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Dans le même numéro

Pour une politique cohérente de l'immigration

février 2007

#Divers

(À propos d’un livre de François Héran, directeur de l’Ined)

Directeur de l’Institut national d’études démographiques (Ined), philosophe de formation (comme quoi chiffres et concepts peuvent faire bon ménage), François Héran publie un ouvrage intitulé le Temps des immigrés1, dont le sous-titre, Essai sur le destin de la population française, traduit bien la volonté d’articuler une politique de l’immigration à une réflexion sur notre avenir démographique désormais indissociable du vieillissement des Français. Dans cette optique, l’ouvrage est d’abord une invitation à comprendre le sens et le rôle de la démographie, ensuite un examen précis du contenu de la loi du 24 juillet 2006 – cette loi, votée sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, inaugure en France une politique de contrôle des flux migratoires assortie d’objectifs qualitatifs et quantitatifs, ce qu’on appelle l’immigration choisie par rapport à l’immigration subie2 – qui s’appuie sur une comparaison pertinente avec quatre pays qui pratiquent déjà l’immigration choisie (Canada, Italie, Espagne, Suisse).

L’auteur se défend à juste titre de faire la leçon à la classe politique en brandissant des chiffres, mais il ne s’en appuie pas moins sur des chiffres pour inscrire le temps court du débat politique dans une réflexion au long cours. En effet,

l’approche démographique contribue à replacer le temps court du politique dans la longue durée de l’évolution sociale.

Après avoir rappelé que la planète compte 6, 6 milliards d’habitants et la France 63 millions, ce qui signifie que le monde est peuplé pour « nous » d’étrangers à 99 %, François Héran note que les cinq millions d’immigrés de l’Hexagone (dont deux ont acquis la nationalité française) représentent 0, 08 % des migrants de la planète. De telles observations relativisent d’emblée certaines « croyances » dans un pays, dont le solde migratoire est modéré (105 000 personnes), qui développe une propension à grossir le poids de l’immigration. Pourtant, celle-ci, à la différence des pays du Sud européen, « n’y prend pas la forme d’une intrusion massive mais celle d’une infusion durable ».

À distance de ce constat d’une « infusion durable » qui oblige à considérer l’immigration dans son histoire et non pas dans le temps zéro de la politique, la loi du 24 juillet 2006, hostile à la migration de peuplement, se présente avant tout comme anti-populationniste (les Américains disent nativiste). Cela signifie que la majorité politique (les textes de discussion au Parlement sont éloquents) tenait à privilégier la souveraineté nationale sur l’admission du séjour. Dans la mesure où l’application de cette loi s’appuie sur l’élaboration d’un tableau de bord (les critères en sont le motif du séjour, les besoins du marché de l’emploi, les capacités d’accueil, le taux de croissance et la situation démographique de la France), l’auteur propose des comparaisons susceptibles d’en évaluer la portée. Ainsi observe-t-il que le système à points canadien (sélection des migrants selon des critères individuels sans égard pour les besoins économiques sectoriels et locaux) n’est guère convaincant pour au moins trois raisons. Tout d’abord, il ne pratique pas une sélection en fonction des besoins de l’économie (beaucoup de migrants n’occupent pas un emploi correspondant à leur formation initiale) ; ensuite il justifie, sous couvert de sélection par le capital humain (et donc linguistique), une sélection ethnique (rejet de facto de tous les hispanophones susceptibles de venir d’Amérique latine) ; enfin, « la régulation sélective » n’empêche pas le Canada d’être un pays de forte immigration puisque la migration choisie ne représente que la moitié des entrées, familles comprises, et un cinquième sans les familles. Poursuivant cet exercice, toujours éclairant, de la comparaison des politiques optant pour une immigration choisie, avec l’Espagne et l’Italie, Héran note que les quotas n’empêchent pas ces deux pays de décider des régularisations massives. Quant à la Suisse, le contrôle strict des procédures ne permet pas de réduire la part des étrangers dans la population alors même que les autorités qui

avaient jusqu’alors désamorcé les initiatives xénophobes ont changé de stratégie : au lieu de lutter contre la xénophobie, le Conseil fédéral s’en est servi pour préserver la cohésion du pays.

Bref, ces quatre expériences nationales en faveur de l’immigration choisie et non pas subie convergent sur ce point :

Le contrôle qualitatif de l’immigration sur le double registre de la sécurité et de l’utilitarisme économique n’est pas synonyme d’une réduction quantitative.

Après ces comparaisons et la discussion de la loi Sarkozy, le directeur de l’Ined en vient à une interrogation démographique qui déborde très largement le débat relatif à la politique d’immigration choisie :

Faire reculer l’immigration subie au profit de l’immigration choisie, c’est nécessairement réduire le solde migratoire de la France et, du coup, privilégier une croissance démographique interne.

Or, ce postulat est infondé puisqu’il ne correspond pas à l’évolution démographique prévisible du pays. En effet, si la France3 échappe à ce qu’on appelle « la seconde transition démographique », à savoir la chute de la fécondité en deçà du seuil de remplacement des générations, elle n’échappera pas au vieillissement de la population puisque la hausse prévisible des décès dépassera celui des naissances d’ici une génération. Dans ces circonstances, la migration de peuplement deviendra le principal facteur de notre croissance démographique (voir les développements originaux sur les rapports entre immigration, natalité et fécondité qui ne sont pas superposables, p. 62-664), ce qui exige qu’une politique d’immigration cohérente et lucide se greffe sur cette approche démographique plus réaliste. À moins que nous renoncions à faire face au vieillissement et options pour un vieillissement subi.

Avec l’augmentation inexorable du nombre de décès, liée à la mortalité différée des baby-boomers, le solde naturel de la France diminuera et deviendra négatif d’ici une génération. Seule l’immigration pourra empêcher la population de la France de décroître.

Contrecarrer le vieillissement des populations étant impossible, la question est de savoir quel moyen utiliser à cette fin. Mais il n’y a qu’une réponse :

Aucun. Ni la mortalité, ni la fécondité, ni la migration.

Faisant référence aux travaux de Christine Overall5, François Héran discute ensuite, en vue d’opter en faveur d’un vieillissement choisi, les arguments rationnels susceptibles de justifier (ou non) qu’une société prolonge la vie humaine en « dépit des coûts énormes qui en résultent pour la collectivité ».

Voilà un livre qui rappelle que la démographie ne se résume pas à des valses de chiffres mais renvoie à une manière de les mettre en forme historiquement. Alors que le démographe a revendiqué sa neutralité, affirmé son respect du représentant du peuple, il ne s’est pas converti pour autant à la position de l’expert/chiffreur. Il procède à une action politique en invitant à inscrire une politique à court terme (sécuritaire et utilitariste sur le plan économique) dans une vision à long terme. Le problème est que la France est un pays qui valorise toujours le court terme comme s’il avait renoncé à se projeter dans l’avenir. Face à la solution sécuritaire et à la loi du 24 juillet 2006, face à ce que François Héran appelle l’angélisme de la règle (« Plus on durcit la règle, plus on diminue ses chances d’être respecté »), il ne faut se faire aucune illusion :

Nous découvrirons concrètement au fil des ans ce que les projections nous laissent déjà entrevoir. Notre solde naturel fondra comme neige au soleil et l’immigration deviendra l’unique facteur de croissance de notre population comme c’est déjà le cas chez nos voisins.

Il fallait le lire avant de s’entendre… L’Ined nous avait habitués à tort à des polémiques de chiffres. Or, cette institution a mieux à faire : rendre « politiques » les débats relatifs à l’immigration en les cadrant mieux sur le plan du devenir historique. Comme quoi l’opposition entre les experts et les autres grince un peu !

  • 1.

    François Héran, le Temps des immigrés, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2007.

  • 2.

    Voir déjà O. Mongin, « La quadrature du cercle républicain et la vocation migratoire. L’asile, le contrôle des flux migratoires et la volonté d’intégration », Esprit, février 2004.

  • 3.

    Actuellement le solde naturel est de 4, 2‰, soit 800 000 naissances pour 540 000 décès.

  • 4.

    Si la contribution des immigrés au nombre des naissances est de 12 %, cela ne relève le taux de fécondité que de 0, 1 enfant, ce qui le porte à 2 enfants par femme.

  • 5.

    Christine Overall, Aging, Death, and Human Longevity: a Philosophical Inquiry, Berkeley University of California, 2003.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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