Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Le Parlement siège au Sansad Bhavan
Le Parlement siège au Sansad Bhavan
Dans le même numéro

La bataille pour l'âme de l'Inde

juil./août 2019

Le 23 mai 2019, l’Inde a conclu sa dix-septième élection générale. Il s’agissait du plus grand exercice électoral démocratique de l’histoire du pays et du monde. Le pays avait un électorat éligible de 900 millions d’électeurs (dont 15 millions de premiers votants). Près de 600 millions d’électeurs de vingt-neuf États et de sept territoires administrés par le gouvernement fédéral ont élu 543 membres à la chambre basse du Parlement appelée le Lok Sabha. Au moins 2 354 partis politiques ont été enregistrés auprès de la Commission électorale de l’Inde pour les élections, mais seulement 500 d’entre eux se sont présentés aux élections. Le processus électoral a débuté le 11 avril et s’est terminé le 23 mai, afin de décider du sort de près de 10 000 candidats. Plus de 11 millions de fonctionnaires électoraux, y compris les forces de sécurité, ont été déployés dans plus d’un million de bureaux de vote à travers le pays. L’élection s’est déroulée en alternance en sept phases entre le 11 avril et le 19 mai, et tous les bulletins de vote ont été dépouillés avant le 23 mai. Les grands États ont voté dans chacune de ces phases, tandis que d’autres ont terminé en un jour. Les résultats tant attendus des six semaines d’élections générales en Inde nous donnent maintenant une idée du type d’État, de société et de nation que les électeurs indiens ont choisi pour les cinq prochaines années.

Avec la victoire écrasante de Narendra Modi et du Bharatiya Janata Party (Bjp), il semble que l’Inde ait choisi une fois de plus la voie du nationalisme hindou et majoritaire contre la laïcité inclusive du Parti du Congrès. Les résultats des élections ont déconcerté la plupart des analystes et observateurs politiques, qui s’attendaient tous à un meilleur score du Parti du Congrès contre le Bjp. Cependant, en remportant la majorité des sièges au Lok Sabha, il est clair que la part des voix du Bjp a augmenté de 10 %. Beaucoup de gens en dehors de l’Inde pourraient s’étonner qu’en dépit de sa politique de division, de l’économie ralentie du pays et du piètre bilan du Bjp en matière d’amélioration de la vie de ses citoyens, Narendra Modi soit de nouveau le Premier ministre du pays. Mais nous ne devons pas oublier que cette élection a été présentée par le Bjp comme un vote pour ou contre Narendra Modi. Tout au long de sa campagne électorale, Modi a cultivé l’image d’un dirigeant fort qui défendrait la nation imaginée principalement comme hindoue, et qui écraserait le séparatisme au Cachemire et qui pourrait se défendre face à la République islamique du Pakistan. Sabka saath, sabka vikas, « Tous ensemble, le développement pour tous » était le slogan de Modi en 2014. Après sa récente victoire, Modi a publié un tweet : « Ensemble, nous grandissons. Ensemble, nous prospérons. Ensemble, nous bâtirons une Inde forte et inclusive. L’Inde gagne encore une fois! » Mais qu’est-ce qui explique ce spectaculaire tsunami du Bjp, sous la direction de Narendra Modi ?

Les élections de 2019 en Inde n’ont pas seulement été une campagne entre trois grands partis politiques : le Bjp du Premier ministre Narendra Modi, le Congrès national indien de Rahul Gandhi et l’Aam Aadmi Party (Aap) d’Arvind Kejriwal ; c’était aussi une bataille pour l’âme de l’Inde, entre un parti, notamment le Bjp, qui cherchait à conserver le pouvoir, et d’autres qui voulaient mettre ce parti en échec. Quant à Narendra Modi, qui est le principal vainqueur de ces élections, il a utilisé différents thèmes, comme le nationalisme hindou, la sécurité nationale, l’opposition à la dynastie Nehru et une promesse de construire un temple pour le dieu hindou Ram, pour galvaniser sa base de soutien. Le principal rival de Modi, Rahul Gandhi, du Parti du Congrès, a remis en question les résultats économiques du gouvernement Modi et ses défauts stratégiques, tels que la démonétisation et les problèmes agraires. Quant à Kejriwal de l’Aap, il a fondé sa campagne électorale sur une tactique pour dénoncer les « décisions antipopulaires » de Modi. N’oublions pas qu’au cours des élections de Lok Sabha de 2014, en tant que candidat du Bjp, Modi avait mené une campagne qui visait principalement à réformer la gouvernance et à rajeunir l’économie, mais on ­s’attendait peu à ce qu’un dirigeant provincial comme Modi puisse faire une grande différence politique en Inde. C’est pourquoi de nombreux analystes indiens et observateurs étrangers se demandaient si la politique intérieure de Modi serait fondamentalement idéologique et nativiste, façonnée par la vision du monde austère de Rashtriya Swayamsevak Sangh (Rss). Mais, peu après son élection, il est devenu évident que Modi était prêt à s’engager dans le monde pour chercher à propulser l’Inde vers un rôle de chef de file mondial. Ainsi, le tableau qui s’est dévoilé après la mise en œuvre de la stratégie de Modi est celui de la force (qui jouit d’une place privilégiée dans la pensée nationaliste hindoue), associée à une ouverture pragmatique vers d’autres pays du monde.

Cependant, au cours des cinq dernières années, le gouvernement Modi s’est trouvé dans l’étrange position de promettre de faire de l’Inde une puissance dominante, mais de dépenser son capital politique dans des initiatives (telles que la promotion de la science védique ou la prévention de la consommation de viande bovine), qui sont des causes de division entre les Indiens. En outre, au cours des cinq dernières années, sous le gouvernement du Bjp, les tensions sociales ont augmenté en raison des attaques contre des groupes minoritaires tels que les Dalits et les musulmans. N’oublions pas qu’au cours des cinq dernières années, la société indienne a été le théâtre de violences miliciennes, visant les minorités religieuses, les communautés marginalisées et les détracteurs du gouvernement. Ces violences ont été perpétrées par des groupes qui prétendaient soutenir le parti au pouvoir. Il s’en est suivi aussi l’utilisation de lois sur la sédition et la diffamation criminelle contre les détracteurs du gouvernement. Les journalistes ont dû faire face à des pressions croissantes pour s’autocensurer en raison de menaces d’actions en justice, de campagnes de diffamation et de menaces sur les médias sociaux, et même d’agressions physiques. En septembre 2017, des hommes armés non identifiés ont abattu l’éditrice et la rédactrice en chef Gauri Lankesh, une critique bruyante du nationalisme hindou, devant son domicile à Bengaluru.

Ajoutons aussi à ce bilan la démonétisation de 2016, considérée comme le plus grand geste financier du gouvernement Modi, qui est pourtant considéré par beaucoup comme une décision arbitraire et un échec économique. Initialement considérée comme une attaque contre l’argent noir, la démonétisation a été critiquée par les partis d’opposition comme une erreur qui a fait baisser la croissance. N’oublions pas que lorsqu’il a été élu en 2014, Modi s’est engagé à créer 10 millions d’emplois par an. Maintenant qu’il est réélu, le défi du chômage (dans un pays de 1, 3 milliard d’habitants, où la moitié de la population a moins de vingt-sept ans), est plus difficile que jamais. Les investissements fixes ont presque stagné à environ 30 % du Pib de l’Inde au cours des quatre dernières années, tandis que les investissements étrangers ont diminué – en partie à cause du protectionnisme d’inspiration idéologique et des complexités bureaucratiques qui ont tenu les investisseurs à l’écart.

La sécurité nationale est devenue l’enjeu déterminant
des élections indiennes.

Enfin et surtout, la sécurité nationale sera une fois de plus une priorité absolue dans l’agenda du futur gouvernement Modi. La sécurité nationale est devenue l’enjeu déterminant des élections indiennes, mais elle continuera d’être le centre de gravité de la politique étrangère du Bjp. Quant à Modi, son enjeu politique personnel est de faire courir l’idée que la nation indienne est fondamentalement insécurisée et qu’elle a besoin de quelqu’un de fort pour faire face aux différents dangers. Le temps nous dira si cela est vrai, mais pour l’instant, la victoire de Modi et du Bjp aux élections de 2019 est aussi le triomphe politique d’un nouveau nationalisme qui, dans les cinq prochaines années, aura de profondes répercussions sur le tissu social indien. Mais la question centrale est de savoir si la démocratie laïque de l’Inde peut survivre encore cinq ans à un régime majoritaire hindou ? Décidément, la bataille pour l’âme de l’Inde n’est pas terminée.

 

Ramin Jahanbegloo

Directeur du Centre Mahatma Gandhi pour la Paix à l'O.P. Jindal Global University (Inde), il est notamment l’auteur de The Gandhian Moment (Harvard University Press, 2013).

Dans le même numéro

L’argent, maître invisible

Le dossier estival de la revue Esprit, coordonné par Camille Riquier, fait l’hypothèse que le monde capitaliste a substitué l’argent à Dieu comme nouveau maître invisible. Parce que la soif de l’or oublie le sang des pauvres, la communauté de l’argent est fondée sur un abus de confiance. Les nouvelles monnaies changent-elles la donne ? Peut-on rendre l’argent visible et ainsi s’en rendre maître ?