Comment il faut pleurer
« Meurtrier, meurtrier… » Ce sont les mots qu’Anna murmure à Vronski la première fois qu’elle s’abandonne à lui, au tout début du roman de Tolstoï. Et ce sont aussi peut-être les mots qu’il se dit à lui-même à la fin du texte, penché sur son corps, déchiqueté par le train, comme si, nous dit le narrateur, il en était le meurtrier, comme s’il était le train même.
La rencontre est si souvent ratée. Parfois, la fêlure est déjà dans la structure des choses, comme dans le mariage « à la mode du pays » entre commerçants européens et signares, ces riches Africaines ou métisses aux réseaux sociaux multiples. L’historien William Cohen définissait ce « mariage-pays », pratiqué à Saint-Louis et sur l’île de Gorée aux xviiie et xixe siècles, comme « une relation contractuelle schématisée qui ne valait que tant que l’Européen résidait en Afrique. Ce qui le différenciait du mariage du Code civil était le fait que ce n’était pas un lien qui durait jusqu’à la mort, mais seulement pendant la durée de la résidence de l’Européen au Sénégal1 ». C’était une relation paradoxale, quoi. Encore une autre.
Tu ne m’écoutes plus. Théo, tu te souviens, la première fois, au café, je te répétais les mots de Montaigne à propos de La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » C’était pour te dire que c’est mon amitié que je te propose. Ce qu’il y a de meilleur en moi, c’est mon regard, et c’est ça que je t’offre. Bien sûr, je la vois venir de loin ta routine de séducteur, qui consiste surtout, avec tes cheveux longs et ta minceur, à insister sur ton côté androgyne à la Mick Jagger. Mets cette ombre de côté, tu veux bien. Ne joue pas des hanches avec moi.
Tu vis avec une Coréenne à New York, quand tu es à New York, alors, je devrais être à l’abri, je me dis. Oui, ton ex est chinoise. Je ne suis pas aveugle. Je suis bien obligée de reconnaître ton penchant pour les menues femmes asiatiques. Tu es fin – ton sérail postmoderne à toi est dans le temps, et non dans l’espace. Crois-moi : nous, femmes asiatiques, sommes au courant. Nous savons, quand il le faut, jouer les petites filles modèles que vous réclamez. Tu m’as montré une photo sur laquelle ton ex porte des bottes noires exquises qui donnent l’impression que ses pieds sont bandés. Je vois bien l’effet érotique-orientaliste qu’elle cherche à produire, la coquine. Et elle sait bien que tu en jouis.
Mais, voilà, tu es un lecteur sensible. Nous aimons les mêmes auteurs et, surtout, toi aussi, comme moi, tu cherches et tu refuses d’abandonner la Quête. Alors, j’ai jeté mon dévolu sur toi. Je me dis que, bien que je sois vietnamienne et toi français, on sera amis quand même. Mais, est-ce qu’il y a assez de place pour plus d’une femme asiatique dans ta vie ou est-ce que tu as un « quota » ? Pas plus d’une petite Asiatique à la fois, sinon, ça fait louche.
Je sais et, crois-moi, j’y ai pensé… Je sais bien qu’on est menteur et voleur de père en fils dans la province d’où tu viens. Le mensonge et l’hypocrisie sont les essuie-glaces pour vos larcins. Oui, je sais, tu n’as plus besoin de voler, toi. Tes ancêtres ne te demandent que d’être beau et de tout nier. Mais, vois-tu, c’est justement pour ça, pour déjouer leurs pièges, qu’une amitié entre toi et moi serait radicale. Parce que c’est toi. Parce que c’est moi. Pense à Molière, à Duras, à Koltès et à tant d’autres qui ont refusé le métier à tisser des mensonges.
Ma théorie sur Anna, c’est qu’elle meurt parce qu’elle ne voit pas qu’elle est encerclée de voleurs et de menteurs. Je la comprends. Comment faire face à tant de fauteurs de trouble ? On préfère presque que se convaincre que ce qui cloche, ça doit être moi. Dans Guerre et Paix, Tolstoï est plus direct. C’est un ami, un vrai, qui sauve Natacha quand elle veut fuguer avec un niais. Ne connaissant pas sa propre vérité, elle tombe malade quand on l’en empêche et croit, orgueilleusement, mourir de chagrin d’amour. Mais c’est Anna, aimant et aimée, qui meurt, seule, sans ami, sans épiphanie. Alors, c’est Tolstoï qui le dit : parce qu’elle conduit, si souvent, à une connaissance de soi, l’amitié peut sauver ta vie.
Je traduis Tolstoï ces jours-ci alors, que veux-tu, j’en suis obsédée. Tu sais, Vronski aurait dû écouter son frère. Une vie rangée, c’est la solution ergonomique : il vaut mieux porter son fardeau sur son dos que de le porter à bout de bras. Tu veux savoir ce que je ferais de mes mains si, une fois mon fardeau sur le dos, elles étaient libres. J’hésite… Faut-il défier le sort éternel des femmes, qui est d’aimer et de pleurer ? Aimerais-je dans un état de béatitude, telle la Sainte Thérèse de Bernini ? Ou trouverais-je un moyen efficace de pleurer les victimes de tous nos récents désastres, telle peut-être la performance Balkan Baroque de Marina Abramovic (1997). Ça doit faire du bien de pleurer avec tout son corps.
Max, un ami d’enfance qui travaillait pour les Nations unies, est mort en 2010, dans le tremblement de terre en Haïti. Il est mort cherchant à sauver Sofia et Cécilia, ses deux petites filles, sur qui le plafond de l’appartement du dessus est tombé alors qu’elles étaient dans leur bain. Deux petites métisses barbotant dans l’eau alors que leur maman néo-zélandaise a couru de son bureau à chez elle pour tenter, elle aussi, de les sauver. Comment puis-je pleurer ces morts sans me noyer ? Quand j’ai su qu’ils étaient morts tous les trois, il était quatre heures de l’après-midi. Je suis allée m’allonger et j’ai dormi – the sleep of the dead comme on dit en anglais – pendant vingt-quatre heures.
Pourquoi me suis-je réveillée ? J’ai lu un article récemment sur de jeunes réfugiés en Suède qui, en apprenant qu’on a refusé de leur donner leurs papiers, se couchent, refusent de bouger, de manger, ou de boire, et même d’ouvrir leurs yeux pendant des mois entiers. Des mois entiers. Ces enfants ont raison. Les enfants ont toujours raison. En apprenant leur réaction, je me suis dit : voilà comment il faut pleurer. J’aimerais pouvoir pleurer de cette manière-là.
Hier, en cherchant une carte postale pour faire un dessin, j’ai relu mon journal de l’année dernière. J’ai retrouvé des notes que j’avais prises quand j’étais allée voir l’exposition du Met (The Metropolitan Museum of Art), “Kongo : Power and Majesty”, qui commence avec les xve et xvie siècles, avec l’histoire coloniale2. Mes notes racontent que les valeurs de ces sociétés anciennes du Kongo se résument dans ces quelques mots du kikongolais : mbongo bantu, « les êtres humains comme trésor ». Alors j’ai repensé à Max et j’ai reconnu la nature exacte de ma douleur. J’ai perdu la seule personne que je connaissais pour qui rien au monde n’était plus vrai : les êtres humains comme seule vraie richesse.
- 1.
William B. Cohen, The French Encounter with the Africans : White Response to Blacks, 1530-1880, Bloomington, Indiana University Press, 1980.
- 2.
Voir le catalogue de l’exposition : Alisa LaGamma, Kongo : Power and Majesty, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2015.