L’Arabe au sexe-couteau. Sexualité et racisme postcolonial en France
L’historien américain Todd Shepard étudie la manière dont l’impérialisme et les développements transnationaux, en particulier les décolonisations, ont façonné la France de la fin du xxe siècle. Il montre que l’orientalisme sexuel, notamment les fantasmes sur « l’homme arabe », informe les débats publics en France depuis la guerre d’Algérie, à droite avec la peur de l’invasion, à gauche avec l’exaltation d’un modèle révolutionnaire.
Vous êtes l’auteur d’un ouvrage important sur la question de l’après-guerre d’Algérie qui s’appelle Mâle décolonisation1. Comment vous est venue l’idée d’associer la question du masculin à celle de la colonisation ?
Todd Shepard – J’avais reçu des formations sur les questions de genre et de sexualité avant de commencer ma thèse sur la guerre d’Algérie et ses effets sur la France. Au cours de mes recherches dans les archives gouvernementales françaises sur la fin de la guerre, autour de 1962, je suis fréquemment tombé sur des discussions qui ne me paraissaient pas simplement « genrées » ou abordant des questions sexuelles – ce que l’on peut attendre de la part d’hommes dans n’importe quelle guerre –, mais qui interrogeaient la définition même de la masculinité et de la virilité. Dans ces débats, des Français s’accusaient mutuellement d’écarts qu’on associe à « l’orientalisme sexuel », c’est-à-dire la remise en cause des Orientaux, les personnes du monde musulman ou arabe, jugés incapables de maîtriser leurs désirs sexuels et prompts à de multiples excès.
Puis j’ai mis ces travaux de côté pour conduire des recherches sur l’extrême droite au moment de Mai 68. J’ai été assez surpris de voir à quel point la remise en cause de la virilité, pas seulement de la gauche, mais aussi et surtout de De Gaulle et du régime gaulliste, était présente chez des écrivains et des militants d’extrême droite. Ces questions sur la virilité sont souvent associées à des évocations de la défaite française lors de la guerre d’Algérie, qui constitue une humiliation pour l’extrême droite.
Enfin, j’ai également travaillé sur un mouvement de libération gay, le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Or, dans le premier texte de ce collectif qui a eu un écho important dans le débat public, on peut lire : « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons2. » Dans les années 1960-1970, les discussions autour de la révolution sexuelle, en France, font souvent référence, de manière presque obsessionnelle, à la décolonisation, en particulier à la guerre d’Algérie. Raphaëlle Branche a bien souligné que l’idée d’un « silence » français après 1962 sur la guerre d’Algérie, dû aux « traumatismes » de ses violences extrêmes, était exagérée3. J’observais dans ces débats des questions qui portaient sur l’homme, le masculin, la masculinité, que l’on pouvait interpréter dans le cadre de l’orientalisme sexuel. Cette tendance, identifiée par Edward Saïd4 et travaillée par d’autres historiens, s’efforce de distinguer l’Orient de l’Occident pour affirmer que l’Occident existe et qu’il a des valeurs et des vérités qui sont universelles et qui méritent d’être exportées et adoptées par le reste du monde, y compris par la contrainte. Selon Edward Saïd, l’orientalisme est l’une des explications intellectuelles de la colonisation et de l’impérialisme, ainsi que de la nécessité de continuer de gouverner après la conquête.
Il existe un débat sur la façon dont les Orientaux traitent les questions de genre et de sexualité. Et, massivement, dans l’histoire, elles portent sur les femmes et leur domination par les hommes. Dans ces débats, l’homme est toujours soit trop viril, soit trop efféminé. Mais ce que j’observais les années 1960-1970, c’était une relative marginalisation des questions sur la femme dite maghrébine au profit d’une interrogation sur le masculin, avec notamment une prépondérance des accusations d’hyper-virilité.
Il y a un débat, en France dans les années 1960-1970, entre ceux qui dénoncent les hommes arabes comme une menace d’invasion et ceux qui les exaltent comme modèles révolutionnaires.
Il y a donc un débat, en France dans les années 1960-1970, entre ceux qui dénoncent les hommes arabes comme une menace d’invasion et ceux qui les exaltent comme modèles révolutionnaires. Soyons clairs : ces deux visions reposent sur des stéréotypes. L’extrême droite affirme que l’immigration arabe fait fleurir l’homosexualité et affaiblit la France. En face, le Front homosexuel d’action révolutionnaire et d’autres vantent les possibilités politiques permises par l’homosexualité et, eux aussi, le font en rapport avec « l’homme arabe ». Ce lien politique entre la question homosexuelle et « l’homme arabe » autorise une remise en cause des idées bourgeoises sur la masculinité, les relations entre les hommes et les femmes, et le rapport de chacun à son corps et à ses désirs. Ces homosexuels proposent ainsi d’examiner la réalité des liens avec les immigrés arabes et la tradition révolutionnaire arabe, notamment la révolution algérienne, pour former une alliance objective, afin de mettre en scène la diversité des masculinités possibles et l’importance politique des rapports sexuels, notamment entre hommes.
Chez Roger Peyrefitte et le groupe Arcadie, jusqu’à Jean-Luc Hennig et Guy Hocquenghem, d’un côté, et chez les militants d’Europe-Action, d’Alain de Benoist à Lucien Rebatet, les références à la masculinité ou à la perte de la masculinité ont été très présentes dans les années 1960 et 1970.
T. Shepard – En effet, d’un côté, pour exprimer l’homosexualité, on fait constamment référence aux hommes arabes, à une sexualité, une sensualité et une homosocialité dites arabes ou musulmanes. Cette dernière ne concerne pas seulement « le sérail », mais concerne la France des années 1970, notamment les foyers de travailleurs. Et cette extrême droite, qui ricane et se moque à l’aide de satires et de propos graveleux, accuse la France d’être efféminée et décadente à cause de sa défaite en Algérie.
La grande tradition de l’extrême droite française, depuis la fin du xixe siècle autour de l’affaire Dreyfus, vilipende la France républicaine, incapable de former de vrais hommes. Puis il y a une deuxième tendance, minoritaire, de l’extrême droite, qui émerge dans les années 1930 et qui considère que le peuple pourrait tout de même être virilisé. Dans les deux cas, l’extrême droite se présente comme l’avant-garde. Donc ce qui domine dans les années 1960, c’est la disqualification des Français comme des hystériques, des efféminés, incapables de se maîtriser, donc d’être des hommes. Dans ce contexte, de Gaulle est constamment représenté avec des caractéristiques féminines – comme, déjà, la caricature de Louis-Philippe en poire par Charles Philipon. Mais l’extrême droite est convaincue qu’elle peut « sauver » la France. Pour elle, les véritables responsables, ce ne sont pas les lâches de Gaulle et consorts qui ont laissé entrer des Arabes en France, mais c’est l’extrême gauche, qui a fait des immigrés maghrébins ses alliés objectifs. Dans les deux cas, il y a une fixation sur les Arabes qui trouble la discussion. Cela va être promu par Hocquenghem et dénoncé par Renaud Camus, au nom de la libération gay à la fin des années 1970. Le cas de Camus est intéressant parce qu’il est alors identifié comme de gauche : il est lié à Gai Pied et à Roland Barthes. Face à la fixation des vieux homosexuels français sur les Arabes, à la fétichisation de ces derniers par les « arabofolles » comme ils vont être appelés, Renaud Camus promeut une différence, notamment dans Tricks5, qui fixe l’Arabe comme un danger pour une vraie sexualité libérée et une masculinité qui s’assume.
Comment expliquez-vous que ce rapport entre la masculinité et la colonisation soit oublié ou marginalisé dans la France d’aujourd’hui ?
T. Shepard – Ce n’est pas tant le silence sur la guerre d’Algérie qui m’a marqué. Dans les années 1970, les gens de gauche soulignent que le racisme colonial a des effets considérables en France, que les rapports des Français entre eux sont façonnés par la guerre d’Algérie et qu’ils sont profondément ancrés dans la violence et le rejet. Pour penser la révolution, le futur de la gauche et l’horizon d’un monde meilleur, il faut se confronter au racisme et à la violence, qui ne sont pas seulement le passé proche de la fin de la guerre d’Algérie, mais la situation contemporaine de la France des années 1970.
Il y a également des perspectives maghrébines dans ce débat (Tahar Ben Jelloun et d’autres). Mais, au tournant des années 1980, ce débat est mis en berne, notamment à l’arrivée de la gauche au pouvoir. Ainsi, le massacre du 17 octobre 1961 est occulté, y compris dans les débats de la gauche. L’implication de François Mitterrand et d’autres, notamment au Parti communiste français, dans la guerre d’Algérie contribue à la disparition de ces débats. Mais la glorification de « l’homme arabe » comme modèle du révolutionnaire, l’héritier de la révolution algérienne qui montre comment défendre sa famille contre la torture et combattre l’impérialisme et le capitalisme français, ou comme force révolutionnaire, en tant qu’ouvrier immigré qui résiste au consumérisme de la classe ouvrière française, s’effondre sous le poids de ses contradictions à la fin des années 1970. Il n’est donc plus possible de s’inspirer du Maghreb pour changer les rapports de genre en France.
Dans les années 1970-1980, le mouvement féministe est également divisé devant cette question de l’homme arabe, dans un contexte de forte immigration maghrébine, avec l’évocation de viols commis par des Maghrébins sur le sol français.
T. Shepard – Le mouvement féministe des années 1970 s’inscrit dans une tradition anarchiste, socialiste, communiste et radicale. Il va donc puiser dans les références à la révolution algérienne et à « l’homme arabe » comme modèle révolutionnaire. Mais il se heurte d’emblée à la question de la violence sexuelle. Certaines féministes, par exemple Gisèle Halimi, essaient alors de résister au racisme, qui explique la fixation médiatique sur les viols commis par des hommes dits arabes ou d’origine maghrébine, en rappelant que les viols sont massivement le fait de bourgeois blancs. Mais elles se rendent compte que cela correspond à un désaccord sur la manière de répondre au manque d’intérêt de la gauche pour la libération sexuelle, notamment Guy Hocquenghem mais aussi d’autres forces de la gauche radicale, qui les accusent de faire le jeu du pouvoir, de la police et du capitalisme en parlant de violences sexuelles. Comme elles prennent conscience que le racisme postcolonial informe le débat sur le viol en France, divise les féministes et divise les forces de gauche, elles cessent d’en parler. La révolution iranienne de 1979 cristallise ce tournant : la victime centrale du système islamiste (non occidental) devient la femme iranienne (ou l’homosexuel iranien), sans qu’il soit nécessaire d’évoquer ce qui se passe en France. On retourne donc à la fixation traditionnelle de l’orientalisme sexuel sur la femme et la féminité.
Qu’est-ce que l’œuvre de Pierre Guyotat dit du regard porté par les Occidentaux, en particulier les écrivains français, sur la question sexuelle liée à la guerre d’Algérie ?
T. Shepard – Un des éléments fondamentaux du travail de Pierre Guyotat est le rapport entre la violence et la sexualité qui façonne la vie de ses personnages, avec la guerre d’Algérie toujours en arrière-plan. Ce rapport s’inscrit dans l’intérêt plus général de l’auteur pour la domination et l’oppression. Son œuvre, par sa finesse, ne tombe jamais ni dans l’écueil de la condamnation de l’invasion arabe ni dans celui de la glorification de « l’homme arabe » comme figure révolutionnaire. Pierre Guyotat est sans doute l’une des premières personnes en France dans les années 1970 à raconter un viol qu’il a subi6 : parmi les jeunes garçons qu’il accuse de l’avoir violé quand il avait 7 ans, il met en avant un Algérien. Quelques années plus tard, il publie d’autres versions de ce viol, où cette mention disparaît. À cette époque, dans la seconde moitié des années 1970, des personnes d’origine algérienne, y compris des personnes qui sont en relation avec Pierre Guyotat, prennent la parole pour dire : « Ces discussions sur “l’homme arabe” et sa sexualité, que ce soit pour les exalter ou pour les dénoncer, sont tellement présentes dans le débat public qu’elles nous font mal, nous affectent, nous travaillent et pèsent sur nos vies sans que nous puissions y échapper. » On peut déceler la prise de conscience de ce poids chez Guyotat, notamment grâce à ses discussions avec le jeune artiste Mostéfa Djadjam, qui lui sauve la vie7. Une tribune parue dans Libération en 1977, signée entre autres par Mostéfa Djadjam, parle de « l’Arabe au sexe-couteau », comme une figure présente dans le débat français qui pèse sur eux. Les auteurs pensent évidemment à L’Étranger (1942) d’Albert Camus. Leur tribune n’est pas seulement une dénonciation de stéréotypes oppressants, elle est aussi une réflexion sur la manière dont la littérature de gauche les colporte. Guyotat va donc repenser son travail d’écriture à partir de la dénonciation des effets politiques de la littérature. Mais cette discussion engagée avec les « hommes arabes » disparaît peu après.
En quoi le rapport sexualisé au monde arabe est-il différent dans une France qui a colonisé l’Afrique du Nord et aux États-Unis ?
T. Shepard – Aux États-Unis, les débats sont marqués par le poids de l’histoire du racisme américain, ses liens évidents avec l’esclavage, et les efforts visant à exclure la présence politique des Noirs aux États-Unis, que ce soit au niveau institutionnel, dans l’imaginaire public ou même dans les questions liées à la sexualité. C’est l’engagement de la gauche radicale des années 1960-1970, notamment du mouvement féministe, qui prend en compte le rôle central du racisme. Du côté français, une gauche plus large prend à bras-le-corps la question du racisme et l’inscrit dans l’histoire de la colonisation, notamment la guerre d’Algérie et ses violences, pour penser le rapport au capitalisme. Cette gauche n’abandonne pas les rapports de classe et la perspective d’une révolution de classe, mais elle place le racisme postcolonial au centre de ces analyses et de ces possibilités, du moins jusqu’à la fin des années 1970.
Que reste-t-il de cette sexualisation des hommes d’Afrique du Nord ou des pays anciennement colonisés dans la France d’aujourd’hui ?
T. Shepard – Malheureusement, elle est évidente dans l’extrême droite, notamment chez les héritiers de la Nouvelle Droite, autour d’Alain de Benoist, Dominique Venner ou encore Patrick Buisson, qui continuent de travailler sur des thématiques qui prennent forme dans les années 1960. C’est l’invasion arabe qui est au centre : voyez les commentaires sur ce qui se passe à Lampedusa ! L’invasion arabe, c’est une grille d’interprétation du monde qui a été constamment travaillée par l’extrême droite française et qui s’est incarnée dans le programme et la politique du Front national/Rassemblement national. Mais elle a servi comme modèle explicite à d’autres hommes et femmes politiques. Je pense à Donald Trump qui, en 2015, annonce une invasion mexicaine et parle des Mexicains comme de violeurs ; je pense aussi à Matteo Salvini et désormais à Giorgia Meloni en Italie. Le référentiel lié à l’invasion arabe, avec des hommes violents et violeurs, qui ne violent pas simplement des corps mais « l’esprit français » par leur excès de virilité, est une tradition bien établie de l’extrême droite. Celle-ci est désormais portée par Éric Zemmour, qui évoque la possibilité que des hommes français soient violés par des immigrés en France8. Il affirme que « nous sommes tous des Dupont Lajoie », en référence à un film d’Yves Boisset de 1975 qui met en scène le viol et le meurtre d’une jeune femme et les accusations injustes contre les travailleurs algériens voisins, qui vont jusqu’au lynchage de l’un d’entre eux. Ce qui était, dans le film, une remise en cause des stéréotypes racistes et des préjugés sur la sexualité des hommes arabes devient, chez Zemmour, une réactivation de ces mêmes préjugés racistes et de cette inquiétude sexuelle. À gauche, il reste une certaine défense et victimisation de l’homme musulman, mais il n’existe plus de glorification de l’homme arabe ou musulman comme modèle.
Propos recueillis par Emmanuel Laurentin
- 1. Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, trad. par Clément Baude, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque historique Payot », 2017. Voir aussi Catherine Brun et T. Shepard (sous la dir. de), Guerre d’Algérie. Le sexe outragé, Paris, CNRS Éditions, 2016.
- 2. FHAR, Rapport contre la normalité. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire rassemble les pièces de son dossier d’accusation : simple révolte ou début d’une révolution ? [1971], Montpellier, GayKitschCamp, 2013. Le texte parodie le « Manifeste des 343 », rédigé par Simone de Beauvoir et publié dans Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971, en faveur de la dépénalisation de l’avortement.
- 3. Raphaëlle Branche, La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2005.
- 4. Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [1978], trad. par Catherine Malamoud, préface de Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2005.
- 5. Renaud Camus, Tricks. 33 récits, préface de Roland Barthes, Paris, Mazarine, 1979 [rééd. P.O.L, 1988].
- 6. Pierre Guyotat, Prostitution, Paris, Gallimard, 1975.
- 7. Voir C. Brun, Pierre Guyotat. Essai biographique, Paris, Léo Scheer, 2005.
- 8. Éric Zemmour, Le Suicide français, Paris, Albin Michel, 2014.