Mère-Nation et ses fils virils
Russie et Turquie
Les régimes autoritaires partagent une conception réactionnaire de la virilité et de la famille, qui répond à un besoin de main-d’œuvre pour la production et de soldats pour la guerre, tout en cultivant le sentiment nationaliste et sacrificiel. Mais ces discours peinent à trouver du répondant dans la population.
Quelques semaines à peine après le début de l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, Vladimir Poutine expliquait les enjeux internes de son encore si jeune guerre : « Chaque peuple, le peuple russe tout particulièrement, pourra toujours reconnaître la racaille et les traîtres, les recracher comme on recracherait une mouche entrée dans la bouche », avant de continuer : « je suis sûr qu’une telle auto-purification réelle et nécessaire de la société ne fera que renforcer notre pays1 ». Plus d’un an après, le 14 juin 2023, le vice-président de la Douma Piotr Tolstoï établissait plus hardiment encore le lien entre les fronts externe et interne. Dans sa présentation de la loi interdisant le changement de sexe, il expliquait que celle-ci préservait « la Russie avec ses valeurs culturelles, ses fondements traditionnels pour nos descendants » et posait « une barrière pour empêcher la pénétration d’une idéologie occidentale antifamiliale ». Et de conclure : « Je veux vraiment que nos gars, qui défendent en ce moment l’honneur de la Russie au prix de leur vie, puissent rentrer et constater que le pays a changé, que leur sacrifice n’a pas été vain2. »
Déjà omniprésent dans le discours de Poutine depuis la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2009), le thème de la virilité est apparu fréquemment à la une des médias russes depuis février 2022, mais pour être constamment associé à une campagne contre les orientations sexuelles autres qu’hétérosexuelles. Ainsi, une chaîne officielle n’hésitait pas à déclarer qu’une Ukraine ayant intégré l’Otan constituerait autant une ligne de front de l’agression « occidentale » que celle d’une monstrueuse internationale des LGBT+ qui, depuis ce pays, lancerait l’assaut final contre la Russie pure et chrétienne3 ! Dans le discours poutinien en effet, la guerre qu’aurait déclarée l’« Occident collectif » contre son pays aurait pour objectifs, entre autres, la suppression des frontières entre la féminité et la masculinité, et la destruction de la nation russe dans son identité même.
Il en va de même de la Turquie, où les parades des « Fiertés » sont brutalement réprimées. Certes, les citoyens de ce pays savaient qu’il existait bien des homosexuels, plus ou moins bien tolérés, parmi eux. Mais, à la faveur des discours électoraux d’une rare brutalité d’Erdoğan au printemps 2023, ils découvrirent que ces « hors-normes » faisaient en réalité partie d’une coalition qui s’appelait « LGBT », laquelle menait une guerre d’anéantissement familial, social et national, en Turquie comme dans le reste du monde.
Loin de se réduire à la simple question des identités sexuelles, la question des LGBT est elle-même à mettre en lien avec une économie du toucher, au sens le plus élémentaire du terme. Selon la vision poutinienne ou erdoganiste du monde, les nations non occidentales seraient victimes d’une guerre sournoise et organique que l’« Occident » mènerait contre elles. Ainsi, dans les années 2000, le député Gennadiy Onishchenko, membre de l’Académie de médecine de Russie, tour à tour chef du Service sanitaire de la Fédération et politicien, mettait en garde ses citoyens : « Le fait que les Américains collectent aujourd’hui les fluides, les tissus et les organes de nos concitoyens prouve qu’ils n’ont pas mis fin à leur programme militaire offensif4. » Au-delà de sa fonction de surface permettant à l’individu d’exister comme corps distinct, la peau constituerait également une frontière protégeant la nation dans sa pureté ontologique.
La virilité, le martyr et l’ontologie nationale
Comme les historiens l’ont amplement démontré, les nations sont souvent définies en termes féminins. La patrie peut certes s’appeler Vaterland, mais c’est toujours la féminité qui lui confère sa pureté et son honneur. Réservoir d’affections, de valeurs et de traditions transmises de génération en génération, la « nation » ne peut se préserver que si elle est défendue par un dispositif sacrificiel, un idéal de virilité et le recours effectif à l’épée. Dans sa version radicale, ce nationalisme associe la pureté de soi et la souillure portée à autrui – relevant l’une et l’autre de l’impératif de la « survie nationale » – comme ingrédients de base d’une même « identité » masculine. On ne s’étonnera dès lors pas que la guerre, a fortiori quand elle est menée contre un pays comme l’Ukraine dont l’existence même est niée, soit ouvertement assumée comme un acte de viol. Ainsi, lors de sa rencontre avec le président français Emmanuel Macron le 7 février 2022, Poutine citait, à l’attention du président ukrainien Volodymyr Zelensky, une strophe de la musique rock des années 1970, devenue depuis une chanson à boire : « Un cercueil te sert de lit, et moi, je te b…, / faudra supporter ma jolie, que ça te plaise ou déplaise5. »
La « nation » ne peut se préserver que si elle est défendue par un dispositif sacrificiel, un idéal de virilité et le recours effectif à l’épée.
Dans quelle mesure les hommes qui insistent sur ces valeurs viriles et profèrent ces menaces sont-ils à la hauteur de leurs ambitions ? Chantres d’un nationalisme ouvertement militariste, ni Erdoğan (né en 1954), dont le nom signifie littéralement « Né homme », ni Poutine (né en 1952) n’ont fait face à la moindre épreuve de violence dans leur vie (le premier a même réussi à soustraire ses propres fils, prospères hommes d’affaires, au service militaire obligatoire). On peut citer comme preuve la relégation extravagante à Dresde de Poutine, alors que le bloc de l’Est s’effondrait, ou la prison dorée où le Reis séjourna en 1999, alors que les militaires menaçaient les islamistes turcs d’éradication. Les deux leaders connurent l’humiliation, mais certainement aucune épreuve de vérité qui aurait pu leur donner l’occasion de démontrer leur courage sur un théâtre de violence.
L’un et l’autre établissent cependant un lien entre la masculinité et la mort, la guerre étant considérée comme le moment de révélation du sens même du conflit qui opposerait la nation à l’« Occident ». Bien avant la guerre d’Ukraine, Poutine rappelait que le siège de Moscou, non pas celui de la Seconde Guerre mondiale, mais celui de 1612, était loin d’être levé. Et Erdoğan explique périodiquement que la Première Guerre mondiale continue. Bien que se déroulant sur une scène terrestre et dans une temporalité qui est, elle aussi, parfaitement humaine, la guerre trouverait sa justification ultime dans une essence nationale métahistorique, traversant les siècles sans être affectée par eux, par la volonté commune de la nature et de la raison créatrice. Qu’elle soit russe ou turque, la nation se serait constituée par la guerre ; c’est aussi par elle qu’elle serait devenue impériale. Ainsi consacrée au sens fort du terme, elle serait chargée de la mission de domination universelle. « La terre ne peut devenir patrie, et le tissu drapeau, qu’à condition d’être arrosés du sang des martyrs », rappelle Erdoğan, en reprenant à son compte un poème turc ultranationaliste. La volonté de mourir « pour la patrie » est inscrite dans les gènes russes et fait de la Russie une « nation de vainqueurs6 », ajoute Poutine en écho. La vocation de « martyr » ne s’inscrit pas uniquement dans la nature de l’homme-soldat ; elle distingue aussi l’homme et la femme dans leur nature et leur condition de vie, tout comme face à l’épreuve de la mort. Ainsi, Erdoğan établit une nette asymétrie naturelle ente Adam gibi ölmek et Madam gibi ölmek : mourir à la manière virile ou comme une dame7 !
S’engager en tant que soldat puis mourir pour la patrie exigent qu’on quitte sa famille naturelle, mais c’est pour mieux intégrer la famille nationale et établir un lien intrinsèque entre les deux familles par le sang : le sang-concepteur que le soldat reçoit de sa mère au sein d’une famille naturellement sacrée est ensuite versé pour protéger et cimenter la famille nationale, également sacrée. Ce sang protège la nation, mais plus important encore, l’éternise. Reçu dans l’innocence individuelle à la conception, il sert à racheter l’innocence collective, puisque c’est par elle qu’a lieu la rédemption de la nation. Aussi bien dans le poutinisme que dans l’erdoganisme, la nation est définie comme pure dans son essence, mais aliénée par la trahison des élites occidentalisées. Par leur sang versé, ses fils mettent un terme à ce long processus de désintégration et d’humiliation, et restaurent ainsi la nation dans sa pureté ontologique.
Pour réaliser ce nouvel âge d’or, porteur d’une promesse de puissance, la nation doit être incarnée par son chef, jadis son fils modeste, désormais son puissant père. Figure intègre et intégrale, le leader n’est pas seulement le bouclier qui assure la survie nationale dans le présent. Il porte aussi en lui le passé pur de la nation et la projette dans l’avenir en en effaçant toute trace de souillure. Le corps solitaire, unique, physique et non allégorique du leader est un corps-réservoir de valeurs ayant jadis doté la nation de la puissance. Corps-authenticité ayant su résister à l’aliénation, il est aussi un corps-revanche puisqu’il permet à la nation, à minuit moins cinq si l’on ose dire, de sortir du « nihilisme historique » auquel l’avaient condamné ses élites. Le leader revirilise en effet la jeunesse et les forces vives de la nation en les amenant à prendre conscience de la gravité de la situation présente, à procéder à la rédemption exigée par rapport à la trahison des élites précédentes et à se préparer à la guerre qui marquera l’avenir. Le corps du leader est, enfin, un corps-désir ou un corps-amour : il y a encore peu, le Poutine estival était représenté torse nu, dominant l’espace russe dans ses grandes étendues. Comme le martelait un clip électoral qui fit scandale en son temps, il était présenté comme « le seul homme que toute femme et le pays entier doivent désirer8 ». « Envoyé de Dieu » et « bénédiction divine », Erdoğan, quant à lui, faisait vivre à ses partisans le sens profond du sentiment amoureux qu’un homme pouvait éprouver pour un autre homme9.
Le virilisme et le « pouvoir gothique »
Mais ce thème de la virilité, qui s’exprime à voix haute, occupe toute la place médiatique et s’institutionnalise, manque in fine son but. Malgré le maintien du service militaire obligatoire dans les deux pays et la mobilisation dite partielle que le Kremlin décida pour faire face à ses pertes en Ukraine en automne 2022, les deux régimes ont en réalité du mal à armer leur nation, à passer du discours belliqueux à un régime de « guerre totale » menée par « la nation en armes ».
Plusieurs raisons expliquent cette impossibilité, mais la plus importante semble relever de la démographie : les deux leaders ont beau rappeler aux femmes que leur condition de femme exige d’elles de nourrir la nation par la maternité, le nombre de naissances diminue drastiquement dans les deux pays, pour se situer en deçà de 1, 7 enfant par femme. Inséré dans un cadre hautement urbanisé et sur-connecté, parfois enfant unique, le « jeune » n’est plus à sacrifier pour la nation et refuse d’ailleurs de se sacrifier par un geste volontaire et héroïque. Certes, toute famille peut se dire patriotique, à condition cependant de ne pas être endeuillée par la guerre. L’exil d’environ un million de jeunes Russes pour échapper à la guerre, ou le rachat de leur service par nombre de jeunes Turcs à la sueur du front de leurs parents montrent clairement les limites de l’exercice de la revirilisation des « forces vives » par les drapeaux. Dès lors, les deux régimes se trouvent obligés de « sous-traiter » la virilité dont ils ont besoin à des mercenaires « nationaux » (comme Wagner en Russie ou SADAT et les Loups gris en Turquie) ou aux forces quasi nationales ou non nationales, comme les combattants tchétchènes de Kadyrov ou les djihadistes syriens. Comme le montre le cas de Wagner, qui a converti une partie de la population carcérale en chair à canon en Ukraine, ces forces sont d’une médiocre qualité militaire, mais elles sont d’une impressionnante efficacité en tant qu’organes de coercition là où elles ne rencontrent qu’une faible résistance.
Le kitsch du pouvoir relève de la névrose du pouvoir, affirmait l’essayiste Hermann Broch10, bien avant Dina Khapaeva, qui qualifiait le régime poutinien encore en formation de « pouvoir gothique11 ». Il en va de même de la virilité incarnée dans les deux pays ; chasseur d’ours blancs, Poutine est présenté comme le maître de l’espace et du temps, et Erdoğan, ancien footballeur et ancien acteur ayant brillé dans sa jeunesse dans la pièce de théâtre MasComYah (« Maçon-Communiste-Juif »), fait l’objet de séries télévisées. Mais ils ne trouvent pas de répondant dans leurs populations masculines, lesquelles font tout pour se dérober à l’épreuve ultime de la virilité qu’est la guerre.
À la place de ces hommes manquants émergent d’autres corps, féminins cette fois-ci, à qui les métiers de la violence ont longtemps été interdits : les volontaires ukrainiennes et les combattantes du Rojava kurde en Syrie. Comme le rappelle Marie-Françoise Baslez, le courage féminin poussé jusqu’à la mort avait en son temps défié l’imaginaire gréco-romain de la violence, de la mort et de l’héroïsme12. Au xviiie siècle finissant, Herder, homme des Lumières, humiliait à sa manière la culture militariste de son temps pour associer féminité et « virilité »13. Nul doute que la résurgence de cette « féminité résistante », qui interroge autant la masculinité que la virilité, constitue un défi épistémologique pour l’erdoganisme et le poutinisme. Il n’est pas exclu qu’elle contribue, à terme, à faire avorter leur projet de refondation militariste de la société.
- 1. « Ukraine : le conflit permet de “purifier” la société russe des “traîtres”, affirme le Kremlin », Le Figaro, 17 mars 2022.
- 2. « Russie : les députés approuvent une loi interdisant le changement de sexe », Le Figaro, 14 juin 2023.
- 3. Voir Elena Volochine, « Vu de Russie : comment la télévision russe traite la guerre en Ukraine ? », France 24, 23 mars 2022.
- 4. Françoise Thom, Comprendre le poutinisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2018, p. 132. Voir aussi Hamit Bozarslan, « Qu’est-ce que le poutinisme ? », Esprit, mars 2023.
- 5. Cité dans Luba Jurgenson, Quand nous nous sommes réveillés. Nuit du 24 février 2022 : invasion de l’Ukraine, Paris, Verdier, coll. « La petite jaune », 2023, p. 58.
- 6. Voir Pierre Avril, « Poutine poursuit “la bataille pour la Russie” », Le Figaro, 23 février 2012.
- 7. Haber Merkezi, “Erdoğan: Bir Adam Gibi Ölmek Var, Bir de Madam Gibi Ölmek Var” [en ligne], Bianet, 15 octobre 2016.
- 8. Voir « Voter Poutine, c’est comme faire l’amour la première fois » [vidéo en ligne], Slate, 28 février 2012.
- 9. “Ethem Sancak: ‘Erdoğan’ı Gördükçe Aşık Oldum’” [en ligne], Onedio, 15 mai 2015.
- 10. Hermann Broch, Quelques remarques à propos du kitsch [1955], trad. par Albert Kohn, Paris, Allia, 2016, p. 34.
- 11. Dina Khapaeva, Portrait critique de la Russie. Essai sur la société gothique, trad. par Nina Kehayan, La Tour d’Aigues, L’Aube, coll. « L’ère planétaire », 2012.
- 12. Marie-Françoise Baslez, Les Persécutions dans l’Antiquité. Victimes, héros, martyrs, Paris, Fayard, 2007.
- 13. Johann Gottfried Herder, Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité [1784-1791], trad. par Edgar Quinet, éd. Marc Crépon, Paris, Presses Pocket, coll. « Agora », 1991.