Des hommes sous influence
Des contenus faisant la promotion du corps masculin de manière polémique et réactionnaire fleurissent sur Internet Compatibles avec la culture de la concurrence et de l’entreprenariat autant que les biais algorithmiques régissant la visibilité sur les réseaux, ces nouveaux influenceurs présentent leur réécriture kitsch de l’histoire et leur idéologie identitaire.
Qu’est-ce qu’être un homme ? La question, déjà ancienne, se repose avec une intensité nouvelle et n’accepte plus de réponses univoques et définitives. Il n’est pas étonnant que devant les bouleversements de l’intime et du social, des crispations identitaires se fassent jour. Toutefois, certaines de ces crispations sont plus conservatrices et réactives que d’autres, et prospèrent plus que jamais à la faveur de ces troubles. Sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques, il est désormais commun de tomber sur des vidéos traitant de la masculinité et de la virilité entre deux contenus sur le bien-être, le sport ou même la philosophie antique. De plus en plus nombreux et visibles, des influenceurs constituent leurs communautés autour du thème d’une masculinité menacée et humiliée. Leurs discours virulents prennent des formes singulières et nouvelles qui répondent à ce qui est désormais attendu de nombreux contenus internet : polémiques, spectaculaires et immédiatement saisissables dans l’océan d’informations. À partir de la question de la masculinité peuvent alors se déployer des imaginaires et des récits à l’image de leur temps : globalisés et agissant comme des codes et des signes à s’approprier. Idéologiques et militants, ces discours offrant à la figure du masculin une place centrale sont également des marchés et fonctionnent en tant que tels. « Devenir soi » revient ici à revendiquer sa virilité et une identité « enracinée ». Comment expliquer le terrain gagné ces derniers temps par des discours aussi virulents qui, il y a quelques années encore, n’auraient pas rencontré d’assentiment aussi massif ?
Réveiller le mâle alpha
Crise du masculin, libération de la parole des femmes et considération nouvelle des minorités traversent nos sociétés. Une analyse paresseuse pourrait voir, dans la vivacité sur Internet de masculinités outrancières, agressives et antiféministes, un simple retour de flamme. Toutefois, cette dynamique d’une lutte des militantismes n’explique pas, à elle seule, les origines des nouvelles formes de masculinités conservatrices voire revanchardes. En effet, la masculinité et la virilité ne sont plus adossées et arrimées à des déterminismes naturels ou biologiques. De même, les émancipations féminines dans nos sociétés modernes ont rencontré l’amplification d’une « contre-culture » conservatrice. Cette dernière a trouvé un renouveau certain dans l’espace numérique.
Mais la promotion active du corps masculin comme force et capital individuel à valoriser dans un monde de compétition est déjà omniprésente dès les années 1980. Être entrepreneur de son corps, refléter ses supposées valeurs intérieures (volonté, pugnacité, endurance…), est une injonction qui a trouvé son paroxysme avec l’avènement du réseau de partage de photos et de vidéos Instagram. Le paradigme de la compétition et du travail n’a eu de cesse d’étendre son emprise. L’individu est sommé d’atteindre la « meilleure version » de lui-même par tous les moyens. Ceci s’est accompagné d’une apologie du sport (souvent individuel, de combat pour les hommes ou du soin de soi pour les femmes), des programmes de musculation et de diète jusqu’à celle de la chirurgie esthétique. Pour la séduction, le phénomène est analogue : elle est désormais présentée comme un marché concurrentiel, où les applications et autres sites de rencontres ont pignon sur rue. Techniques « infaillibles », coaching et développement personnel ont fleuri cette dernière décennie. Ces approches du corps et de la séduction comme marchés ont en commun de mettre en exergue une conflictualité et d’exacerber l’individualisme, tout en s’assurant une clientèle fidèle et en attente de nouveaux produits.
Les sommations faites à l’individu ont rencontré les codes réactionnaires de la norme, de la force et de la discipline de soi. À partir de là, il a été aisé de promouvoir un certain conservatisme, et plus encore de fédérer en s’adressant à l’un des individus appartenant à une niche, favorisée par les réseaux sociaux (lien direct avec l’influenceur, échanges en communautés sur le forum, programmes adaptés…). Accompagnant cette course à l’affirmation de soi, des comptes et chaînes ont étendu cette quête de soi à une échelle identitaire et « civilisationnelle ». On comprend que la question du masculin et de ses expressions est loin d’être anecdotique : même pour les « masculinistes », pourtant apologues du naturel et du biologique, elle relève d’un choix de l’individu, un choix politique. La ruse des masculinistes est de présenter le choix d’une virilité affirmée et vindicative comme une émancipation des contraintes morales et sociales qui étoufferaient leurs contemporains.
Charge à eux de réveiller le « mâle alpha » en eux. L’individu dépressif et perdu n’est que le reflet de son époque décadente : une victime. Les sources de son malheur pointées du doigt, il ne tient qu’à lui de s’en émanciper par l’effort et l’investissement. Il s’agit toujours de gagnants et de perdants dans la jungle sociale : mais désormais la distinction se fait entre perdants (losers) et gagnants (winners) de la mondialisation. De faible et passif, l’homme doit (re)devenir fort et actif. D’un côté, le sentiment potentiel de déclassement et d’angoisse des hommes est légitimé ; de l’autre, des postures flatteuses de reconquête ou de résistance s’affichent. En se présentant comme des mentors, guidant, conseillant et même tançant leurs communautés tel un coach sportif ou un chef de chambrée, nombre d’influenceurs s’instituent en mâle dominant, donnant rendez-vous à des communautés de « frères ». L’asymétrie entre l’influenceur et ses abonnés (followers) se prête bien à cette hiérarchie assumée et mise en scène. La virulence, le clash et la rhétorique de la domination et du conflit, déjà parfaitement assumés dans ce spectacle du masculin, sont la garantie d’une visibilité et d’une attractivité accrues. En un certain sens, les promoteurs d’une masculinité dominante et agressive avaient déjà une longueur d’avance quant aux qualités requises pour se faire une place dans le marché ultra-concurrentiel des influenceurs internet. Ainsi, par cette porte d’entrée qu’est l’injonction au dépassement de soi et à la performance de séduction, des discours antiféministes et misogynes ont pu gagner du terrain afin d’« armer les corps et les esprits ». À partir de la crise du masculin s’organisent des discours la désignant soit comme l’effet, soit comme la cause d’un déclin collectif.
À cet égard, il est intéressant de rappeler qu’en France, Alain Soral comme Éric Zemmour ont surgi sur la scène médiatique télévisuelle des années 2000 à la faveur d’essais intitulés Vers la féminisation ? Démontage d’un complot antidémocratique (Blanche, 1999) pour l’un et Le Premier Sexe (Denoël, 2006) pour l’autre. Leur verve, leurs propos sulfureux et à contrepied du paysage médiatique dominant d’alors en ont fait des personnages de plateau garantissant le spectacle à la télévision. Alain Soral se retirera sur Internet avec son site Égalité et réconciliation, posant ses jalons réactionnaires en ligne. Conspirationnisme et antisémitisme vont de concert avec le récit de la dévaluation de la virilité. Les ingrédients que l’on retrouve désormais à outrance sont déjà là : codes de la contre-culture punk, parole désinhibée, humour gaulois, éloge des sports de combat et références hétéroclites et biaisées à l’histoire ou à la culture pop. Enfin, la misogynie et la critique de la nouvelle donne des rapports hommes/femmes étaient alors et demeurent malgré tout moins subversives ou plus tolérées que le racisme ou l’antisémitisme explicites. Bien souvent, elles sont la vitrine menant à des arrière-boutiques idéologiques.
Aujourd’hui, de nouveaux influenceurs ont pris les devants de la scène et ont su faire preuve d’un talent indéniable pour fédérer une communauté et propager leurs idéologies en ligne en accordant une place majeure à la figure de l’homme et à ses supposés attributs. À tel point qu’ils sont pour une part devenus un lieu d’initiation politique pour beaucoup de jeunes hommes, si l’on pense aux plus populaires comme Papacito, Raptor Dissident ou Baptiste Marchais. Mais les formes prises par ce militantisme ne sont pas exemptes d’intérêts et répondent aux exigences du modèle économique des plateformes numériques comme YouTube, Instagram ou TikTok. Leurs chaînes sont aussi un marché de produits dérivés (formations, stages, cagnottes…). L’influenceur, aussi engagé soit-il, est aussi une marque et un prescripteur sachant vendre et se vendre. En outre, il est difficile d’en faire une cartographie exhaustive ou même d’en dégager un discours unifié : ces galaxies muent en une myriade de niches au gré de la popularité de tel ou tel influenceur et des scissions internes. Qui plus est, propositions et discours se diversifient à la vitesse d’un marché accéléré toujours à la recherche d’une cible de spectateurs.
Les imaginaires virils : kitsch et folklore
Les positions idéologiques deviennent donc également des « marques », et les corps masculins, les lieux de signes nimbés d’imaginaires hétéroclites et segmentés. Les emprunts et références sont multiples. Le plus souvent, ils sont issus de la culture globalisée du jeu vidéo ou des blockbusters. Chaque influenceur peut convoquer ce qui l’arrange et ainsi créer une connivence nostalgique avec sa communauté. Nombre de ces références ont d’ailleurs en commun une teinte historique : il s’agit de légitimer et de convoquer des figures idéales au panthéon de la virilité, et ce jusqu’au kitsch.
La Grèce ou la Rome antiques et ses corps virils ont envahi séries et succès, tels que Gladiator (Ridley Scott, 2000), les tribulations spartiates de 300 (Zack Snyder, 2007) ou le jeu God of War (SIE Santa Monica Studio, 2005). Ces figures guerrières se muent en symboles du triomphe d’un Occident hégémonique. Hégémonie louée également à travers des lectures et des vulgarisations de la pensée stoïcienne bien souvent fragmentée, décontextualisée et anachronique. Ces philosophies, qui se voulaient des praxis individuelles, une fois dégradées, offrent un vernis intellectuel à des programmes de développement personnel. Le chevalier à la Game of Thrones est quant à lui régulièrement convoqué comme exemple d’une virilité loyale, galante et dévouée à la protection de la femme dont il est gratifié de l’amour et de l’admiration. Le croisé, lui, représente le défenseur de la chrétienté s’engageant dans une reconquête contre l’Islam et représente le héraut d’un temps perdu, antérieur à une République égalitariste et corrompue. Dans cette lignée, on a vu le Viking, sorte de Vercingétorix globalisé, faire son retour : force brute, indomptable, il incarne évidemment une virilité conquérante et… blanche. Une imagerie indéfinie, morcelée et bricolée ne cesse de prospérer au sein d’une mythologie contemporaine acculturée. On aurait pu tout aussi bien évoquer la figure napoléonienne ou celle du poilu des tranchées : tel un Puy du Fou virtuel, un espace référentiel et un contre-récit historique se déploient dans une mythification du passé. Celle-ci a pour fonction de souligner par contraste la décadence contemporaine tout en proposant des modèles masculins et identitaires. Enfin, les références aux films d’action des années 1980 et à ses surhommes montrent la dimension folklorique et nostalgique de ces imaginaires globalisés.
Il est aisé de tracer une ligne entre la crise de la masculinité et des idéologies identitaires à la xénophobie explicite.
Gestes et mœurs sont des codes et des normes construits sur l’antagonisme, prétendant retourner à une authenticité pourtant déjà factice. Une guerre des signes se joue là : viande contre végétarisme, muscles et gras contre chétivité et ascétisme, convivialité et humour trash contre bien-pensance et politiquement correct, bon sens rural contre décadence urbaine… Ces visions du monde et de la société sont empreintes d’un esprit tour à tour dystopique et utopique : disparition programmée des hommes et « grand remplacement » en sont des exemples éloquents. Ces récits montrent bien à quel point il est aisé de tracer une ligne entre la crise de la masculinité et des idéologies identitaires et la xénophobie explicite. Ainsi, le perdant de la séduction est présenté comme un perdant malgré lui d’une mondialisation qui transforme tout en marchandise, jusqu’à l’intimité. La perte de la virilité de l’homme occidental signerait la chute de l’Europe, dans la mesure où le patrimoine génétique se dissoudrait par la même occasion. De même qu’il y a concurrence entre les individus, il y a une guerre des civilisations en cours : on comprend pourquoi les figures masculines de Poutine ou de Trump rencontrent les faveurs de ces communautés. Une galerie de contre-figures relève de ce monde de codes et de récits : le transsexuel, la féministe hystérique, le migrant… Un ballet étrange est à l’œuvre : vent debout contre la cancel culture, ses contempteurs conduisent des raids virulents et des levées de boucliers devant des films jugés woke. Conspuant la modernité, ils en maîtrisent toutefois les codes marketing et médiatiques. Le conflit idéologique opère par une inversion flagrante des stigmates : position victimaire, fierté retrouvée, appel à la défense d’une minorité opprimée… Ce mimétisme militant et sémantique a pour effet de mettre sur un pied d’égalité la légitimité des luttes, tout en conférant à ces hommes un statut de « défenseurs » de l’Occident. Toutefois, la violence physique, l’insulte et la menace à peine masquées sous le vernis de l’humour sont leur signature. Désigner un ennemi alors que l’on est entouré d’armes blanches et d’armes à feu dans une vidéo est pour le moins lourd de sens.
Reposant sur un clivage et des identitarismes forts, ces influenceurs et communautés ont su tirer profit des codes des espaces numériques. L’essentialisation de la différence entre les hommes et les femmes, la confrontation, l’esprit de tribu, de même que les liens tissés par les bulles algorithmiques leur ont offert une visibilité et une viralité certaines. De fait, Internet leur permet une attractivité et une porosité indéniables : de l’individu au collectif, des médias « alternatifs » au mainstream, du divertissement à l’idéologie. En France, la question n’est plus de savoir si le phénomène va s’amplifier (plus de contenus et d’influenceurs de la même trempe), mais s’il va se radicaliser. La course à l’outrance et au spectacle tend à donner une vivacité à cette tendance et à normaliser les discours les plus extrêmes. L’homme menacé et humilié au sein d’une société décadente est plus que jamais un argument vendeur dans un contexte où valeurs et normes ne s’instituent plus comme auparavant. Les imaginaires traditionalistes n’en sont pas moins le symptôme d’une certaine recomposition d’une identité masculine hétéroclite en quête d’elle-même à l’ère des marchés, du numérique et des bouleversements sociaux.