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Réunion de la Cour Internationale de Justice au Palais de la Paix de La Haye, le 10 Décembre 2009, pour avis consultatif sur la conformité de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo avec le droit international / Wikimedia Commons, Lybil
Réunion de la Cour Internationale de Justice au Palais de la Paix de La Haye, le 10 Décembre 2009, pour avis consultatif sur la conformité de la déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo avec le droit international / Wikimedia Commons, Lybil
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Droits de l’homme, nationalisme et rapports de force : Tchétchénie, Kosovo, Tibet

mai 2008

Qu’est-ce qui a permis aux Kosovars d’échapper au sort des Tchétchènes et des Tibétains ? Leur indépendance conditionnelle est surveillée et encadrée par l’ONU puis l’UE. Mais une telle solution est impossible face à de grandes puissances, comme la Russie ou la Chine. Mais comme elles ont beaucoup à perdre à s’isoler, il faut donc jouer l’ouverture contre l’obéissance aux règles.

Les gouvernements occidentaux sont, de plus en plus souvent, appelés à prendre position sur des crises et des conflits entre une nation dominante, impériale ou post-impériale, et un peuple dominé. Leur réaction met en question la conception qu’ils se font des rapports internationaux et de leur propre rôle.

Tous sont unanimes sur les trois points suivants, qui recèlent autant de dilemmes et de problèmes que de solutions. Premièrement, ils se proclament attachés aux droits de l’homme et, en même temps, à la souveraineté des États et à la stabilité des frontières. Deuxièmement, ils doivent, au niveau de l’action, gérer une tension entre les principes universels, moraux ou juridiques, qu’ils professent, et les intérêts, les alliances et les engagements de leurs propres États ainsi que les mandats de leurs propres populations, auxquels ils ont l’obligation de veiller. Troisièmement, il leur est plus facile d’arbitrer en faveur des principes quand l’oppresseur dont il s’agit de modifier le comportement n’est pas une grande puissance économique ou militaire.

Le premier dilemme a fait l’objet d’une réflexion approfondie en marge de l’ONU. Elle a abouti à la formule, adoptée par le sommet de l’ONU en septembre 2005, de la « responsabilité de protéger » : normalement, c’est à chaque État de protéger ses citoyens et ses minorités, sans ingérence extérieure. Mais quand il s’en révèle incapable ou, pire, quand c’est lui qui menace leur sécurité, leur liberté, ou leur identité, c’est à la communauté internationale de s’y substituer, en tout ou en partie. L’emploi de la force doit, en principe, être multilatéral et légitimé par le Conseil de sécurité. Toutefois la responsabilité de protéger par des moyens pacifiques incombe à tous les États.

Cette formule représente certainement une clarification utile par rapport à celle du « devoir d’ingérence ». En pratique, cependant, la « communauté internationale » ne brille pas par son unité, son courage et son efficacité au Darfour, pas plus que la France ne brille, au Tchad, par la protection des opposants démocrates, persécutés voire liquidés, par son propre protégé, le président Déby.

Trois cas de mise à l’épreuve des principes

Trois cas nous intéressent plus immédiatement ici, à la fois par leurs similitudes et par leurs différences : ceux de la Tchétchénie, du Kosovo et du Tibet.

Dans les trois cas, il s’agit de nations au statut juridique incertain et fluctuant mais à l’identité culturelle et historique et à la volonté politique affirmées, en proie à la conquête et à l’oppression de régimes nationalistes, communistes ou postcommunistes. Dans les trois cas la nation dominante déclare que « La Tchétchénie c’est la Russie », « Le Kosovo c’est la Serbie », « Le Tibet c’est la Chine », sans plus de justification que le slogan « L’Algérie c’est la France ».

La Tchétchénie a été conquise de haute lutte par la Russie au xixe siècle, et sa population déportée par Staline après la Deuxième Guerre mondiale. Le Kosovo a connu successivement, au Moyen Âge, la domination des Bulgares, des empereurs byzantins et des Serbes, cinq siècles après l’arrivée de ceux-ci dans les Balkans, avant la longue période de l’Empire ottoman. En 1912, il fut conquis par les Serbes, dans une brutalité extrême et détaché de l’Albanie, devenue indépendante, par une négociation entre les grandes puissances. Occupé jusqu’en 1918 et finalement incorporé dans le royaume yougoslave puis dans la Yougoslavie de Tito, il acquiert un double statut d’autonomie, à l’intérieur de la Serbie et au niveau fédéral, renforcé par la Constitution de 1974 mais supprimé par le coup de force de Milosevic et dix années d’apartheid. Le Tibet, héritier d’un empire considérable, a eu des liens anciens, liens religieux et parfois de protectorat, avec la Chine et a connu au cours des siècles maintes invasions, ponctuées de fuites et de retours des dalaï-lamas successifs, mais n’a été conquis et incorporé dans la Chine que par Mao Tsé Toung en 1950. Il a connu une grande révolte populaire en 1959, réprimée de façon sanglante.

Dans les trois cas, les peuples dominants – russe, serbe, chinois – nourrissent un grand mépris, confinant au racisme, pour la culture des peuples dominés. Dans les trois cas, la résistance de ceux-ci présente à la fois un caractère de protestation contre les abus dont ils sont l’objet et, à partir d’un certain point, de révolte ou d’insurrection anticoloniale, nationale et identitaire, non exempte de ressentiment et de soif de vengeance. Cependant dans les trois cas, cette révolte a été conduite par des leaders modérés, recherchant la négociation, comme Maskhadov en Tchétchénie, ou assurément pacifistes et non violents, comme Rugova et le dalaï-lama. Ceux-ci, devant l’intransigeance qui leur est opposée, ont fini par être contestés ou dépassés par des partisans de la lutte armée (les Islamistes en Tchétchénie, l’Armée de libération du Kosovo (UCK), une nouvelle génération d’émigrés tibétains), qui risquent de fournir des arguments à ceux-là mêmes qui sont responsables de cette évolution.

Les trois histoires divergent dans leur aboutissement provisoire. En Tchétchénie, les Russes ont probablement gagné, une fois de plus, pour une génération, en détruisant le pays, en provoquant un nombre considérable de morts et de réfugiés. Ils ont donné le pouvoir à Ramzan Kadyrov, transfuge de la résistance, corrompu, assassin et tortionnaire qui, cependant, reconstruit la capitale d’une manière spectaculaire et semble, tout en faisant allégeance avec effusion à Poutine, être de plus en plus le maître de son pays. Au Kosovo, contrairement aux prévisions pessimistes ou malveillantes, l’UCK n’a pas pris le pouvoir après la libération (qui n’aurait pas eu lieu sans son action conjuguée avec celle de l’Otan), mais Rugova et son parti, vainqueurs d’élections libres. Si, dix ans après, Hashin Thaci, ex-leader de l’UCK, devient Premier ministre, c’est par la voie parlementaire, au sortir d’autres élections libres. Comme les gouvernements précédents, il reste encadré et surveillé par la présence de l’ONU, puis de l’Union européenne. Au Tibet, l’intérêt de la Chine serait évidemment de reprendre les négociations avec le dalaï-lama, seule autorité reconnue par les Tibétains, et dont les revendications se limitent à l’autonomie au sein de la Chine et à la protection de la population et de la religion tibétaines. Cependant, tout porte à croire que Pékin choisira la voie de la répression centralisée et de l’assimilation forcée, qui entraînera d’autres révoltes et d’autres répressions, jusqu’au moment où la religion et la culture tibétaines seront complètement submergées, et les Tibétains eux-mêmes deviendront une minorité silencieuse dans leur propre pays.

Pourquoi il faut différencier les approches

Qu’est-ce qui a permis aux Kosovars d’échapper à ce sort ? Ce sont avant tout, bien évidemment, l’Otan, l’ONU et l’Union européenne. Toutefois cela n’a été possible que grâce à deux considérations décisives, l’une sur le plan du diagnostic et des principes, l’autre sur celui du rapport des forces. Le mariage des Serbes et des Albanais a toujours été un mariage forcé. Peut-être la Yougoslavie de Tito, si l’évolution du statut du Kosovo vers l’égalité avec les autres républiques avait été confirmée, aurait-elle eu une chance de le consolider. Mais deux séries d’événements ont rendu le divorce inévitable.

D’une part, la suppression de l’autonomie par Milosevic, les dix ans de répression et d’exclusion qui ont suivi, et enfin l’expulsion de la majorité de la population et les massacres qui ont accompagné la guerre. D’autre part, la désintégration de la Yougoslavie, avec le départ de toutes les républiques non serbes, de la Slovénie au Monténégro.

Il était proprement inconcevable et immoral d’envisager que les Kosovars, le peuple le plus méprisé et le plus persécuté par les Serbes, restent seuls en tête-à-tête sous leur autorité. Mais il était tout aussi inconcevable et immoral de laisser cette séparation s’opérer sans assurer la protection du Kosovo par rapport à la Serbie ni celle de la minorité serbe du Kosovo par rapport à la majorité albanaise, et sans offrir aux uns et aux autres un cadre et une perspective de coopération organisée. D’où l’idée de cette indépendance conditionnelle, surveillée et encadrée par la présence d’abord de l’Onu, ensuite de l’Union européenne. Cette décision, prise après des années de négociations, visait avant tout à assurer l’autonomie de la minorité serbe et ses liens avec Belgrade. Elle fut pourtant accueillie par la méfiance et les préjugés pour les raisons les plus contradictoires. Elle était, malgré toutes ses limites et tous ses risques, la seule solution réaliste et honorable.

Pourquoi ce qui vaut pour le Kosovo ne vaut-il pas pour la Tchétchénie et le Tibet ? D’abord parce que le Kosovo et la Serbie sont en Europe et que l’Union européenne, directement affectée par leur conflit, peut aussi leur permettre de se retrouver un jour dans le cadre d’une intégration commune à un ensemble plus large. Mais surtout parce que la Serbie, pays certes central et crucial des Balkans, que personne en Europe n’a intérêt à isoler, n’est tout de même pas la Russie ou la Chine. Celles-ci sont des puissances en ascension, du moins provisoire, qui jouent un rôle central dans le nouveau monde multipolaire. Elles illustrent l’une et l’autre ce trait paradoxal mais fondamental du monde actuel : elles sont à la fois des partenaires irremplaçables de l’Occident, des concurrents redoutables et des adversaires inévitables – précisément en ce qui concerne les droits de l’homme.

Même un Occident plus ferme, plus uni et plus disposé à sacrifier ses intérêts immédiats ne pourrait rien leur imposer directement par le chantage ni par la force, d’autant plus qu’elles mettent l’une et l’autre un point d’honneur à récuser les critiques et à les taxer d’hypocrisie.

Il reste cependant une carte permettant d’influencer leur comportement. Plus peut-être que la Serbie, la Russie et la Chine savent qu’elles perdraient énormément à s’isoler ou à se refermer. Elles proclament, pas tout à fait à tort, que nous avons plus besoin d’elles qu’elles de nous, mais elles savent qu’elles ont intérêt à laisser leurs élites voyager, leurs entreprises investir à l’extérieur et les firmes étrangères investir chez elles. Elles souhaitent participer aux organisations multilatérales comme l’OMC, le Conseil de l’Europe, le G8 ou à différents groupes de contact et à des manifestations spectaculaires et symboliques comme les jeux Olympiques, dont elles espèrent tirer gloire et profit. L’Occident ne peut ni ne doit les en exclure, mais il a le droit et le devoir de leur rappeler directement et indirectement que cette ouverture multilatérale n’est possible qu’en obéissant à des règles dont les premières sont la transparence et la réciprocité. Les opinions publiques des pays démocratiques et certaines de leurs forces économiques et politiques ne sont que trop méfiantes envers les pratiques et les produits des Russes et des Chinois. La révolution des communications ne permet plus à personne de garder le secret ni sur ses actions contraires aux droits de l’homme ni sur les réactions qu’elles suscitent et les dommages qu’elles entraînent en termes de confiance et de prestige, mais aussi, par voie de conséquence, en termes de progrès économique, technique et culturel.

À l’heure des jeux Olympiques, il importe de leur faire mesurer la portée du vieux proverbe breton : « On ne grimpe pas au mât de cocagne quand on n’a pas un vêtement complet. »

  • *.

    Une version légèrement abrégée de ce texte est parue dans Le Monde du samedi 5 avril 2008 sous le titre « Les dilemmes de l’Occident ».

Pierre Hassner

Théoricien des relations internationales   Pierre Hassner s'est consacré à l'étude des relations internationales, qu'il souhaite éclairer à la lumière de la philosophie. Dans ses nombreux articles et ses ouvrages, il propose des analyses informées et originales sur l'évolution des conflits internationaux à l'époque de la guerre froide et après la chute du Mur de Berlin. Spécialiste des relations…

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