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Tu ne sais pas lire

mars/avril 2017

#Divers

Au fond, on ne te reproche qu’une chose : tu ne sais pas lire. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu ne fonctionnes pas bien dans notre grammaire. Tu n’es ni un verbe d’action, ni un joli mot, ni une préposition utile. Tu vis ici dans une ponctuation qui n’est pas la tienne. Tu imites. Quand tu es moins timide, tu cajoles, tu nous fais un grand sourire. C’est bien gentil, mais ça ne suffit pas. Tu n’es pas d’ici. Tu es ici chez nous et ici, toi, tu es illisible, avec ou sans voile. Que ce voile soit la couleur de ta peau ou un foulard en polyester. Au fait, vous les achetez où ces foulards ? Ça ne vous fait pas l’effet d’avoir le visage tatoué de porter ça ? C’est bizarre de vouloir déjouer l’attention de son visage avec des couleurs bigarrées. Excuse-moi, mais je trouve que ça fait enfant. Ça fait la petite fille ou le petit garçon qui joue à la dame.

Bon, c’est vrai que tu es jolie, grande et élancée parfois. C’est vrai que tu t’habilles avec élégance parfois. Oui, mais bon, et après ? Après, ce sera fatigant d’avoir à déjeuner avec une personne qui vous saoule avec tous les obstacles qu’elle a dû surmonter pour se retrouver dans ce petit restaurant à déjeuner avec vous et on ne pourra pas se confier facilement, sans choquer, parce que tu auras gardé, enfouie en toi, quelque part, une foi, dure comme de l’airain, une foi de petite fille qui serre la main de sa grand-mère. Et on aura honte, malgré tout l’éclat blanc et la fortune dorée de la modernité, de n’avoir rien fait d’autre que d’être sortie en boîte samedi dernier, d’avoir regardé la télé dimanche, de s’être disputée avec une amie, ou simplement de ne pas aimer son boulot. Pendant que pour cette sotte, le soleil scintille d’une façon particulière sur la vitre, parce qu’assise sur une banquette rouge avec des clous en or, elle prend un café noir avec une amie française et que personne ne lui cherche noise. C’est un jour comme tous les jours à Paris. Et elle est amoureuse parce qu’elle travaille dans un bureau à Paris.

Tu es amoureuse parce que tu ne comprends pas que tu ne comptes pas. Ce n’est pas à toi qu’on pense quand on pense aux chômeurs. Toi, on s’en fout. Une de plus, une de moins. Ce n’est pas à toi qu’on pense, mais à lui, là-bas, qui a fait des études d’ingénieur et qui n’a pas trouvé de travail après cinq ans de recherche. C’est à Dominique qu’on pense. Lui qui habite dans un appartement que sa grand-mère lui a acheté et qui fuit la honte de ne pas travailler en passant la moitié de l’année à voyager. C’est à cause de leur sort, qu’on est plein de rage. Toi, quand on te croise, tu nous distrais. Oui, pourquoi pas un café, vite fait ? Quoi, finalement, ton travail de bureau ne te plaît pas tant que ça ? Ce n’est même pas un travail de bureau puisque tu es essentiellement responsable du courrier et tu vis dans la peur d’être licenciée.

Ah oui, je le savais, que ton travail n’était pas un vrai travail. Je te le disais. Tu n’as pas de fonction « sujet » dans la phrase. Tu es juste le blanc entre les mots. Que tu sois ici ou là, ça ne fait aucune différence. Tu es facilement remplaçable. Oui, tu es gentille et tu as un beau sourire, mais c’est tout.

Tu ne peux pas comprendre. Lui, c’est mon frère. Elle, c’est ma cousine. On se connaît depuis toujours. On a la même mémé. Mais toi, même des années plus tard, tu restes une étrangère. Avec tes gros cheveux bouffis d’étrangère. Et tes grands yeux sensibles d’étrangère. Et ta parole facile d’étrangère. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais nous, les gens d’ici, on compte nos mots. On ne parle pas à tout le monde. On observe avant de décider si le jeu en vaut la chandelle. Oui, je sais, toi, si tu ne parlais pas à tout le monde, tu passerais peut-être des mois entiers sans parler. Tu parles pour survivre. Mais admets-le, tu parles aussi parce que tu viens d’une culture orale. N’oublie jamais que tu viens d’ailleurs. C’est quand même pas la même chose.

Que dis-tu ? Que c’est ta grand-mère qui ne sait pas lire et que toi, tu as été à l’école – de la maternelle jusqu’à l’amphi. Alors, tu vois bien que tu ne comprends pas ce qu’on te dit. Ta grand-mère, ta sœur et toi, c’est pareil. Tu ne t’en rends pas compte. Tu crois à l’intégration et tu n’as porté le foulard que deux ans dans ta vie ? Oui, mais nous, on ne peut pas lâcher prise et vous confier l’identité française. Qu’est-ce que ça voudrait dire ? Et nous, on serait quoi ? On serait qui ? Et quoi encore ? J’ai remarqué qu’il n’y a que les primitifs qui croient en la civilisation. La civilisation, ça n’existe pas. C’est une stratégie. Si vous faites à droite, nous, on fait à gauche. Si vous faites vos objets en ateliers, nous, on construit de grands centres commerciaux en béton brut et puis, dès que vous envahissez les centres commerciaux, allez hop, on retourne aux petites boutiques et aux ateliers. On vous a bien eus. Bon débarras. C’est ça, la civilisation. Une occupation stratégique de territoire. Rien d’autre. Vous me faites rire. Ça, oui.

D’ailleurs, il ne suffit pas de déchiffrer pour savoir lire. Il faut connaître tout un tas de choses. Il faut être imprégné de la culture pour comprendre, sinon tu passes à côté. Tu lis tout texte comme si c’était un mode d’emploi. Tu ne sais pas que la sélection joue un rôle principal dans la lecture. On ne lit pas tout, quand on sait lire. Justement, on ne lit pas les modes d’emploi. On ne lit pas les pubs. On ne lit…

Toi, tu appréhendes les mots comme une fourmi noire. Ils ne sont pas à ton échelle. D’ailleurs, tu sais, personne n’écoute quand tu parles. C’est parce que tu ne parles pas. Tu répètes. C’est pas pareil. Tous tes mots sont des mots d’emprunt. Que ferais-tu si nous les reprenions ? Ce ne sont pas tes idées à toi que tu mijotes… Rends-les donc à nos bibliothèques, allez…

Toi, tu sais, tu ne sais pas lire. Alors, si jamais tu décides d’écrire un livre, ce n’est pas la peine d’aller chercher midi à quatorze heures. Il te suffira de raconter ta vie. Tu sais, ta grand-mère, ta mère, et cætera. Il ne faut surtout pas oublier les humiliations et les peines. C’est ça qui fait vendre les livres écrits par des gens comme toi. La différence. Il faut que les gens sentent que vous, vous n’êtes pas comme eux, que vous avez des mains abîmées, un œil ou un doigt qui manque, des rides ou des cicatrices sur le visage, un bégaiement dans la démarche ou dans la marche… que vous êtes des écorchées vives quoi…

Ah oui, celle-là, elle est bonne. Mon père, il aimait bien raconter qu’il connaissait beaucoup d’Africains avec des doctorats qui se promenaient toute la journée à Paris, la sacoche vide, pour faire croire à leur famille qu’ils allaient travailler. Mais personne ne les embauchait ces hommes. Ils se promenaient dans la ville, qu’ils connaissaient comme leur poche, à grands pas, en costume trois-pièces. Oui, il me racontait ça, mon père. Quoi, tu n’as pas encore compris. Mais toute la littérature française te le dit que tu ne sais pas lire. À ton avis, Verlaine, dans l’Art poétique, il voulait dire quoi quand il a écrit :

« Ô qui dira les torts de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ? »

Verlaine ! Connais pas ? Toi, tu fais la sourde quand tu entends les mots « arabe » ou « nègre » ? C’est ta stratégie ? Elle est bonne, celle-là.

  • 1.

    Née à Haïti, Rose Réjouis a grandi en France avant de faire ses études aux États-Unis. Aujourd’hui professeure de littérature comparée à la New School, elle est l’auteure de Veillées pour les mots. Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau et Maryse Condé (Paris, Karthala, 2005).

Rose Réjouis

Rose Réjouis est professeur de littérature à The New School. Intéressée par la politique culturelle des affects, du genre, de la race et de la classe, par la pensée juive et la littérature de la diaspora africaine, elle étudie particulièrement les stratégies narratives des minorités sociales et ethniques, en prêtant attention au jeu entre idées et structures littéraires. Elle est également…

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