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Portrait de Louise Glück utilisé pour une affiche faisant la promotion d’une lecture au Poetry Center du Museum of Contemporary Art de Chicago (vers 1976-1977) | Wikimédia
Portrait de Louise Glück utilisé pour une affiche faisant la promotion d'une lecture au Poetry Center du Museum of Contemporary Art de Chicago (vers 1976-1977) | Wikimédia
Dans le même numéro

La poésie de Louise Glück

avril 2021

La poétesse américaine Louise Glück a obtenu le prix Nobel de littérature 2020. Romain Benini, qui a traduit en français son dernier recueil Nuit de foi et de vertu, nous introduit à une œuvre poétique explorant les données élémentaires de l’expérience humaine, le rapport au temps ou à la mort, non sans une certaine propension à l’humour et à l’ironie. Il nous propose également une traduction inédite d’un poème.

Louise Glück a reçu le prix Nobel de littérature le jeudi 8 octobre 2020. Avant cela, très peu de ses textes étaient parvenus au lectorat français et seuls quelques poèmes épars étaient traduits dans notre langue1. Le fait est sans doute anecdotique, mais il est tout aussi sûrement remarquable : combien de fois est-il arrivé qu’une œuvre soit ainsi récompensée par l’académie suédoise alors qu’elle était aussi méconnue en France ? En 2015, la dernière femme distinguée, Olga Tokarczuk, était traduite depuis près de vingt ans en français. Il est vrai qu’on célébrait surtout ses œuvres narratives. Mais le dernier poète salué par Stockholm, Tomas Tranströmer, dont l’œuvre a des dimensions comparables à celle de Louise Glück, était déjà publié au Castor Astral trente ans avant le prix décerné en 2011. Même Gallimard s’en était emparé depuis 2004.

Il ne s’agit pas ici de déplorer le rang secondaire auquel semble reléguée la poésie, ni de s’interroger un peu artificiellement sur les causes de la négligence éditoriale française à l’égard d’une œuvre poétique de premier plan, reconnue comme telle et célébrée institutionnellement depuis bien longtemps en anglais dans son pays d’origine, les États-Unis, ainsi que dans de nombreuses autres langues. Il s’agit plutôt de savoir comment aborder, par-delà des récompenses qui figent et monumentent, une œuvre que sa retenue et sa dimension intimiste autant que spéculative semblent de prime abord éloigner du canon.

Les données fondamentales de l’expérience humaine

Les premières caractéristiques frappantes de l’œuvre sont sa concision et sa constance. Concision parce que, commencée en 1968, celle-ci n’est composée à ce jour que de douze livres, tous assez brefs (une soixantaine de pages), et contenant eux-mêmes des textes tenant sur une page. Constance, parce que c’est un travail presque exclusivement poétique qui se déploie et s’approfondit de livre en livre. Hormis les douze livres de poésie, Louise Glück n’a publié en prose que deux recueils d’essais sur la poésie. Le terme de livre est ici employé à dessein avant celui de recueil (ou de son pendant anglais collection), traditionnellement employé pour la poésie : plus que des poèmes réunis en recueils, les textes de Louise Glück sont des parties intégrées à des ensembles organiques dont la disposition, créant des connexions et entraînant des effets de lecture contextuels, est signifiante. Les jeux dispositionnels sont nombreux et frappants. Ainsi, dans les premières œuvres et dans Averno (2006), les poèmes se regroupent en sections qui peuvent elles-mêmes porter un titre. C’est le cas dans Firstborn (1968), The House on Marshland (1975), Descending Figure (1980), The Triumph of Achilles (1985). Dans The Wild Iris (1992), à une série de « Matines » répond une série de « Vêpres ». Vita Nova (1999) s’ouvre et se clôt sur deux poèmes éponymes. Plus généralement, à l’intérieur de chaque livre, on trouve plusieurs textes qui portent le même titre et qui invitent ainsi à être lus les uns par rapport aux autres, comme différentes étapes dans le cheminement du recueil.

La concision et la constance de la recherche poétique de Louise Glück ont pour conséquence la rareté de sa production : cinq années en moyenne séparent la parution de deux recueils. D’un point de vue formel, dans ces livres, l’usage du vers libre non rimé est quasi systématique (on trouve quelques essais rimés ou protorimés dans Firstborn et, dans le dernier recueil paru, Faithful and Virtuous Night (2014) – Nuit de foi et de vertu pour la traduction française –, le poème en prose fait son apparition). C’est un vers libre généralement court et imprévisible, qui met fréquemment en tension les frontières du vers (passage à la ligne) avec celles de la langue (groupes prosodiques et/ou syntaxiques). Ce n’est qu’à partir de The Seven Ages (2001) que les vers s’allongent et s’approchent de ce que certains pourraient appeler le verset. Pour ce qui concerne les motifs et leurs représentations, l’évolution générale de l’œuvre a été maintes fois commentée et différentes charnières peuvent être identifiées : le ton caractéristique, apaisé et sobre, s’affirme nettement avec le deuxième livre (The House on Marshland) ; l’importance de la représentation mythologique, diffuse auparavant, devient évidente à partir du quatrième recueil (The Triumph of Achilles) ; la mise à distance du moi et la maîtrise stylistique sont exhibées dans le sixième (The Wild Iris). Ceux qui suivent, jusqu’au magnifique Nuit de foi et de vertu, forment l’apogée de l’œuvre et poursuivent sa réflexion sur les données élémentaires de l’expérience humaine, au premier rang desquelles le temps, les lieux, le réel et le monde, la solitude, la mort.

Un « je » poétique dispersé

C’est en effet la représentation de ces données élémentaires qui innerve l’œuvre et c’est peut-être là que résident sa singularité, sa cohérence et sa force. Le rapport au temps est sans doute l’élément le plus fondamental. Il se manifeste avant tout à travers l’expérience paradoxale de la répétition, qui suppose à la fois l’identité et la différence. Ce paradoxe est l’expression même du bonheur dans Le Triomphe d’Achille :

 

Une fois nous fûmes heureux, nous n’avions pas de souvenirs.
Malgré toutes les répétitions, rien n’arrivait deux fois.
Nous marchions sans cesse le long d’une rivière
sans aucune impression de progression
même si les arbres sur l’autre rive
étaient parfois des bouleaux, parfois des cyprès2

 

Dans A Village Life, la répétition est au contraire l’apanage de la vérité, opposée au mensonge et à l’espoir qui lui, comme cela est suggéré plus haut dans le poème, tue :

 

Je dis à ma voisine que nous serons ainsi
quand nous perdrons nos souvenirs. Je lui demande si elle a jamais vu la mer
et elle dit, une fois, dans un film.
C’était une histoire triste, rien n’aboutissait.
Les amants se séparent. La mer martèle le rivage, la marque que chaque vague laisse
est effacée par la vague qui suit.
Jamais d’accumulation, jamais une vague qui essaie de bâtir sur une autre,
jamais la promesse d’un refuge –

La mer ne change pas comme la terre change ;
elle ne ment pas3.

 

Le travail poétique consiste ainsi à dire l’ambivalence de l’expérience singulière, à la fois toujours nouvelle et toujours déjà vécue, chaque moment de vie étant infiniment singulier et parfaitement universel – ce paradoxe étant lui-même, selon la manière dont on l’envisage ou selon sa saisie dans la série répétitive, source d’euphorie ou de désespoir. De là procède sans doute la nécessité de l’écriture mythologique pour Louise Glück : le mythe permet l’interprétation du rémanent dans l’unique et l’expression de ce qu’il peut y avoir d’universel dans ce que vivent les individus. Dans Meadowlands, Pénélope et Ulysse incarnent les époux que la vie referme chacun sur soi ; avec Télémaque, ils représentent la famille, ses ignorances et ses tensions. Dans Vita Nova, Orphée et Eurydice donnent chair au questionnement sur le réel et la présence au monde à travers l’idée d’un retour à la vie. Dans Averno, dont l’épigraphe rappelle que ce nom est celui d’un lac de cratère dans lequel les Romains voyaient l’entrée du monde souterrain, la figure de Perséphone qui revient rend tangibles les contradictions entre la liberté et le déterminisme, l’existence individuelle et l’appartenance à un ensemble préexistant. Dans le premier des deux poèmes intitulés “Persephone the Wanderer” (Perséphone l’errante), la voix poétique rappelle :

 

Vous avez le droit de n’aimer
personne, vous savez. Les personnages
ne sont pas des gens.
Ils sont des aspects d’un dilemme ou d’un conflit4.

 

On voit poindre dans ce dernier passage une autre dimension importante de l’écriture glückienne : la distance, dans laquelle certains ont vu de la froideur, alors qu’elle est une des ressources du travail d’abstraction qui permet entre autres la pensée mythologique et allégorique. La poésie de Louise Glück ne doute pas de la poésie, mais elle n’est pas spontanée ou triomphale. Elle ne se donne pas comme l’expression immédiate d’une intériorité sensible. Elle est un moyen de connaissance et d’interrogation sur le monde, et dans ce rapport au monde la subjectivité n’est pas pensée comme une évidence, d’où le fait que l’énonciation poétique se traduise par un je qui est multiple : masculin, féminin, présent, passé, aux allures biographiques mais fictif, etc.

La dispersion du je, le rapport au temps, la tension vers la connaissance et l’abstraction à partir de l’expérience, tout cela se mêle dans le poème « Épilogue » de Nuit de foi et de vertu :

 

Je pris une grande inspiration. Et il m’apparut
que la personne qui avait pris son souffle
n’était pas la personne de mon histoire, dont la main enfantine maniait
avec assurance le crayon –

Avais-je été cette personne ? Un enfant mais aussi
un explorateur pour qui la voie se dégage soudainement,
devant qui la végétation s’écarte –

Et au-delà, sans qu’elle soit plus voilée à la vue, cette solitude exaltée
dont Kant fit peut-être l’expérience
en marchant vers les ponts –
(Nous avons le même anniversaire5.)

 

La mention de Kant et la parenthèse finale, tout en participant de ce qui a été dit plus haut, illustrent la dernière caractéristique de l’écriture glückienne, à savoir sa propension à l’humour et à l’ironie. Ces phénomènes récurrents construisent dans les poèmes une forme de refus de la solennité qui, peut-être, aurait éloigné cette œuvre des grands prix littéraires, si sa perfection ne s’imposait pas à chaque lecture avec la simplicité de l’évidence.

 

CHAUVES-SOURIS

Il y a deux genres de vision :
la vue des choses, qui relève
de la science optique, opposée à
la vue au-delà des choses, qui
est le résultat de la privation. Homme qui ris de l’obscurité, qui rejettes
des mondes que tu ne connais pas : même si l’obscurité
est pleine d’obstacles, il est possible d’avoir
la conscience en grand éveil quand le champ est limité
et les signaux rares. La nuit a fait naître en nous
une pensée mieux dirigée que la tienne, quoique rudimentaire :
homme ego, homme emprisonné dans l’œil,
il y a un chemin que tu ne peux pas voir, au-delà de la portée de l’œil,
ce que les philosophes ont appelé
la via negativa : pour faire une place à la lumière
le mystique ferme les yeux – une illumination
du genre qu’il cherche détruit
les créatures qui dépendent des choses.

(Une Vie de village, 2009)6

  • 1.Sont parus en français, en mars 2021 chez Gallimard, deux recueils de Louise Glück : L’Iris sauvage, traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier et Nuit de foi et de vertu, traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Romain Benini.
  • 2.Extrait de “Marathon”, section 2, “Song of The River”, v. 1-6, dans The Triumph of Achilles, Poems: 1962-2012, Farrar, Straus and Giroux, 2012, p. 168. Traduction de Romain Benini.
  • 3.Extrait de “March”, v. 40-49, dans A Village Life, Poems: 1962-2012, Farrar, Straus and Giroux, p. 593. Traduction de Romain Benini.
  • 4.Extrait de “Persephone the Wanderer”, v. 33-36, dans Averno, Poems: 1962-2012, Farrar, Straus and Giroux, p. 502. Traduction de Romain Benini.
  • 5.Louise Glück, Nuit de foi et de vertu, op. cit., p. 81.
  • 6.Dans A Village Life, Poems: 1962-2012, Farrar, Straus and Giroux, 2012, p. 590. Traduction de Romain Benini.

Romain Benini

Romain Benini est maître de conférences à l'UFR de langue française de Sorbonne Université. Sa traduction du recueil de Louise Glück, Nuit de foi et de vertu, est publiée dans la collection « Du monde entier » (Gallimard). Stylisticien et spécialiste de la chanson du XIXe siècle, il est aussi l’auteur de Filles du peuples ? Pour une stylistique de la chanson au XIXe siècle, et co-auteur, avec…

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