Vive le cirque !


Le metteur en scène Jacques Lassalle, ancien administrateur du Théâtre-Français qui monte désormais des pièces aux quatre coins du monde, s’inquiète de l’achat du théâtre Antoine à Paris par l’animateur radio et télévision Laurent Ruquier, un tchatcheur invétéré qui a toujours le sourire et le bon mot. Que craint Jacques Lassalle ? Le vol du nom de l’homme de théâtre Antoine, l’un des mythes de l’histoire du théâtre en France (dont parle un récent numéro de la revue Critique), la dérive du public vers le privé ou bien la pression de celui-ci sur la manière de pratiquer le théâtre à l’heure de tous les écrans ? On n’en est plus à opposer férocement le public et le privé, nombreux sont ceux qui achètent des théâtres, comme ce fut le cas de J.-C. Brialy, et l’on sait que la défense strictement budgétaire des activités théâtrales suscite de vives polémiques. Martine Aubry a payé cher cet été en Avignon sa promesse de mieux subventionner les gens de théâtre à l’heure des intermittents du spectacle. Le débat est délicat et quiconque s’y aventure, dans un sens ou dans l’autre, reçoit vite une volée de bois vert sans la moindre discussion, dans Le Figaro ou dans Le Monde, selon le parti choisi.

Qui monte sur scène ?

En avant les subventions alors ? Non, ce que Jacques Lassalle reproche sûrement au trublion Laurent Ruquier, c’est l’occupation des théâtres pour y faire de la télévision, de la télévision en live, vivante et sur scène. Il l’a fait dans une récente pièce à succès, comme l’humoriste Laurent Baffie, qui est passé des plateaux de télévision à la scène. Ce que l’on peut regretter, c’est en effet l’imposition du style télé, de la norme télé sur les acteurs, la captation du public télé par le théâtre, le passage de l’écran à la scène qui devient un écran vivant. En cela, Lassalle a raison. Reste que les normes ne sont pas que celles du jeu et que le ministère de la Culture et d’autres institutions culturelles (à commencer par les mairies qui disposent de grands outils culturels, la mairie de Paris par exemple) régulent les pratiques artistiques en mettant en avant tel ou tel type de spectacle avec des fonds publics.

Mais de cela, il ne faut pas trop parler, car on ne dispose pas de critères. À l’heure de l’évaluation tous azimuts, cela fait sourire, pourtant il y a longtemps que l’on sait que les fonctionnaires de l’art, prétendument neutres (comme l’exige l’intérêt général), sont en fait des brasseurs de clientélisme. Pourquoi ne pas avoir des discussions sur ce que l’on privilégie ou non, pourquoi la danse et le théâtre plutôt que le cirque ? Les discussions sur la culture correspondent moins à l’éternel débat labyrinthique sur les pratiques culturelles qu’à la nécessité de débattre des choix de nos édiles et dirigeants qui disposent de l’argent public. En période de réduction des dépenses, il serait intéressant de parler choix, contenu et pas argent, en tout cas de lier les deux. Il ne s’agit pas de reprendre l’inévitable débat sur l’aide à l’opéra, où ne vont que les riches, mais de s’interroger sur ce que l’on privilégie et pourquoi. L’État est-il sans goût ? La culture, ce sont d’abord des soutiens, des aides en tous genres, ce sont des normes, des cadres, des choix qui dirigent les pratiques culturelles et artistiques. C’est une vision du monde, de la création et de la vie publique. Il serait temps de pouvoir en débattre sans s’enfermer dans la seule polémique des anciens et des modernes.

Plaidoyer pour le cirque

À Lille, le cirque du Prato a organisé en octobre 2011 une discussion sur l’avenir du cirque : rares sont les cirques aidés, en dépit du succès des cirques québécois ou asiatiques. Et l’on observe l’éclatement du cirque à l’ancienne en de multiples performances et exercices poétiques isolés. Du cirque comme spectacle de l’enfance déjà pleuré par Tati et Fellini, il ne reste que la toile de tente ou le chapiteau que l’on offre en guise de subvention à des troupes esseulées ou inexistantes. L’homme et la femme de cirque sont souvent seuls sur la piste, ils n’ont droit qu’à faire des « numéros » comme à la télévision, des « clips » de cirque comme pour l’émission de télévision du samedi soir, animée par ce rugbyman du comique qu’est l’indétrônable Patrick Sébastien. Comme il y a de moins en moins de troupes, on aide en prêtant une tente, mais on ne forme plus, en dépit des écoles de cirque existantes, de ces troupes qui pourraient repartir sur les routes avec des caravanes et des chapiteaux. Dans un monde triste et dur, un monde hypermobile qui n’aime pas les nomades de la route, les gens du cirque sont ceux qui prennent le plus de risques en s’agitant sur leurs fils de funambules. Comme Charlot, dans le Cirque, que le singe cherche à faire tomber quand il avance sur la corde comme un funambule. Pourquoi n’aide-t-on pas le cirque mais plutôt la danse, qui revient certes moins cher ? Parce qu’on a peur de prendre des risques et de voir un clown pleurer. On ne sait pas tout faire à la fois : rire et pleurer. Heureusement, Ruquier et ses amis vont venir avec tout le cirque télévisuel faire les pitres au théâtre Antoine. Hier, Antoine faisait du théâtre. À l’époque de Claude Santelli, on s’inspirait du théâtre à la Vilar pour faire de la télé. Aujourd’hui, c’est la télé qui fait son théâtre…