadre de l’opération urbaine de Lyon-Confluence, la construction d’un musée à l’extrême sud de la presqu’île, à la confluence des deux fleuves, le Rhône et la Saône. On veut y ériger un musée pour l’humanité entière : là où la singularité est forte en termes de paysage et de mémoire bafoués, on se tourne vers une exposition muséale de l’universel qui tire le contexte proche vers le monde globalisé. D’autres scénarios plus simples et plus symboliques auraient pu être envisagés, comme celui qui proposait de déplacer la « Pierre bénite » (une pierre qui a donné son nom à une commune qui se trouve quelques kilomètres en aval avant la sombre vallée de la chimie) pour la poser à l’extrémité de la presqu’île. La suggestion est convaincante : la Pierre bénite, qui renvoie au monde de la navigation (pêcheurs et marins qui remontaient ce fleuve sauvage), dont Lyon était l’une des villes étapes sur le Rhône, aurait pu témoigner à cette place de l’histoire de la ville, de ses habitants et du rôle des fleuves qui sont aujourd’hui l’un des ferments de l’imaginaire urbain en voie de recomposition. Elle aurait ainsi pu faire le lien entre la ville fluviale d’hier chère à Fernand Braudel et l’urbanisation du nouveau quartier où doivent cohabiter le siège de l’hôtel de région, des docks, des résidences huppées et un quartier ouvrier situé au sud de la gare de Perrache. Entre ce projet minimal et celui d’un musée d’anthropologie confié à des architectes connus, il y a moins un fossé qu’une différence de vision et de conception : le nouveau quartier de la Confluence doit-il célébrer le monde dans toute sa diversité ou saluer ses habitants d’hier et d’aujourd’hui ? Dans la tête des concepteurs de villes, un musée anthropologique est le musée de toutes les cultures, le musée du rassemblement universel, le musée du Monde. Mais il peut être également le musée de la mondialisation, le bâtiment idéal pour couronner culturellement les villes les plus globalisées et les plus branchées. Quoi qu’il en soit, le musée anthropologique n’en est pas moins inscrit sur le site de la presqu’île et de l’agglomération lyonnaise : Lyon n’est pas une ville sans habitants livrés aux seuls voyageurs en transit.

Ce n’est pas le cas de Dubaï et d’Abou Dhabi, les deux principaux émirats du golfe Arabique, ce n’est pas le cas non plus de Doha, la capitale du Qatar, si chère à la présidence française précédente, dont le développement rapide sur le plan urbain et culturel opte délibérément pour un déphasage entre la ville des habitants et la ville offerte au Monde. Comme s’il fallait construire une ville « étrangère » à ses habitants, qui en sont pourtant les concepteurs. Comme s’il fallait produire une ville spectacle qui dissimule les mœurs de ceux qui y habitent en se cachant quand ils ne sont pas « en affaires ». Comme s’il fallait inventer une ville imaginaire mondialisée qui peut s’appuyer dans le cas de Doha sur une chaîne de télévision mondialisée (Al Jazira), une ville assujettie au seul rythme des populations en transit (affaires, touristes), une ville qui se passe en apparence parfaitement de ses habitants, qui n’en sont pas moins les bailleurs et les bénéficiaires. Dans ces conditions, on assiste à l’émergence d’une ville doublement paradoxale : une ville des flux mondialisés qui assoit son pouvoir sur la rareté des matières premières, une ville mondialisée dont les habitants permanents sont invisibles autrement que dans les zones d’affaires, de loisirs et de transit. C’est le cas de nombreuses villes dont la richesse est liée à des matières premières (placées sous le signe de la rareté) : des villes voisines comme Dubaï, située à 150 kilomètres, des villes plus lointaines comme Astana (la capitale du Kazakhstan, riche de son uranium) ou Bakou (la capitale de l’Azerbaïdjan, riche de son pétrole). Mais Abu Dhabi attire également l’attention par sa volonté d’agir dans le registre patrimonial et de mettre en œuvre une politique culturelle à destination mondiale. Ce qui lui permet de mettre entre parenthèses sa propre identité, sa propre singularité, sa propre spécificité historique et religieuse. Comme à Dubaï, les musées y sont nombreux et déclinent toute une gamme muséale : coexistent ainsi généralement un musée historique (qui raconte l’histoire politique de l’émirat pour saluer et célébrer la fondation politique), un musée des arts islamiques (pour saluer la place de la religion) et si possible, un musée anthropologique qui garantit l’esprit d’universalité.

Mais une autre originalité d’Abou Dhabi réside dans le contrat passé avec le Louvre (ou avec d’autres institutions comme la fondation Guggenheim) qui l’autorise, moyennant finances, à disposer du label patrimonial immatériel de la marque Louvre depuis la négociation de 2006, qui a mis à disposition la marque Louvre et son savoir-faire technique (conservation, organisation des expositions) en échange de 400 millions d’euros. Ce contrat très heureux pour les finances de la France de la culture est surtout le résultat d’une stratégie bien conduite par l’émirat : le cheikh sultan Bin Tahnoun al Nahyan veut en effet bâtir une ville des Lumières et transformer la prospérité économique en culture, ce que traduit le slogan Oil for Art. Le montant du futur musée dessiné par Jean Nouvel, l’architecte de l’Institut du monde arabe à Paris dont l’agence mondialisée offre ses services à peu près partout, est d’un milliard de dollars. Le contrat avec le Louvre permet d’envisager des expositions comportant des œuvres du musée parisien et de recourir au savoir-faire des conservateurs. En agissant ainsi dans le registre patrimonial, Abou Dhabi bénéficie de deux dimensions qui sont liées à l’évolution récente des musées : celle de la dématérialisation (la marque, le label, le benchmarking) et celle de la globalisation muséale. Celle-ci conjugue plusieurs facteurs : le nombre d’étrangers qui visitent les musées comme c’est le cas au Louvre, le rôle imparti à des mécènes internationalisés dans le cas du musée de l’Ermitage, la mise en spectacle architectural des musées – le Tate Modern Museum avec Herzog et de Meuron, le musée de Denver avec Libeskind, le Moma avec Taniguchi. Mais cette multiplication des établissements patrimoniaux et la volonté des villes à développer de par le monde des musées possèdent un dénominateur commun ; celui de regrouper dans des collections ou dans des expositions des œuvres considérées comme « universelles » qui ont le double mérite de constituer un goût commun transcendant les singularités, et de renforcer la compétition entre les établissements acheteurs sur le marché de l’art. Le musée anthropologique concilie les vertus de l’universalité abstraite chère à une conception branchée de la globalisation et les bénéfices de la compétition financière (une œuvre d’art est d’abord une valeur sur le marché). C’était tout le sens du débat sur l’art contemporain que d’attirer l’attention sur la valeur financière des œuvres, mais il a été détourné en polémique sur l’esthétique et caricaturé comme si le capitalisme financier n’avait pas cannibalisé toutes les avant-gardes dans le luxe, la mode et l’art. Si les polémiques ont été nombreuses, elles restaient cependant hexagonales (de quel droit exporter notre musée universel créé en 1794 après la Révolution ?), elles opposaient rituellement les anciens et les modernes, les conservateurs entre eux alors que le fonctionnaire de l’art à la française se cache souvent derrière la neutralité de l’intérêt général sans pouvoir résister au clientélisme, et n’ont pas porté sur le sens de la demande patrimoniale de l’émirat. Ce qui n’est pas secondaire et participe d’une réflexion sur la mondialisation culturelle et le rôle des musées anthropologiques.

La demande de l’émirat d’Abou Dhabi et son offre au Louvre1 sont en effet la réponse à plusieurs difficultés rencontrées par la ville vitrine branchée : construite à grande vitesse, éprise de gigantisme, cette ville n’a pas d’identité, elle est uniquement un branchement, une connexion de connexions, un pur transit, une oasis dans le désert érigée par la fortune colossale d’une famille qui dispose des trésors provisoires de la manne pétrolifère. Par ailleurs, cette ville mondialisée et franchisée qui attire des passagers vivant au rythme de « la ville des flux » est gérée comme un hub aéroportuaire hyperbranché alors que les familles refusent dans leur espace privé bien des libertés et valeurs associées à cette hypermodernité. Il ne suffit pas de sacrifier à la légende du désert, de mettre en scène des tentes et de souscrire au folklore, il ne suffit pas non plus de raconter l’histoire politique de l’émirat pour que les habitants/concepteurs de la ville portent leur ville comme un projet partageable, comme une res publica. On est en pleine schizophrénie : le global est coupé du local, et le global permet de cacher le local qui s’en nourrit cependant. Il y a un fossé entre celui qui transite et celui qui est à l’origine de la ville, entre le voyageur et le propriétaire qui habite dans des lieux invisibles : c’est pourquoi la demande patrimoniale est l’occasion rêvée pour l’émirat de répondre au déficit d’identité, ou plutôt de ne pas avoir besoin de lever le voile qui recouvre l’identité et donc le patrimoine réel. Cette ville hors contexte et sans habitants visibles doit raconter un récit mondialisé et universalisable qui transmet une autre histoire que la sienne et que son quotidien. Ce qui permet aux habitants/propriétaires de ne pas se monter autrement que sur le mode de la ville mondialisée : tel est le sens de l’opération du Grand Louvre, asseoir une identité culturelle déterritorialisée et universelle à Abou Dhabi.

La mondialisation fait ainsi basculer les musées-centre, colosses bien installés en leurs territoires et leur identité nationale, en des sortes de musées-monde, dont l’ancrage demeure national, mais qui regorgent d’œuvres pensées comme universelles2.

Le bénéfice est total pour les concepteurs et décideurs, ils n’ont pas à mettre en scène leurs propres valeurs : entre la population de l’émirat et la ville branchée, le divorce est impressionnant. Parmi tous ceux qui sont sollicités, architectes, artistes, certains s’interrogent, comme le sculpteur Richard Serra qui explique qu’il a accepté de travailler à Doha au Qatar mais ne l’aurait pas fait chez les fondamentalistes d’Arabie Saoudite. La mondialisation culturelle est un jeu d’import/export qui n’est pas sans créer de fausses identités qui ne méprisent pas le contenu de nos musées historiques.

C’est dire qu’on est en pleine « réduction patrimoniale » dans un cadre qui n’est pas toujours celui de la possibilité de disposer du label Unesco mais celui d’un prêt hautement rétribué. Il ne suffit peut-être pas de dire comme le directeur du Louvre, Henri Loyrette, que celui-ci est un musée universel et qu’il peut avoir des antennes aussi bien à Abu Dhabi que dans la province française à Lens. Le patrimoine n’a plus grand sens dans des espaces décontextualisés (des villes branchées sans habitants) qui se font « reconnaître » ainsi à la face du monde grâce à leur richesse qui repose sur la rareté d’une matière première fossile. La patrimonialisation est ici la contrepartie d’une identité locale qui se cache derrière le musée du Louvre, le lieu de culte laïc d’une culture française qui se veut pleinement universelle, et n’hésite pas à convoquer la Sorbonne sur le plan du savoir. La France nourrit culturellement des élites mondialisées dont la richesse ne peut s’inscrire dans la durée en raison de sa rareté. À ce petit jeu du prêt patrimonial vers les oasis branchées, les pays européens sont d’autant plus perdants et fautifs qu’ils se laissent déposséder de biens et de marques dans des montages financiers où la reconnaissance identitaire est le ressort caché de la demande. On est loin du débat entre conservateurs sur l’art contemporain.

  • 1.

    Voir Françoise Benhamou, « Le Louvre à Abou Dhabi : dévoyé ou rayonnant ? », Esprit, mai 2007.

  • 2.

    F. Benhamou, Économie du patrimoine culturel, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2012, p. 101.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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