Photo : Alejandro Barba
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Culture vive

Depuis le début du confinement, les acteurs culturels multiplient les initiatives pour préserver notre relation à l'art et aux œuvres. Mais dans la période à venir, il faudra beaucoup de volontarisme pour que les institutions culturelles puissent se réinventer.

Confinés, nous commençons tout juste à apprendre à rester chez nous, ne pas voir les autres, ne pas les toucher, nous tenir à distance. Confinés, notre horizon s’est rétréci, il s’est figé comme se sont figés les possibles. Il est rude de s’en tenir au présent, surtout dans une situation contrainte. Difficile d’apprendre son bon usage. Nous nous méfions des évocations du passé, par crainte de la nostalgie et des regrets ; nous avons du mal à imaginer la suite car, à court terme, aucun projet ne semble venir donner forme à un temps qui s’écoule mal ; trop étale, il encombre ; nous faisons du surplace. Nous peinons à passer d’une hyperactivité tout en extérieur à un suspens, qui serait l’occasion de nous retirer en nous-mêmes, d’intensifier notre vie intérieure, de mieux penser, mieux comprendre. Mais quand les bruits du monde ne nous laissent pas en paix, quand le décompte quotidien des morts nous mine, l’esprit est inquiet et l’attention se réduit. Le surcroît de temps dont nous disposons – en raison du confinement – n’est en réalité pas vraiment « libre ». Il est à craindre qu’il ne soit que vide – une angoisse supplémentaire donc.

Faire avec le virtuel

Ce n’est pas faute de propositions en tout genre qui nous sont faites sur les ondes et les écrans pour l’occuper, retrouver un « emploi du temps » au sens littéral. Les activités culturelles cherchent à y avoir leur part : nous sommes invités en accès libre à écouter un concert, à regarder un opéra, une pièce de théâtre, à visiter un musée, à lire… Dans ces temps si difficiles, « remplir » au mieux le vide, dans un besoin compensatoire de distraction, est plus que légitime, c’est nécessaire ; même si cela n’apaise pas tout à fait, cela aide. Mais pour les acteurs culturels, l’enjeu est aussi de démontrer combien la culture devrait avoir une place plus centrale dans nos existences quotidiennes. Qu’ils soient institutionnels ou indépendants, ils l’ont d’ailleurs bien saisi. Passé la sidération des premiers jours, ils se sont mobilisés très vite. Convaincus que la culture sous toutes ses formes est un viatique pour chacun d’entre nous qui relie au monde et aux autres, à la condition que soit assurée la continuité de sa présence, ils ont accepté de jouer la carte du virtuel, remisant momentanément ce qui est au cœur de leur métier : le contact direct du public avec les œuvres, et leurs interprètes quand il en faut. Les actions individuelles ont été d’emblée nombreuses, spontanées et engagées, qu’elles émanent d’écrivains, de musiciens, de chanteurs, de peintres, et les institutions n’ont pas été en reste.

L’ensemble de ce qui est mis à notre disposition traduit autant le souci de la qualité des propositions que celui de n’exclure personne, récusant le débat entre culture populaire et culture élitiste, et donnant un élan nouveau à l’ambition d’une « culture pour tous », fondement de la démocratisation culturelle. L’usage du numérique offre l’opportunité d’élargir le public, aussi bien géographiquement que socialement, en le touchant directement chez lui. Et le public a répondu présent. La fréquentation du site d’un musée comme le Louvre a décuplé depuis le début du confinement. Les visites virtuelles des expositions de la Bibliothèque nationale de France ont augmenté de 113 %, tandis que la diffusion en ligne de la Manon de Massenet, qui n’a pu être jouée que trois fois à l’Opéra de Paris, a été consultée plus de 370 000 fois. La contrainte de s’en tenir à des propositions numériques s’est aussi avérée l’occasion de développer le participatif. Il s’agit là d’un bénéfice dont le monde de la culture devra tirer parti dans l’après-pandémie, fort de l’acquis constitué lors du confinement et des expériences de chacun en matière de relations virtuelles.

Les différentes institutions ont construit leurs programmes à leur mode, suivant leur singularité propre. Ceux que nous citons sont tous, à des titres divers, exemplaires. La Comédie-Française, la Philharmonie de Paris ne se sont pas contentées de puiser dans leurs archives et de rediffuser. Elles ont instauré des rendez-vous dans des programmes quotidiens, conçus semaine après semaine. Par le respect du rituel de l’horaire de début du spectacle, elles cherchent à restituer, dans le virtuel, l’attente, un peu de l’excitation et du pacte particulier entre le spectateur ou l’auditeur et les acteurs ou les musiciens ; elles sauvegardent ainsi quelque chose de la relation incarnée propre au spectacle vivant, de cette capacité à réunir, en un lieu et en un temps, des individus isolés et assemblés. De son côté, la Comédie de Valence propose des projets de création participatifs, comme l’écriture en commun durant toute la période confinée d’un voyage imaginaire à partir d’un texte de Marc Lainé.

Le violoniste Renaud Capuçon donne un petit concert quotidien de deux minutes et vingt secondes sur Twitter et, en hommage aux soignants, a convié, pour un concert virtuel, des amis musiciens à jouer, tous ensemble et chacun seul dans son lieu, Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns. Le T2G de Gennevilliers a mis en place des ateliers libres virtuels pour une séance de pratique artistique avec un artiste dont le nom est tenu secret jusqu’au début de l’atelier, afin de ménager l’effet de surprise. L’énergie du spectacle vivant est particulièrement étonnante ; on mesure ainsi combien l’enjeu économique qu’est sa survie mobilise ceux qui courent le danger de voir disparaître leur profession et leur mission.

Réfléchir et rêver

L’engagement du monde de la culture est impressionnant, le foisonnement remarquable et très prometteur. Cependant, dès lors qu’il s’agissait d’évoquer l’après-pandémie, la culture a été, jusqu’à l’annonce de l’annulation des festivals et des mesures d’aide pour y faire face, globalement absente des discussions dans les médias comme des prises de parole politiques. Il est vrai qu’il y avait, et il y a toujours, des urgences vitales sur les plans sanitaire, économique et social ; elles vont perdurer un temps après le choc que nous aurons vécu, et qui n’aura pas fini de sitôt de transformer nos existences. Mais il ne faudrait pas que, passé les annulations de l’été et leurs conséquences dramatiques, la culture n’apparaisse que de façon incidente dans le débat public. Cela témoignerait alors de la dévitalisation de la culture dans une société des loisirs et d’un consensus autour de cet état de fait. Or on ne peut pas considérer que la culture ne relève plus de l’essentiel au motif qu’elle aurait été plus ou moins dissoute dans l’industrie du divertissement, l’entertainment, avec ce que cela suppose de formatage, de stéréotype, d’uniformisation, ainsi qu’Adorno l’a décrit dès 1947 dans La Dialectique de la Raison, et repris dans ses conférences radiophoniques de 1962 sur l’industrie culturelle1.

Il ne s’agit pas ici de condamner ni de moraliser. Nous sommes les premiers à retrouver avec plaisir Louis de Funès dans ses grands rôles sur notre écran de télévision, à voir et revoir nos séries préférées sur Netflix, et à nous concentrer sur nos jeux vidéo. L’entertainment offre de l’évasion, il permet un temps d’oublier. L’oubli met entre parenthèses, il y réussit bien. Mais en situation de crise justement, si le divertissement est nécessaire, il n’est pas suffisant. Il nous faut aussi affronter les chocs émotionnels qui envahissent nos vies. Nous avons besoin de munitions. La culture nous les fournit. Comment expliquer autrement le regain d’intérêt dans le monde entier pour La Peste d’Albert Camus, depuis le début de la crise du Covid-19, comme celui de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo après l’incendie de la cathédrale, il y a tout juste un an ? Quand nos repères vacillent, la lecture est un refuge, plus encore peut-être un recours. À la différence des produits à consommer et formatés de l’entertainment, les œuvres sont des précipités d’expérience qui nous aident à construire la nôtre et à avancer.

À la différence des produits à consommer et formatés de l’entertainment, les œuvres sont des précipités d’expérience qui nous aident à construire la nôtre et à avancer.

«Réfléchir et rêver face au confinement», le slogan militant choisi par la MC93 pour son magazine en ligne exprime bien ce pouvoir de la culture. Son programme le montre. Le site de la MC93 permet ainsi de piocher selon son état, son humeur, en vrac, dans le Bajazet de Racine, la pensée 139 de Pascal sur le divertissement, les interventions des habitants de la Seine-Saint-Denis, une discussion avec Achille Mbembe, une lecture par des acteurs de différents pays et dans différentes langues du Décaméron de Boccace, écrit après la peste noire de 1348. C’est parce que la culture sait mêler et assembler les temps, les lieux, les textes, les genres et les interventions que les vivants d’aujourd’hui peuvent commencer à réfléchir pour mieux rêver à construire l’après. Un metteur en scène et directeur de théâtre, Jean-Pierre Vincent, l’avait bien formulé : «Si l’on n’a pas un rêve d’avance, alors on ne fait que gérer.» Et dans l’après-pandémie, la gestion efficace ne suffira pas, il faudra de l’imagination.

Nous sommes arrivés à un seuil. Il est déjà certain que la pandémie, par-delà le confinement, provoquera une crise économique d’une violence sans précédent. Le monde de la culture sera frappé de plein fouet. Non seulement il lui sera demandé de réduire ses coûts plus drastiquement qu’à d’autres secteurs considérés comme vitaux, mais encore on doit craindre la disparition de nombre de ses acteurs, voire de ses institutions. De plus, la culture n’existe et n’occupe sa place que dans et par du partage et de l’échange ; les rencontres, les interactions sont son oxygène, elle en a besoin pour vivre et c’est ce qui la rend indispensable pour nous. Afin qu’elle puisse contribuer à nourrir une intersubjectivité qui est le fondement d’une société, de son humanité, elle réclame le face-à-face, des visages et des corps. Que seraient une représentation sans la présence de spectateurs, un musée sans visiteurs ? Les œuvres sont toujours adressées, leur plénitude n’est atteinte que lorsqu’elles sont reçues.

Malgré l’investissement réussi dans le virtuel opéré durant le confinement, le secteur pourra-t-il survivre à un « tout-virtuel » que le capitalisme numérique, dans lequel nous entrons, encouragera pour des raisons d’économie ? Pour paraphraser Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, ceci tuera-t-il cela ? Peut-être subsistera-t-il ce qui peut avoir une rentabilité immédiate, mais rien n’est moins sûr. L’économiste Daniel Cohen décrit ainsi ce qui nous arrive : «La crise sanitaire apparaîtra rétrospectivement comme un moment d’accélération de cette virtualisation du monde. Comme le point d’inflexion du passage du capitalisme industriel au capitalisme numérique, et de son corollaire, l’effondrement des promesses humanistes de la société post-industrielle2.»

Pour un engagement de l’État

Quelles qu’aient pu être les divergences de perspectives et de conceptions, les attaques qu’elle a subies, la culture, depuis 1945 et jusqu’à il y a peu, n’a jamais été considérée comme accessoire. Ciment social, lien social ou au contraire manipulation d’une classe par une autre, aliénation, plaisir réservé à une caste, trop chère ou trop défensive, ou émancipatrice et moyen d’apprendre à se révolter, elle était là et son existence n’était pas remise en cause. Elle avait peu ou prou résisté à la part grandissante que prenaient les industries culturelles, et le goût croissant que celles-ci produisaient pour l’entertainment. Les « promesses humanistes » résonnaient donc encore, et la préservaient.

Bien plus, l’État, en France, s’en était porté garant, avec une politique culturelle prise en charge par un ministère propre depuis 1959. Il y avait eu des hésitations quant à son rôle, aux orientations à impulser. Cependant, elle demeurait associée concrètement à des enjeux fondamentaux de la société, qu’il s’agisse de l’éducation, de la démocratisation, de la décentralisation, de l’innovation…

Mais quand la crise du Covid-19 a explosé, nous n’en étions plus là. D’abord, dans le domaine des politiques publiques, l’évidence du caractère central de la culture avait cédé le pas, depuis quelques décennies et particulièrement après la crise de 2008, à une rationalité économique de plus en plus exigeante, bureaucratisant les institutions culturelles. Ensuite, le poids grandissant dans la société des loisirs des géants de l’entertainment et du tourisme de masse avait déjà largement autorisé à considérer la culture comme une distraction parmi d’autres. Enfin, les tensions dans le registre sociétal sur ce que devaient proposer les institutions culturelles avaient conduit à leur demander sans cesse d’apporter des réponses dans des domaines pour lesquelles elles n’étaient pas toujours compétentes : la facilitation sociale, le bien-être des individus, des expériences à vivre dans des lieux dont ce n’était pas la finalité première.

Nous sommes à la fin d’une ère. La situation réclame un engagement fort de l’État à un moment où, même si nous ignorons de quoi demain sera fait, les acteurs culturels vont devoir lutter pour leur survie. C’est là l’urgence prioritaire dans ce domaine. Elle balaie toutes les tensions qui, sur fond de décentralisation et de démocratisation culturelle, avaient occupé l’horizon des politiques publiques de la culture depuis Malraux, et par-delà les années Lang, et qui s’étiolaient depuis les années 1990 : académisme/avant-gardes, tradition/création-innovation, patrimoine/art vivant, voire économie/culture. Il s’agit d’un vrai retournement qui obligera à refonder une politique publique de la culture, et à penser, à nouveaux frais, la place et le rôle qu’y joueront les institutions culturelles. Les abandonner aux lois de la demande et du marché pour survivre et se reposer sur la relative autonomie de certaines, en exigeant d’elles qu’elles coûtent le moins possible à la collectivité, serait contre-productif. Dans un monde malmené par des fragmentations nouvelles, les institutions culturelles devront au contraire être considérées sous les auspices de leurs capacités structurantes, de la réactivité que leur donnent leur maillage territorial, la solidité de leurs acquis et l’investissement de leurs équipes. Elles seront ainsi, en France, non pas un frein, mais un atout : on l’a d’ailleurs vu durant la crise du Covid-19.

La culture vive est un des moyens de réparer une société blessée, agitée par ses conflits intérieurs, et angoissée, dans laquelle l’autre est devenu, avec le Covid-19, encore un peu plus objet de défiance. Dans les urgences qui nous attendent, il y aura aussi à renforcer la cohésion démocratique. Nous avons besoin de l’expérience esthétique pour cela, et de la présence réelle des œuvres d’art dans lesquelles puiser l’énergie de « réfléchir et de rêver ». Jean-Luc Lagarce y appelait : « Une société, une cité, une civilisation qui renonce à l’Art, qui s’en éloigne, au nom de la lâcheté, la fainéantise inavouée, le recul sur soi, qui s’endort sur elle-même, qui renonce au patrimoine de demain, au patrimoine en devenir pour se contenter, dans l’autosatisfaction béate, des valeurs qu’elle croit s’être forgées et dont elle se contenta d’hériter, cette société-là renonce au risque, elle s’éloigne de sa seule vérité, elle oublie par avance de se construire un avenir, elle renonce à sa force, à sa parole, elle ne dit plus rien aux autres et à elle-même3. » Le virtuel n’y suffira pas. Son temps n’est pas le même, sa disponibilité permanente un obstacle à un rapport différent au monde : celui d’une attention, d’une conscience responsable et de l’exercice du jugement qui est le temps de la culture.

  • 1. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison. Fragments philosophiques [1944], trad. par Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1983 et T. W. Adorno, Introduction à la sociologie de la musique. Douze conférences théoriques [1962], trad. par Vincent Barras et Carlo Russi, Genève, Contrechamps, 1994.
  • 2.  Entretien avec Daniel Cohen, « La crise du coronavirus signale l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique », Le Monde, 2 avril 2020.
  • 3.  Jean-Luc Lagarce, Du luxe et de l’impuissance, et autres textes, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2008.

Sébastien Allard

Conservateur général du Patrimoine, directeur du département des Peintures du musée du Louvre, il est notamment l’auteur, avec Danièle Cohn, de De l’Allemagne (Hazan, 2013). 

Danièle Cohn

Professeure de philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle est notamment l’auteure de L’Artiste, le vrai et le juste (Éditions rue d’Ulm, 2014). 

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