Jacques Roubaud. Les restes d'un vertigineux « projet » ? (Poèmes)
Plutôt que de considérer Roubaud comme un pur formaliste, il convient de le présenter comme un érudit des formes. Nous frappent en effet sa curiosité savante, son encyclopédisme, son désir de nommer jusqu’à l’épuisement les combinaisons linguistiques permettant le poème.
Les restes d’un vertigineux « projet » ?
Rassembler l’œuvre publiée par Jacques Roubaud à ce jour présuppose d’avoir dégagé deux solides rayons de bibliothèque. L’inventaire peut ensuite commencer. Jacques Roubaud est en effet l’auteur d’une œuvre polycentrique. Qu’il est par sa nature même quasiment impossible de résumer ou de synthétiser. Elle comprend, sans principe de hiérarchie, des poèmes, des romans, des essais et, à l’intérieur de chacun de ces genres, maint sous-ensemble. Ainsi les poèmes se présentent-ils assez souvent sous forme de sonnets (Epsilon1, Churchill 40 et autres sonnets de voyage2, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains3, etc.), de proses espacées de blancs internes au vers (Dors4), de versets (Quelque chose noir5), sans qu’on puisse spécifiquement assigner telle forme à tel livre. Ici la multiplicité obéit à un principe de variété. D’ailleurs, plutôt que de considérer Roubaud comme un pur formaliste, il convient de le présenter comme un érudit des formes.
Nous frappent en effet sa curiosité savante, son encyclopédisme, son désir de nommer jusqu’à l’épuisement les combinaisons linguistiques permettant le poème. Compte particulièrement en ce sens, dans son projet, son appartenance active à l’association Oulipo créée en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais avec le poète Raymond Queneau. Si le jeune Roubaud fit ses débuts sous la protection de la rime, réintroduite comme cellule de résistance poétique par Louis Aragon en 1940, des recueils plus récents comme Ode à la ligne 29 des autobus parisiens6 s’inscrivent directement dans la lignée de Queneau et ses Exercices de style. Que l’on compare cet extrait d’Epsilon (1967)?:
avec cet extrait de La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains (1999)?:
Il s’est écoulé trente-deux ans entre les deux poèmes. Certes, leur fausse correspondance (c’est bien le mot) a été délibérément choisie par nous, afin de mieux mettre en relief l’évolution du poète dans le passage du temps. Tous les poèmes de La forme d’une ville… ne présentent certes pas ce mélange d’ironie et de nostalgie par quoi Roubaud fait boiter littéralement la forme classique, entraînant dans sa claudication les « tableaux parisiens » de Baudelaire et d’Apollinaire. Il en est de plus sombres, plus spécifiquement liés au square des Blancs-Manteaux, où le poète vécut quelque temps en compagnie de la photographe Alix Cléo Roubaud.
Mais ce qui, derrière l’exercice de façade, retient plus décisivement l’attention, c’est l’irruption du romanesque et de l’énigme psychologique ou policière, comme on voudra, dans la forme poème. Ici nous ne sommes pas très loin de Cros, de Laforgue, voire de Paul-Jean Toulet, fracturant le coffret aux préciosités symbolistes. Roubaud joue au poème, c’est même l’un des plus talentueux joueurs de poèmes qui soient dans la poésie française contemporaine. A-t-il progressé au-delà ? Je nous pose amicalement la question à nous tous, ses admirateurs, conscient que ses déambulations pédestres ou collectivement motorisées dans les rues de la capitale à l’instar de son maître Queneau donnent parfois l’impression de tourner en rond et ne pas trouver d’accroche nouvelle au réel. Vivrions-nous donc en France, comme l’époque nous y invite, dans un musée où la Seine attendrait patiemment que les poètes périssent dans ses flots ?
Ce qui ne laisse pas d’intriguer, toutefois, dans cette œuvre magistrale, ce sont les aveux qu’elle laisse entrevoir à de rares moments. Autre élément identifiable, en effet, dans la bibliothèque Roubaud, telle suite de textes qu’on serait tenté de qualifier de romans mais qui correspondent plutôt à de l’autobiographie. Des poètes célèbres, dans le passé, composèrent quelque temps des journaux se substituant à la seule pratique du poème. Paul Valéry et ses Cahiers par exemple. À la fin des années 1980, Jacques Roubaud surprenait à son tour ses lecteurs par la publication, dans la collection « Fiction & Cie » dirigée par Denis Roche au Seuil, d’une tétralogie romanesque. Ce furent successivement le Grand Incendie de Londres (1989), la Boucle (1993), Mathématiques (1997), Impératif catégorique (2008). Le principe de composition de ces récits, exposé par l’auteur, ressemblait à un exercice systématique d’écriture matinale quotidienne. Soit une forme d’automatisme lucide à défier l’inconscient sur ses terres surréalistes mêmes. Il s’agissait pour l’auteur de s’appliquer à la violence d’un « présent qui parle ».
Un présent qui parle est un temps violent. Mais il y aura encore dans cette prose d’autres présents (plus insidieux, ceux qu’on s’efforce d’annuler, de dissimuler, de dissoudre, dès qu’on récrit, retravaille, repense ce qu’on a écrit ; et je me défends de le faire)
Dans ces quatre textes, le poète faisait simultanément l’expérience de la contrainte narrative qu’il s’était fixée, écrire une prose sans ratures matin après matin, et du matériau biographique familial et social qu’elle lui permettait d’aborder. Au risque, quelquefois, de nous révéler tel aspect brutal de sa personne, donc de s’aliéner le capital de sympathie que nous éprouvions pour sa poésie. Plus profondément toutefois un aveu nous intriguait, concernant la structure de l’œuvre. Ces quatre murs autobiographiques, insistait le poète, étaient orphelins d’une architecture rêvée en d’autres temps. D’un toit. D’un « toi ». Que l’accident survenu en 1983 avec le décès d’Alix Cléo Roubaud avait définitivement fait s’envoler.
Or ce qui est devenu nul, pour moi, depuis janvier de l’année 1983, ce que je ne peux plus même penser, c’est la poésie.
Contrairement au désespoir avoué, la poésie renaîtrait pourtant – et tant mieux ! – mais l’accident en question semblait avoir rouvert une faille plus ancienne. À savoir celle qui traverse la tétralogie en question. Que le poète désignait en lettres capitales ou en caractères gras comme étant : le Projet. De quel projet s’agissait-il ? De l’ambition, conçue dans l’adolescence, de marier entre elles trois branches du savoir : la mathématique, la poésie, le roman.
Le but de l’aventure était en premier lieu un Projet, un Projet de mathématique et de poésie. Quelle mathématique ? Je ne peux pas vraiment répondre puisque, toujours selon la métaphore du voyage exploratoire, cela se trouvait au pôle, que je n’ai pas atteint… Le Projet était aussi (était avant tout) un Projet de poésie : la même question se pose donc : quelle poésie ? Je répondrai de la même manière, mais, si j’y parviens, dans la branche suivante. Je voulais aussi accompagner mon voyage vers le pôle du Projet, de son ombre, de son récit (c’est une manière simplifiée de dire) qui aurait été un roman, dont le titre aurait été le Grand Incendie de Londres.
Prioritairement, il s’agissait d’entrelacer les branches mathématique et poésie, comme le poète en fit le rêve absolu, dit-il, une nuit à Madrid8, dont il ne subsista que le couple minimal composé de deux maximes « La poésie est la mémoire de la langue » et « La mathématique est le rythme du monde ». On conçoit aisément qu’il puisse exister une espèce de chercheurs tentés par la poursuite vertigineuse du calcul initié par Roubaud. Après tout, l’Occitanie comporte un fond de catharisme occulte profond. Et Roubaud l’Occitan a, dans une autre direction, fortement contribué à réhabiliter la mémoire poétique occitane. Reste cependant que ces aveux autobiographiques consentis dans la lumière froide de l’aube aussi bien que tels axiomes plus ou moins brefs sur la forme poésie pâlissent au contact de la branche élégiaque de sa poésie. C’est par l’élégie, en effet, que Jacques Roubaud commença de toucher un large public de lecteurs dans les années 1980. Ce sont les poèmes lourds de silence et d’émotion de Quelque chose noir, au lendemain du décès d’Alix Cléo Roubaud, qui firent impression. À travers eux, le poète domptait et humanisait le sentiment d’échec ayant traversé jusqu’alors son œuvre sur le seul mode objectif.
Je peux affronter ton image
Par un hasard assez étrange, Quelque chose noir sembla inaugurer une phase recrudescente d’élégie dans la poésie française, partagée par Michel Deguy, André Velter, etc9. La mort se réinstallait doucement à l’horizon du paysage telle une incontournable évidence. Un siècle finissait, éveillant les échos assourdis du symbolisme, cent ans plus tôt. Voilà pourquoi, quant à nous, sur les rayons de la bibliothèque Roubaud, nous continuerons de préférer feuilleter tel fragment (quenaldien) d’Autobiographie, chapitre 1010, aux temps où la drôlerie n’avait pas encore peur de l’optimisme.
Classe 16
On aura beau dire on aura beau faire je serai bientôt le dernier au monde à avoir été gazé en seize. J’étais assis paisiblement dans la tranchée avec mes hommes et comme chaque jour pour se passer le temps nous allumions nos pipes avec de l’emprunt russe (les jours pairs) ou des bons panama (les jours impairs). Quand tout à coup mon ordonnance (un brave entre les braves, le sergent Landru) s’écria : ça sent la moutarde. C’était vrai. Il y a soixante ans de cela maintenant, mais ni les roses de Chenonceaux ni les inhalations des cendres d’Auschwitz ne m’ont encore tout à fait nettoyé le poumon.
- 1.
Jacques Roubaud, Epsilon [1967], Paris, Gallimard, coll. « ?Poésie/Gallimard? », 1988.
- 2.
Id., Churchill 40 et autres sonnets de voyage, Paris, Gallimard, coll. « ?Nrf? », 2004.
- 3.
Id., La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains [1999], Paris, Gallimard, coll. « ?Poésie/Gallimard? », 2006.
- 4.
Id., Dors, Paris, Gallimard, coll. « ?Nrf? », 1981.
- 5.
Id., Quelque chose noir [1986], Paris, Gallimard, coll. « ?Poésie/Gallimard? », 2001.
- 6.
J. Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, Paris, Attila, 2012.
- 7.
J. Roubaud, Mathématique, op. cit., p. 105-106.
- 8.
Id., le Grand Incendie de Londres, op. cit., p. 192.
- 9.
Voir leur présentation dans les numéros d’Esprit de décembre 2013 et mai 2014.
- 10.
J. Roubaud, Autobiographie, chapitre 10, Paris, Gallimard, coll. « ?Nrf? », 1977.