Que veulent les enfants de Cerro Navia (Chili) ?


À en juger par les sommaires des revues françaises, l’Amérique latine n’est pas le continent qui suscite le plus d’intérêt aujourd’hui, en tout cas dans l’Hexagone. L’Inde et la Chine sont plus dans la ligne de mire des magazines qui titrent à longueur de semaines sur ces pays-continents qui émergent. L’Amérique du Sud serait-elle trop européenne, trop issue de l’Europe mais aussi trop proche du pays de l’Oncle Sam pour qu’on s’y intéresse ? On peut le regretter car l’Amérique latine forme aujourd’hui moins un bloc uni face à l’ennemi américain (la théorie du complot ayant beaucoup servi de slogan) qu’elle ne met en scène des modèles de développement contrastés qui en font un laboratoire pluriel de la mondialisation. Alors que Chavez redonne vie à une stratégie populiste et progressiste (dans le contexte de la fin du castrisme) qui bénéficie, dans le cas du Venezuela, de la rente pétrolière de l’État, il s’appuie naturellement sur les classes moyennes et les fonctionnaires pour mieux ruiner le pouvoir des élites économiques locales et internationales, le Chili continue pour sa part à s’imposer comme l’un des modèles de la réussite économique et comme une sorte d’avant-garde du néolibéralisme. Chili et Venezuela : comment répondre au néolibéralisme par un populisme suranné ou par une stratégie consistant à réduire au maximum la justice sociale et les formes de redistribution ? Cependant, à côté du Venezuela qui renoue avec l’une des traditions propres à l’Amérique latine, le populisme autoritaire, et dont la politique pèse sur la Bolivie d’Evo Morales, le Brésil de Lula échoue de son côté à rassurer les classes moyennes tout en imaginant des formes inédites d’implication des plus pauvres dans un contexte d’inégalités extrêmes et d’absence d’argent, ce qui entrave toute construction d’un État redistributeur en bonne et due forme. Lula, dont on ne sait à ce jour s’il sera réélu, a dû en effet tirer les conséquences de l’échec du programme « Faim zéro », stoppé moins de six mois après son lancement en 2003, et mettre en place un autre plan (la Bolsa familia, ou bourse familiale). Celui-ci ne mettait pas au centre la question de la faim (ce n’est pas le problème central au Brésil) et s’écartait des principes universalistes fondant la protection sociale et liant l’aide à des conditionnalités inédites1. Les inégalités sont telles qu’il est inconcevable de vouloir lutter contre elles de manière classique. Mais, c’est au Chili, pays modèle de la réussite économique, que la coupure est la plus marquée entre ceux qui jouissent de la réussite économique et ceux qui en paient les conséquences violentes.

Si Madame Bachelet, la présidente de la République chilienne, qui apparaît à tort comme un doublon de Madame Royal, dispose d’un État faible (sur le plan quantitatif, c’est la rançon d’un néolibéralisme appliqué dont elle hérite), et se heurte à une droite qui ne lui épargne rien et maîtrise la quasi-totalité des médias, elle doit surtout travailler à recréer un État-providence bradé et dilapidé par la dictature et les Chicago boys. Avant Michele Bachelet, le parti socialiste de Ricardo Lagos, celui qui reste l’homme du recours toujours possible, n’a pas trouvé les moyens d’inverser la tendance tirant le pays vers la réussite économique plus que vers la recréation d’un État-providence digne de ce nom. Aujourd’hui, les services publics (école, santé…) sont hors d’atteinte (i. e. de prix) et l’une des priorités de la présidente est la dépollution des eaux de Santiago (ce qui en dit long sur l’état des services communs).

Mais il faut sortir de la capitale, de son downtown et de ses rutilants quartiers d’affaires. À quelques kilomètres de Santiago, vers l’aéroport où l’on arrive directement par une voie express sans passer par les zones périurbaines, i.e. sans plus rien voir de la pauvreté des périphéries, se trouve un poblacion du nom de Cerro Navia (150 000 habitants) dont le maire est depuis 11 ans une femme (une anthropologue, Christina Girardi, qui s’est entourée de délégués, dont cette femme qui a longtemps travaillé dans les banlieues françaises durant la période d’exil obligé de ce qu’elle appelle la « bourse Pinochet »). Non sans lien avec la Bolsa familia brésilienne qui incite à la participation et initie au micro-crédit, les habitants ont constitué des comités regroupant des représentants de la population, et parmi eux beaucoup de jeunes, en vue de discuter d’une fraction importante du budget de la municipalité. Dans l’un de ces groupes, des enfants présentent sans dramatiser leurs revendications (presupuestos) : d’une part, ils en appellent à un système éducatif plus efficace et sérieux. D’autre part, ils exigent plus de sécurité. L’un des enfants raconte qu’il a assisté à un viol et que la police a délibérément laissé filer le violeur (pour cette population de 150 000 personnes, 150 policiers seulement, liés à l’État et non à la municipalité, sont sur le terrain). Entendre de la part de ces enfants cette double demande de sécurité et d’éducation en dit long sur la démission de la société adulte et sur les surprises que réserve la mondialisation galopante là où elle est considérée comme « réussie2 ». Au printemps dernier, dans les rues de Santiago, des adolescents ont défilé pendant plusieurs semaines afin d’exiger une meilleure éducation publique. Ici, nous avons à protéger l’État-providence, Madame Bachelet doit, elle, le recréer à la demande de ces enfants « participatifs » qui ont volé la parole à des adultes pour qui la solidarité n’est pas une priorité. L’Amérique latine a beaucoup à nous apprendre sur ce qui peut nous attendre, nous aussi.

  • 1.

    Voir l’article éclairant de Jérôme Sgard, « Deuxième round pour Lula », Alternatives économiques, septembre 2006.

  • 2.

    Le Chili étant considéré comme un pays riche, un poblacion comme la municipalité de Cerro Navia ne peut pas recevoir par exemple d’aide de la part de l’Union européenne.