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Dans le même numéro

Mary Douglas, Baron Isherwood: Pour une anthropologie de la consommation. Le monde des biens

novembre 2008

#Divers

Librairie

Mary Douglas, Baron Isherwood, POUR UNE ANTHROPOLOGIE DE LA CONSOMMATION. Le monde des biens, Traduit de l’anglais par Manuel Benguigui, présentation de Benoît Heilbrunn Paris, Institut français de la mode/Éd. du Regard, 2008, 234 p., 24 €

The World of Goods paraît en 1979, signé par une anthropologue, Mary Douglas (1921-2007) auteur du célèbre ouvrage De la souillure1, et un économiste. Ils apportent un regard ethnographique sur une réalité économique qui contribue à changer profondément toutes les sociétés contemporaines, au point de les uniformiser, peu ou prou, en une « société de consommation ». Pour la plupart des économistes, l’acte de consommer relève du marché, c’est-à-dire du jeu autorégulé entre une offre et une demande. Pour les économistes dissidents, plus ou moins marxistes, la consommation est l’autre mot pour dire « aliénation », c’est-à-dire manipulation des consommateurs, à qui l’on vend plus de rêve que de satisfaction ! Ce qui intéresse les auteurs ne concerne pas la soi-disant rationalité de l’homo oeconomicus, mais les fondements anthropologiques des échanges, marchands ou non, monétarisés ou non. Empruntant leurs exemples à la littérature (Henry James, Anthony Trollope), à l’anthropologie (Bourdieu, Lévi-Strauss, Malinowski, Sahlins, Evans-Pritchard), à la sociologie (Veblen, Schutz, Becker, Tarde, Halbwachs) et à l’économie (Keynes, Hicks, Sraffa, Jevons, Kuznets, Friedman, Marshall), ils démontrent que la consommation est bien davantage que l’acquisition d’un bien, c’est une forme de communication et par conséquent d’interaction. Ainsi, en consommant, l’individu se socialise. « L’alimentation, écrivent-ils, est donc affaire de petits rituels et d’occasions de socialisation qui appellent certaines composantes et certains types de combinaisons. » Ils reprochent aux économistes de ne pas nous renseigner sur le pourquoi de l’acte d’achat. Ils rendent hommage à Duesenberry de rompre avec l’orthodoxie économiciste et d’introduire un peu de sociologie dans les mécanismes pseudopsychologiques des consommateurs (l’épargne, l’anticipation, la constitution d’un patrimoine…) et de rejoindre ceux qui pensent que « le monde est construit socialement ». Ils considèrent que les « biens sont porteurs de sens, mais aucun en lui-même » et que, par conséquent, le consommateur doit à la fois satisfaire un « besoin » et émettre une « information », d’où un langage des biens consommés, mais aussi de leur périodicité, de leur renouvellement, de leur accord avec le milieu social ambiant. Plusieurs études montrent que des amis qui boivent un verre au pub le consomment à la même vitesse. Non seulement, ils sont ensemble, mais font un ensemble, par l’adoption quasi spontanée du même rythme. Ce sont les logiques d’usage qui, aux yeux des auteurs, priment sur la logique économique2. Le lecteur est invité à analyser le « monde des biens » comme résultant de nombreuses transactions aux finalités plus sociales (rang, statut, place, etc.) qu’économiques. Depuis, d’autres auteurs ont étudié le don (Caillé, Godbout, Latouche), la dépense (Bataille, Hénaff), le luxe (Assouly, Paquot), à partir de ce qu’ils représentent à l’échelle d’un groupe et pour caractériser des individus spécifiques, sans se borner à en mesurer les effets sur la richesse des agents mais sur leur utilité sociale, symbolique et même existentielle.

Thierry Paquot

Lucien Jaume, TOCQUEVILLE. Les sources aristocratiques de la liberté, Paris, Fayard, 2008, 473 p.

Biographie de Tocqueville ? Le livre de Lucien Jaume, essai ambitieux d’interprétation de la Démocratie en Amérique, semble s’être égaré dans une collection réservée aux biographies historiques puisqu’on ne découvre rien de vraiment neuf sur l’homme Tocqueville, sa vie publique ou d’improbables et frivoles « tas de petits secrets ». Mais qui espère entrer en compréhension intime avec le « travail de pensée, de rationalisation, d’élocution même » à l’œuvre dans le traité politique de 1835-1840 trouvera ici de vraies clefs. Lucien Jaume, érudit philosophe, connaisseur très précis du libéralisme du xixe siècle et fin interprète des moralistes français, œuvre en effet à démêler l’écheveau embrouillé des influences intellectuelles de Tocqueville. Ou, pour mieux dire, car l’auteur récuse le terme piégé d’« influence », il confronte avec minutie l’interprétation tocquevillienne de la modernité démocratique avec des traditions philosophiques hétérogènes tout en la situant dans le contexte de la littérature politique contemporaine de Tocqueville, dans une perspective assez proche de l’histoire des idées.

Ces confrontations permettent d’abord à Lucien Jaume de clarifier le maître concept tocquevillien de « démocratie » : la souveraineté du peuple redéfinie dans et par les libertés locales, une religion moderne dont le premier article de foi est la sagesse du public, une aspiration collective au bien-être matériel et à la consommation. Des développements sont aussi consacrés aux désaccords entre Tocqueville et Guizot promoteur d’un « libéralisme par l’État » étudié par Lucien Jaume dans l’Individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, aux sous-conversations passionnantes entre Tocqueville et son parent Chateaubriand sur « l’avenir démocratique du monde », à l’inscription de Tocqueville dans la tradition du libéralisme parlementaire. Mais ces chapitres de rappel sont moins originaux que les mises au point, à peu près définitives, sur les relations entre Tocqueville et le traditionalisme, le libéralisme de culture protestante et le jansénisme intellectuel.

De la pensée contre-révolutionnaire (Bonald, Maistre), Tocqueville retient le diagnostic d’atomisation de la société révolutionnée sous l’effet de l’individualisme démocratique. Mais il ne croit pas à la déliaison anarchique et il discerne, en sociologue, les nouvelles formes du lien (les associations, la religion) comme de la contrainte collective (la majorité, l’opinion publique). C’est alors l’occasion, pour Lucien Jaume, de développer une réflexion sur la question de l’autorité dans les démocraties, réflexion qu’il poursuit tout au long de son livre. Si l’égalité détruit les formes anciennes de l’autorité – politique, religieuses, intellectuelles –, celles qui structuraient hiérarchiquement les sociétés aristocratiques, la démocratie selon Tocqueville produit un nouveau système d’autorité, un maître tout-puissant : l’opinion publique à laquelle adhèrent spontanément et, à la limite, involontairement, les individus. Les penseurs traditionalistes déplorent la perte des croyances dogmatiques, ils en accusent la Philosophie, la raison individuelle quand c’est la raison individuelle qui, ralliant d’elle-même la raison générale ou l’opinion commune, assure l’emprise du social sur l’individu.

Tout comme il restitue au plus près du texte les termes exacts de cette « polémique feutrée » en forme d’« appropriation-destruction » des thématiques du traditionalisme, Lucien Jaume organise le débat entre Tocqueville et le protestantisme de son temps. À l’antisociologisme d’un Alexandre Vinet chez qui la valeur individuelle transcende la contrainte sociale, Tocqueville oppose une lecture de la religion comme fait de société. Face à l’anti-utilitarisme de Constant (De la religion) pour qui le sentiment religieux est par nature désintéressé, il tranche avec réalisme en faveur de la doctrine de « l’intérêt bien entendu » en matière de religion parce c’est le seul catéchisme acceptable par les hommes démocratiques.

Lucien Jaume restitue alors la généalogie de cette notion d’« intérêt bien entendu », expression du calcul utilitariste, évidemment décisive dans la Démocratie en Amérique, surtout le volume de 1840 où Tocqueville résout par ce biais la question cruciale de la convergence entre intérêts particuliers et intérêt général dans les démocraties. Tocqueville y révèle également, avec sa nature de moraliste, son souci de trouver une morale adaptée aux temps nouveaux. Il s’inscrit visiblement dans la filiation d’Helvétius dont la préoccupation première, dans De l’esprit, avait été de trouver la formule d’une morale ajustée à la société commerciale, de faire la part des intérêts particuliers, de les faire servir à la collectivité. En amont des Lumières, sur le terrain des conciliations possibles entre principe d’utilité et morale, ou religion, Tocqueville dialogue aussi avec les moralistes français dont il est familier, Pascal au premier chef.

Plusieurs chapitres lumineux sont consacrés à problématiser la relation de Tocqueville avec le jansénisme comme corpus philosophique et comme culture ou tradition intellectuelle encore très prégnante dans la France des années 1830-1840 – la volumineuse enquête de Sainte-Beuve dans son Port-Royal en témoigne. Lucien Jaume cerne bien la « position jansénisante » de Tocqueville, sorte d’habitus critique superbement résumé par le philosophe Alain cité ici :

Ce qui est jansénisme, c’est une résignation devant l’ordre, sans aucun respect, c’est le refus d’un dieu des choses comme elles vont et une profonde défiance à l’égard de la justice qu’on nomme divine.

Il en relève aussi les composants fondamentaux : sens tragique de la finitude de l’homme, énigme de sa condition, dualisme de sa nature. Il explique la fascination de Tocqueville pour le spiritualisme radical, les fulgurances d’écriture de Pascal, et il souligne les convergences profondes, sur l’utilité sociale de l’amour-propre, entre les propositions tocquevilliennes et les réflexions de Domat ou de Nicole surtout (De la charité et de l’amour-propre : « On donne pour obtenir. C’est la source et le fondement de tout le commerce qui se pratique entre les hommes »).

Reprocher à ce bon ouvrage d’être très « français » – ce qu’il est : l’enjeu américain est quelque peu négligé – serait bien vain. Le livre de Lucien Jaume s’affirme comme un livre de synthèse qui confirme et approfondit le renouvellement critique sur la pensée de Tocqueville depuis une décennie : son utilitarisme, véritablement rendu à sa pertinence, l’importance de la filiation avec les moralistes, les premiers de nos sociologues, son ambition d’adapter la religion à la modernité compte tenu des passions démocratiques, les qualités d’écrivain d’un penseur fort soucieux de ses mots.

Laurence Guellec

Marie-Claude Blais, LA SOLIDARITÉ. Histoire d’une idée, Paris, Gallimard, 2007, 22, 50 €

Le titre du livre de Marie-Claude Blais ne rend pas bien compte de son ambition : pour cette spécialiste des doctrines de la IIIe République, auteur d’un ouvrage qui a fait date sur Renouvier3, il s’agit moins de dresser la généalogie de l’idée de solidarité en général que de cerner les sources conceptuelles et d’examiner le contenu de la doctrine républicaine française de la solidarité. On ne trouvera ainsi, dans son exploration érudite, que très peu d’incursions hors des frontières françaises et aucune véritable généalogie du mot « solidarité » avant les années 1830. Son objectif, qui a toute sa pertinence, est autre : en partant du livre Solidarité que publia en 1896 Léon Bourgeois, homme politique majeur du Parti radical – dont Marc Sorlot a donné récemment une belle biographie4 –, l’étude s’efforce de déterminer le contenu doctrinal et les sources conceptuelles de la doctrine dite du « solidarisme », qui a connu une brève mais intense ferveur entre la fin du xixe siècle et le début du xxe siècle, et dont le rôle a été majeur, comme l’ont montré les travaux de Robert Castel, dans la légitimation de la protection sociale en France durant cette période. Le grand mérite de l’étude de M.-C. Blais est de montrer, en partant des années 1830, à quel point la genèse du solidarisme est complexe, aux confluents d’écoles et de courants très différents et parfois antagonistes : socialisme, libéralisme, républicanisme, positivisme, etc. Ce tableau détaillé qui exhume, avec clarté, bien des textes oubliés, doit inciter à éviter les affirmations trop péremptoires sur une essence supposée du républicanisme français, qui serait, pour les uns, foncièrement « positiviste », car fondé sur une conception organiciste de la société, et, pour les autres, radicalement « individualiste », car attaché à défendre la liberté et la conscience individuelle. Ce qui est sûr, à lire M.-C. Blais, c’est que l’on ne peut raisonnablement affirmer, comme l’avait fait pourtant Jean-Fabien Spitz dans le Moment républicain en France5, que le républicanisme français, et sa doctrine de la solidarité, n’ont absolument rien à voir avec le positivisme. En vérité, la pensée d’Auguste Comte est l’une des sources de l’idée républicaine de la solidarité, même si sa doctrine n’a pas été entièrement reprise : de nombreux solidaristes l’utiliseront et l’adapteront en accordant toute sa place à la doctrine des droits de l’individu. Ce sera le cas, en particulier, souligne M.-C. Blais, après l’Affaire Dreyfus.

Le solidarisme trouve donc ses sources dans les années 1830 : c’est une « idée romantique », au sens que Paul Bénichou a analysé dans le Temps des prophètes, portée notamment par les courants du socialisme humanitaire. Si Saint-Simon et Fourier posent les bases de la doctrine, ils parlent encore d’« association » plutôt que de « solidarité » : c’est entre la Révolution de Juillet et le « Printemps des peuples » de 1848 que fleurit la notion, avec l’apparition de la figure du « Peuple » et les souffrances sociales inséparables de l’essor industriel. Le surgissement de l’idée de solidarité est ainsi lié à celles de « mutualité » et d’« entraide », et aux pratiques concrètes d’organisations de secours mutuels, de coopératives, etc. Attentive à cerner la spécificité de chaque conception, l’auteur restitue les différentes formulations et théorisations du concept, de George Sand et son ami Pierre Leroux à Constantin Pecqueur : les uns et les autres, chacun à leur manière, repèrent dans l’idée de solidarité une « formulation laïque du principe évangélique ».

Mais M.-C. Blais ne se contente pas de retracer ces premières matrices conceptuelles. Elle souligne, avec une richesse et une finesse d’analyse impossibles à restituer ici, les évolutions que connaîtra ensuite le concept de solidarité. Ainsi, à partir des années 1850, elle repère un basculement : on se dirigerait vers une « vision contractualiste de la société, à partir des individus qui la composent ». Serait ainsi en germe une acception « juridique » de la solidarité, promise à un bel avenir. Autre moment de basculement, les années 1870 voient émerger le « paradigme scientifique », sous l’influence de la biologie et de la sociologie. Cette novation suscitera une multitude de débats, autour de la question centrale de savoir si la solidarité est un fait ou un idéal. Ce sont aussi ces débats qui traversent les discussions autour de l’école et de l’apprentissage de la solidarité, dont M.-C. Blais donne de riches aperçus.

La conclusion de l’ouvrage dresse un bilan des ambiguïtés et des apories du concept de solidarité. Selon M.-C. Blais, il y a là, en tout cas, un modèle typiquement français qui tient à ce que « la République ne peut s’accommoder ni de l’autoritarisme germanique ni du libéralisme britannique ». Sur ce point, on pourrait être tenté de nuancer : après tout, c’est en Grande-Bretagne que devait naître le plan Beveridge, lequel prend place dans une longue histoire de la pensée sociale, portée notamment par le « nouveau libéralisme ». Si ces courants n’ont pas agité le drapeau « solidariste », ils ont bien rompu avec le vieux libéralisme et contribué, de fait, à rendre leur pays beaucoup plus solidaire : un républicain comme Bourgeois ou un socialiste comme Mauss admiraient d’ailleurs certaines conquêtes sociales anglaises. Par ailleurs, M.-C. Blais souligne que les républicains français n’ont pas connu les apories de nos contemporains sur la solidarité planétaire, dans la mesure où ils pensaient encore dans le cadre de « l’État-nation triomphant ». Là aussi, on pourrait nuancer, et on peut regretter que le livre n’accorde guère de place à ce qui fut une grande préoccupation de certains solidaristes, dont Bourgeois lui-même, à savoir la « solidarité internationale ». Enfin, M.-C. Blais situe le renouveau de l’idée de solidarité dans les années 1980, sous l’influence notamment du combat de Solidarnosc et de Jean-Paul II. Autre point qu’il faudrait nuancer. La doctrine de la solidarité, dans l’Église, n’a pas seulement fait une « timide percée » en 1967, avec Paul VI. Elle est implicite dans l’encyclique Rerum Novarum (1931) de Léon XIII, et explicite dans l’encyclique Mater et Magistra (1961) de Jean XXIII. Et le principe de « subsidiarité », formulation catholique de la solidarité, est nettement conceptualisé dans Pacem in Terris (1963). Ces doctrines ont diverses sources allemandes de première importance que le livre de Blais n’examine pas, notamment l’œuvre du jésuite Oswald von Nell-Breuning, qui lui-même se situe en partie dans le sillage de Gustav Grundlach et de Heinrich Pesch, grande figure du solidarisme chrétien. Des auteurs peu connus en France, mais encore célèbres en Allemagne, et qui ont exercé une profonde influence, notamment sur la doctrine de la Cdu, laquelle a souvent mis en avant, comme d’ailleurs le Spd, le concept de « solidarité ». En Italie, dans l’après-1945, a fleuri aussi toute une littérature d’inspiration chrétienne faisant appel aux idéaux de « solidarité ». Un arrière-fond qui éclaire certaines spécificités de la démocratie chrétienne européenne : à l’heure où l’on s’interroge sur la nature du libéralisme allemand d’après-guerre, il serait intéressant d’y revenir. Il y aurait aussi à explorer les racines intellectuelles de la social-démocratie scandinave, en particulier suédoise, à l’époque notamment de Gunnar Myrdal. Toute la question serait ensuite de savoir quelles sont les différences entre ces conceptualisations et celle de nos « républicains » dont le livre de M.-C. Blais a le mérite de donner ici une magistrale archéologie.

Serge Audier

Patrice Gueniffey, LE DIX-HUIT BRUMAIRE. L’épilogue de la Révolution française, 9-10 novembre 1799, Paris, Gallimard, coll. « Les Journées qui ont fait la France », 422 p., 24 €

Historien de la Révolution et de la Terreur, Patrice Gueniffey propose ici un récit du coup d’État de Bonaparte en même temps qu’une analyse de la place de l’aventure napoléonienne dans la décade révolutionnaire. Ce travail d’histoire politique, inscrit en dédicace dans la continuité de François Furet, offre un portrait de Napoléon en jeune homme sur fond crépusculaire de « déroute des idéaux et des espérances », laminés par la guerre et la terreur. Il alterne ainsi les chapitres narratifs consacrés aux journées qui portent le jeune général au pouvoir avec les développements plus analytiques qui replacent ce changement de régime dans le contexte international et les dilemmes politiques de la période révolutionnaire.

Le coup de force en lui-même apparaît, curieusement, inévitable et malaisé dans l’exécution : à la fois martial et embarrassé, il ne rencontre guère d’opposition sans parvenir pour autant à se dispenser de forcer la main aux Conseils législatifs. C’est qu’il faut trancher le nœud gordien d’un changement de régime qui, pour être attendu, n’en reste pas moins extralégal…

Mais un drame plus large se joue, non moins inextricable, qui revient à savoir comment « terminer » la révolution, interrogation récurrente pour les acteurs eux-mêmes, dont Bonaparte se flatte de trouver l’issue dès sa déclaration liminaire : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée, elle est finie. » Il y parvient notamment en offrant, à travers sa personne, une alternative au double péril d’une nouvelle terreur jacobine et d’un retour de la monarchie. À travers le pouvoir personnel qu’il instaure, « son régime démontre la possibilité d’une représentation individuelle et pourtant démocratique de la souveraineté ». Celle-ci n’est possible néanmoins que par la restauration de l’État et la création concomitante d’une administration rationnelle, dont l’héritage a la solidité qu’on lui connaît.

Mais Patrice Gueniffey insiste sur la dépolitisation qui précède et accompagne le coup d’État. La pluie de titres et de distinctions qui ruisselle sur un personnel thermidorien fatigué et revenu de toutes les espérances révolutionnaires en reste le symbole le plus connu. Mais cette dépolitisation n’offre-t-elle pas aussi les conditions d’une réorientation du dévouement public vers la reconstruction d’un État administratif dont les fondements sont alors posés ? Une telle dépolitisation vaut certes mieux qu’une guerre civile, mais crée aussi un précédent du recours à l’homme providentiel qui marquera profondément la culture politique française…

Marc-Olivier Padis

Charles Tuffelli, JUSTIFICATION DE LA CORSE FRANÇAISE DU GÉNÉRAL PAOLI AU GÉNÉRAL BONAPARTE, 1755-1796, Gémenos, Autres Temps, coll. « Le temps de la pensée », 2007, 381 p., 25 €

La démocratie est ce type de régime politique où la légitimité du pouvoir repose sur la volonté commune des citoyens et non pas, comme en bien d’autres régimes volontiers plus brutaux, sur la sacralisation d’une tradition généalogique aménagée à dessein. De sorte que si l’histoire n’y est pas un fondement de la souveraineté, elle y demeure toutefois un important référentiel qui confère une dignité particulière à son exactitude. À ce titre, l’étude érudite menée par Charles Tuffelli sur les circonstances de la réunion de la Corse à la France au xviiie siècle se double d’un intérêt politique très actuel, parce qu’elle révèle comme mythe un récit tronqué, vieux de deux siècles, dont l’écho mémoriel résonne encore au sein de certains milieux indépendantistes insulaires.

Archives en mains – certaines ne furent pas, jusqu’à lui, intégralement mises au jour et exploitées –, C. Tuffelli démontre que de Louis XV jusqu’à la Ire République, Pascal Paoli fut à cent lieues d’être le champion romantique d’une Corse farouchement indépendante et, par symétrie, que les Bonaparte ne furent pas non plus ces traîtres qui contribuèrent à livrer leur île à la France pour mieux satisfaire une ambition familiale effrénée. Par réalisme politique, Paoli vit l’impossibilité du rêve indépendantiste et souhaita pour cela une Corse française, à la condition expresse du respect de son autonomie. À défaut, la sinueuse politique de Choiseul d’abord, puis, un quart de siècle plus tard, la radicalisation centralisatrice de la Convention à la tête d’une République aux abois, contraignirent Paoli à s’opposer par les armes à ces deux France-là. À l’inverse, la révolution décentralisatrice de 1790 provoqua aussitôt le ralliement du vieux leader exilé en Angleterre et son bref retour au sommet des institutions de son pays, comme patriote indissolublement corse et français. C. Tuffelli démonte alors les intrigues diffamatoires de la faction rivale du conventionnel corse Salicetti, qui ruinèrent à Paris le crédit de Paoli en 1792-1793. Il décrit en outre la manière dont Charles Bonaparte puis ses fils Napoléon et Lucien voulurent allier la fidélité au dessein de Paoli à leur propre ascension au sein du royaume de France puis de la République française.

D’une plume alerte, Charles Tuffelli rappelle ainsi la profondeur historique souvent méconnue de l’intégration de la Corse à la puissance française en soulignant que, selon la vision de Paoli, cette intégration fut et reste une condition paradoxale de la pleine existence du peuple corse. De la sorte, il restitue son plein relief à l’intelligente et opiniâtre politique d’un homme de pensée et d’action, c’est-à-dire sa véritable stature à l’homme d’État que fut Pascal Paoli.

Christophe Brun

Frédéric Abécassis et Gilbert Meynier (sous la dir. de), POUR UNE HISTOIRE FRANCO-ALGÉRIENNE, Lyon/Paris, Ens-Lsh/ La Découverte, 2008, 249 p., 20 €

L’ambition est assurément vaste : embrasser la double histoire franco-algérienne, de l’expédition d’Alger aux controverses de 2005 sur le « rôle positif de la colonisation » en Afrique du Nord. Pour ce faire, près de 90 historiens spécialistes de l’Algérie coloniale et contemporaine ont été conviés à débattre lors d’un colloque qui s’est tenu à l’Ens-Lsh de Lyon en juin 2006.

Ce livre ne contient pas à proprement parler les Actes de ce colloque, plusieurs tomes n’y suffiraient pas. Le texte renvoie à ces contributions publiées en ligne sur le site internet : « http//colloque-algerie.ens-lsh.fr/ ». Il consiste en la mise en perspective de ces dizaines de contributions, par une quinzaine d’historiens rapporteurs, rassemblées en six grands chapitres. En gros, un tiers du livre est consacré à la colonisation, un tiers à la guerre d’Algérie et un tiers aux différents produits de cette histoire depuis l’indépendance.

Il s’agit ici d’abord de répondre à la tentative du pouvoir législatif, c’est-à-dire politique, de dicter une histoire « idéologique » de la colonisation française. Même si cette demande de liberté de travail, d’écriture et d’enseignement est bien légitime de la part des historiens, il y a néanmoins quelque fraîcheur à penser qu’une telle histoire – que toute histoire ? – puisse être écrite en dehors de considérations idéologiques (comme le voudrait un contributeur).

D’autres points aveugles caractérisent ce travail, ainsi les longues pages relatives à l’historiographie de la colonisation et de la guerre d’Algérie et leur place dans l’enseignement primaire et secondaire. Il faut être loin des écoles et des lycées pour croire que les programmes d’histoire sont appliqués à la lettre, surtout dans une matière ultra-périphérique des programmes, à laquelle un élève consacre rarement plus de quelques heures de sa scolarité, ce que l’on ne peut d’ailleurs que déplorer.

Sur l’histoire de l’Algérie elle-même, les spécialistes pourront identifier les apports les plus récents de la recherche historique (ainsi le rôle de la Rfa comme base arrière du Fln, la socio-histoire du Constantinois en 1945).

La nation algérienne en émergence durant ces deux siècles demeure un vaste objet de controverse. Selon certains auteurs, celle-ci émerge de manière provisoire durant les années de résistance d’Abd-el-Kader. Pour d’autres, l’Algérie se « révèle » pendant la Première Guerre mondiale. Pour d’autres encore, c’est la répression des émeutes du Nord-Constantinois en mai 1945 qui est ce moment de surgissement national, dans l’humiliation de la répression des familles des libérateurs de l’armée d’Afrique et des promesses tronquées. Pour d’autres enfin, c’est la guerre d’Algérie qui forge la nouvelle nation algérienne.

À la lecture de ces chevauchements, on se demande si cette dimension téléologique, dans la quête de la « nation algérienne », ne masque pas l’essentiel : la longue résignation des populations musulmanes d’Algérie qui, en dépit de rares et violents surgissements, ont traversé silencieusement et pendant près d’un siècle cette « nuit coloniale » qu’elles ont décrié en fin de période. Sur ce point, comme sur le repli dans le religieux, le rôle fédérateur du confrérisme maraboutique, la lente infusion du réformisme musulman et l’imprégnation du nationalisme par l’idéologie salafiste des oulémas réformés, ce livre est peu disert, ainsi que le regrette un des auteurs.

Les contributions rapportées des 69 auteurs mentionnés dans ce livre disent beaucoup sur les post-colonial studies françaises. Ce livre constitue à cet égard un véritable legs historique. Pour la dernière fois, des acteurs de la guerre d’Algérie sont intervenus avec les deux ou trois générations suivantes de chercheurs et de professeurs. C’est le cas de Pierre Vidal-Naquet, mort peu après ce colloque, mais aussi, côté algérien, du grand historien engagé Mohammed Harbi. Leur est associée toute la génération qui a enseigné dans le Maghreb postcolonial des années 1960, aujourd’hui partie à la retraite. C’était le cas de Claude Liauzu, décédé depuis lors. La troisième génération, issue de l’école Ageron (B. Stora, G. Pervillé), domine aujourd’hui le champ de ces recherches, alors que déjà, les générations nées après la décolonisation y contribuent massivement (Branche, Thénaut, Abécassis…).

En fait, la quasi-totalité de l’école historique française des études maghrébines est présente (49 auteurs). Cela dit à la fois sa richesse, sa focalisation intense sur la guerre d’Algérie, indissociable de l’histoire de la France contemporaine, mais aussi son extrême concentration dans l’espace géographique (le Maghreb central). S’ajoutent à ces spécialistes une dizaine d’auteurs venus des institutions de la recherche en Algérie et une dizaine de spécialistes européens (anglais, allemands, hongrois et italiens) et, enfin, un canadien. L’absence de chercheurs marocain, tunisien ou égyptien est une lacune certaine, vu le rôle de ces pays dans la lutte de libération nationale algérienne, tout autant que celle de scientifiques ex-soviétiques ou américains.

Les objectifs scientifiques, démocratiques et pédagogiques affichés en introduction de l’ouvrage sont-ils atteints ? C’est moins l’Algérie et ses peuples qui sont le fil conducteur de l’ouvrage (quid des Imazighen rapidement évacués ?) que le « mixte franco-algérien », pour reprendre une expression chère à René Gallissot. Si, en troisième partie, l’ouvrage se disperse en de multiples considérations relatives aux lois mémorielles, au statut de la mémoire, à l’histoire des migrations, à l’épistémologie historique, à la fonction de l’historien ou à l’enseignement de la colonisation, cela prouve la richesse et les démembrements de ce champ historique.

C’est davantage le caractère très savant de certaines contributions, leur vocabulaire extrêmement sophistiqué, qui laissent un doute. Cet ouvrage de spécialistes est un repère utile, un compte rendu qui fera date, mais dont on peut malheureusement craindre qu’il ne déborde le cercle des initiés.

Pierre Vermeren

Avi Shlaim, LE MUR DE FER. Israël et le monde arabe, Paris, Buchet-Chastel, 2008, 775 p., 29 €

Paru en anglais en 2000, cet ouvrage est issu du travail de dépouillement des archives officielles israéliennes, rendu possible par la règle, inspirée de la pratique britannique, d’ouverture des archives publiques au bout de trente ans. L’historien d’Oxford entreprend ici l’analyse de la politique étrangère israélienne à la lumière notamment des délibérations internes du gouvernement israélien et des comptes rendus des négociations avec les chancelleries étrangères (ce qui nous vaut notamment un aperçu des échanges avec le gouvernement de Guy Mollet en 1956, inaccessibles dans l’Hexagone). Comme Avi Shlaim l’indique dans sa préface à la traduction française, c’est ce travail sur les archives qui a rendu possible la relecture de l’histoire israélienne proposée par les « nouveaux historiens » (Avi Shlaim lui-même, Ilan Pappé et Benny Morris) apparus en 1988. Il y explique également pourquoi la réception de ces travaux, qui remettent en cause le récit nationaliste, reste difficile, en particulier quand la violence reprend le devant de la scène et délégitime la critique historique.

Dans cet ouvrage, Avi Shlaim invite à rééquilibrer le partage des responsabilités dans l’échec des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens depuis l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. L’absence d’interlocuteur palestinien capable ou désireux de négocier avec Israël et de répondre à ses propositions est souvent présentée comme l’explication de l’impossibilité de parvenir à un accord de paix. À l’encontre de cette présentation couramment admise, Avi Shlaim retrace un processus plus complexe où le choix de maintenir un rapport de force militaire l’emporte plus souvent que les ouvertures négociées comme celle d’Oslo. Il y voit la continuité du thème du « mur de fer » dans l’histoire du sionisme. Cette expression, reprise du titre d’un article de Zeev Jabotinsky, illustre la conviction qu’un accord ne sera possible avec les Palestiniens que lorsque ces derniers auront reconnu qu’ils se trouvent dans une situation de faiblesse tangible. Au-delà de la recherche légitime de préalables de la négociation, il apparaît à Avi Shlaim qu’en maintes occasions l’opportunité d’un accord a été reportée à une étape ultérieure où, supposément, l’esprit national palestinien aura été complètement brisé. Cette logique du « mur de fer » n’a sans doute rien d’insurmontable, conclut sobrement Avi Shlaim : « Les nations, comme les individus, sont capables d’agir rationnellement – après avoir épuisé toutes les autres solutions. »

Marc-Olivier Padis

François-Xavier Fauvelle-Aymar, HISTOIRE DE L’AFRIQUE DU SUD, Paris, Le Seuil, coll. « L’univers historique », 2006, 468 p., 25 €

François-Xavier Fauvelle-Aymar propose une histoire de ce qu’il est convenu d’appeler depuis la formation de l’Union sud-africaine en 1910, dominion de l’Empire britannique, et depuis son accession à la souveraineté en 1931, l’Afrique du Sud. En réalité, c’est plutôt à la compréhension de l’histoire d’un espace progressivement unifié que nous invite l’auteur : le sud de l’Afrique australe, du fleuve Limpopo, du désert de Kalahari et du fleuve Orange jusqu’au cap de Bonne Espérance. Cette région se présente comme un ensemble d’espaces mouvants quant aux territoires, aux peuplements, aux identités et aux constructions politiques qu’unifia pour la première fois la Grande-Bretagne en 1902 au lendemain de la guerre anglo-boers (1899-1902) en annexant au Cap et au Natal les deux républiques afrikaners du Transvaal et de l’État libre d’Orange. La nouvelle Afrique du Sud ouvre depuis 1990 un nouveau moment historique de fixation et de redéfinition des territoires, des peuplements et des identités.

Pour le non-spécialiste et l’ignorant de l’Afrique du Sud que nous sommes, le grand mérite du livre de François-Xavier Fauvelle-Aymar est de nous instruire et de nous préserver « d’une interprétation de l’histoire ancienne [de l’Afrique du Sud] à l’aune des enjeux politiques de l’histoire récente ».

La tentation pourrait être de construire une histoire téléologique dans laquelle l’historien concentrerait son attention vers les seuls phénomènes de l’histoire des populations et des territoires en présence, convergeant vers la mise en place progressive d’un régime de séparation qui aboutit en 1948 à l’institutionnalisation de l’apartheid. Cette démarche ravalerait l’historien aux rôles de prophète du passé et de petit ingénieur démontant la machinerie de l’apartheid de façon à en faire son archéologie et sa protohistoire. François-Xavier Fauvelle-Aymar montre au contraire que si de puissants mécanismes œuvraient à la ségrégation, aucun déterminisme absolu dans l’histoire sud-africaine ne tendait de façon inévitable vers cette formule de ségrégation institutionnalisée. Il exista au contraire dans l’histoire sud-africaine des moments de tensions au cours desquels les chemins n’étaient pas dessinés à l’avance. Ce fut le cas au début du xixe siècle peu après l’intégration de la colonie du Cap dans la couronne britannique. En 1828, le gouvernement britannique accorda aux Hottentots les mêmes droits qu’aux colons en matière d’accès à la propriété foncière. Ils ne purent en profiter qu’en très petit nombre, faute d’argent. Enfin, des Africains disposaient du droit de vote dans la colonie du Cap. Il était soumis non à des critères raciaux mais au paiement d’un cens. L’Angleterre sacrifia son extension à l’ensemble des territoires sur l’autel de l’unification après la guerre avec les Boers. L’histoire de l’Afrique du Sud n’était donc pas une ligne conduisant droit à l’aparthied.

Elle était encore moins un grand fleuve qu’empruntèrent les unes après les autres les populations qui l’habitèrent pour se diriger vers la société multiraciale et multiculturelle. En effet, par réaction à la première vision, la tentation serait de céder à une histoire répondant au processus de construction de la nation arc-en-ciel post-apartheid, à la suite du travail de réconciliation nationale, et de mettre l’accent sur les moments de l’histoire sud-africaine où les conditions d’une autre histoire existaient, où d’autres chemins étaient empruntables et par conséquent de narrer une histoire qui n’exista pas.

Face à ces deux tentations, l’historien peut prétendre à un illusoire détachement en peignant une vaste fresque de territoires composites, de populations et de leurs régimes. En faisant une histoire sur la longue durée, le dernier millénaire environ, depuis la formation de la civilisation du Zimbabwe jusqu’à la nouvelle Afrique du Sud, François-Xavier Fauvelle-Aymar nous épargne le plan généralement consacré à ces grandes synthèses historiques : le cadre géographique, la ou les civilisation(s) avant d’arriver à l’histoire politique qui coule alors à l’amont tel un ruisseau grossissant au fur et à mesure de son cours et se dévidant à l’aval dans un estuaire qui occupe généralement l’essentiel des ouvrages de ce genre. Il résulte de ces grands tableaux historiques une atrophie des temps anciens et une hypertrophie des temps présents, correspondant bien au présentisme de nos modes de pensée. François-Xavier Fauvelle-Aymar propose au contraire une histoire conceptuelle et spatiale (il existe une géographie historique, de même qu’une histoire géographique, attentive aux espaces-temps) organisée autour de cinq grandes questions traitées en cinq chapitres denses.

Le premier s’intéresse à l’espace en partant des mots, des noms, du vocabulaire. En effet, coloniser, prendre possession d’un territoire et soumettre les populations y vivant, ce fut d’abord nommer, inventorier, catégoriser comme le rappelle l’auteur. En retour, la réappropriation de l’espace par les Sud-Africains noirs depuis la fin de l’apartheid demandait que des noms fussent africanisés. En 1910, l’Afrique du Sud comptait quatre grands territoires : la province du Cap, le Natal, l’État libre d’Orange, le Transvaal. Depuis 1994, l’Afrique du Sud dispose de neuf provinces. L’africanisation des noms demeure modeste. Mandela et les dirigeants de l’Anc ont compris que la réappropriation de l’espace réel et symbolique par les Noirs ne passait pas par l’expropriation symbolique des Blancs. Les principaux changements ont été l’africanisation des noms des provinces. L’ancien cœur industriel et minier du Transvaal, la région de Pretoria, Johannesburg, Vereeniging, est devenu ainsi le Gauteng. Les anciens bantoustans, ces anciennes réserves noires, ont été réintégrés dans la continuité du territoire sud-africain.

Le deuxième chapitre aborde la construction des identités et des espaces à travers le peuplement. Il étudie les grandes phases du peuplement, ses ancrages dans les territoires, les formes que prit l’exploitation du sol par les différentes populations noires, coloured, métis, blanches. L’idéal unitaire de la nouvelle Afrique du Sud – « Nous, peuple de l’Afrique du Sud » établit la Constitution de 1996 dans un magnifique pluriel et singulier – s’oppose à l’idéal de rationalisation de la diversité humaine que l’histoire avait fabriqué dans cette région d’Afrique. L’auteur fait l’historique de ces peuplements qui aboutirent aux 44, 8 millions de Sud-Africains dénombrés en 2001 (35, 5 millions d’Africains noirs, 4 millions de coloured, 1, 1 million d’Indiens et d’Asiatiques, 4, 3 millions de Blancs) : société d’éleveurs khoesans sur la façade atlantique de la Namibie au Cap, sociétés d’agriculteurs noirs de peau, appelés les cafres, dans le Sud-Est, migrations forcées en provenance de la Côte des esclaves (Benin, Nigeria), de Madagascar, d’Afrique orientale, du subcontinent indien, de l’archipel indonésien, immigrations européennes, migrations intérieures au xixe siècle : le grand Treck conduisant du Cap vers l’Orange, le Limpopo, et en particulier le Transvaal d’abord des fermiers afrikaners puis des chercheurs de diamants (Kimberley, 1867) et d’or. Ces phases de peuplement produisirent une hybridation linguistique dans laquelle l’auteur voit une tendance de fond des populations sud-africaines dans la longue durée malgré les résistances identitaires aux xixe et xxe siècles et les hiérarchisations des groupes sociaux et ethniques. L’Afrique du Sud compte aujourd’hui onze langues officielles. Le fankalo appelé aussi « cafre de cuisine » est un mélange de différentes langues allant du zulu à l’anglais.

Le troisième chapitre montre comment les divers systèmes économiques, sociaux et politiques qui existaient en Afrique australe jusqu’au xixe siècle s’unifièrent progressivement sous l’effet de la colonisation, au profit des Blancs, aux xixe et xxe siècles. La présence des Anglais et des Néerlandais au Cap remontait à la fin du xvie et au xviie siècle quand la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Voc) établit une station de ravitaillement sur la route des Indes ouverte en 1497-1498 par Vasco de Gama, puis alloua des terres à des colons blancs.

Les deux derniers chapitres renouent avec la chronologie. Le quatrième est centré sur la période comprise entre le grand Treck des Boers de 1834-1840 et la fin de la guerre entre les Anglais et les Boers en 1902, période de guerre générale au cours de laquelle on assista parallèlement au développement de l’emprise territoriale des Blancs et à la marginalisation juridique des Africains. Cette évolution résultait de l’essor de l’industrie minière dans le nord de la colonie du Cap (diamants de Kimberley) et dans la république afrikaner (or du Transvaal). Elle transforma les paysans et éleveurs africains en prolétaires des villes. Le développement d’un capitalisme industriel minier nécessitait de fixer en effet une main-d’œuvre noire tout en évitant qu’elle se mélangeât aux Blancs. En 1872, le contrôle des migrants africains au moyen d’un laissez-passer obligatoire et payant (le pass) se généralisa.

De la sorte put s’achever la mise en place, à l’échelle de l’ensemble du pays, d’un dispositif articulant de façon fonctionnelle les centres industriels et les réserves africaines [les futurs bantoustans de la seconde moitié du xxe siècle] par la migration annuelle de centaines de milliers d’hommes entre leur domicile légal (la réserve) et leur lieu de travail (le compound)6.

Le cinquième chapitre porte sur le xxe siècle, dans lequel sont distinguées trois périodes. La première moitié correspondit au raidissement identitaire des Blancs. La fin de la guerre des Boers, une guerre coloniale menée par des Blancs contre d’autres Blancs, produisit dans l’Afrique du Sud en cours d’unification économique, territoriale et politique, un effet assez comparable à celui de la fin de la guerre de Sécession dans l’histoire américaine quand l’abolition de l’esclavage laissa place à la ségrégation raciale. En effet, lors de la réunion en 1910 des États afrikaners d’Orange et Transvaal aux colonies anglaises du Cap et du Natal qui créa l’Union sud-africaine, dominion britannique, la réconciliation entre les Anglais et les Afrikaners se fit aux dépens des Noirs. Les Blancs dénièrent aux Africains une existence politique en les excluant du droit de vote. Ils assurèrent leur domination économique et sociale en maîtrisant la main-d’œuvre noire par la généralisation, en 1911, de ce puissant moyen de contrôle qu’était l’obligation de posséder un laissez-passer pour se déplacer entre le lieu de résidence et le lieu de travail et par la constitution de réserves africaines en 1913. Enfin, les Blancs ne reconnurent pas d’autres langues que l’anglais et l’afrikaans. L’intégration économique et politique des quatre territoires de l’Afrique du Sud s’accompagna donc au début du siècle de la mise en place d’un ordre racial séparant les Blancs et les Noirs. Ce fut le prélude à la deuxième période, l’apartheid, de 1948 à 1990. La troisième période correspond bien sûr à la fin de l’apartheid et à la naissance de la nouvelle nation arc-en-ciel sous la conduite de Mandela puis de Mbeki.

Le titre ne suggère aucune lecture particulière du livre. L’ouvrage laisse le lecteur libre. L’historien y trouvera une réflexion sur les sources de l’histoire et les façons de l’écrire. Il y a une histoire de cette région avant et après l’archive écrite. La production de cette source pour l’histoire correspond à l’arrivée des Blancs et à la progression de l’État dans cette région. Pour faire l’histoire des Africains jusqu’au xviiie siècle, la principale source qui ne soit pas blanche est l’archéologie. Mais, les archéologues l’étaient, rétorquera-t-on. Quant aux récits des voyageurs blancs, ils sont précieux pour connaître les populations noires, mais ils en disent tout autant sinon plus sur le regard que portaient les voyageurs occidentaux que sur les populations africaines qu’ils découvraient. L’histoire « hors les murs » reste inévitablement intra muros.

Existait-il des entités politiques structurées, des organisations étatiques, des organismes urbains avant l’installation des Blancs au Cap et les débuts de la colonisation ? On touche bien sûr à des questions centrales sur le politique dans les sociétés africaines. La réponse de l’auteur à ces questions semble affirmative. Il existait sur le plateau zimbabwéen un maillage assez dense d’agglomérations urbaines, dont l’une de vingt mille habitants, présentant une certaine cohésion dès le xiiie siècle, c’est-à-dire à un moment où le monde arabo-musulman comptait de grandes villes et où les cités essaimaient dans le monde occidental. Ces sociétés connaissaient des États relativement constitués. Mais c’est à partir du xvie-xviie, lors de l’essor du royaume zulu, et surtout au xviiie et au début du xixe siècle, pendant la période dite Mfecane (grand maraudage en langue nguni), une époque de grandes violences politiques, sous le règne de Chaka (1816-1828), que s’amplifia la centralisation politique dans un contexte de terreur guerrière. Elle témoigne d’une complexification de l’État. Le Mfecane correspond en effet à une période de politique consciente d’expansion territoriale, de mise en place d’une armée zulu centralisée, organisée en régiments, et d’une militarisation de la société. François-Xavier Fauvelle-Aymar interprète la période Mfecane lors du règne de Chaka, présenté par les uns comme un Napoléon noir, par les autres comme un champion de cause zulu avec :

La mise à bas de l’ancien ordre social fondé sur l’autorité des chefs de famille et de lignage […] au profit d’une nouvelle société hiérarchisée, à l’exercice du pouvoir centralisé et militarisé7.

Au début du xixe siècle, l’étatisation des sociétés africaines se heurta à la colonie du Cap. Intégrée à la Couronne britannique en 1814, elle disposait d’à peu près tous les instruments politiques, économiques et sociaux occidentaux placés en terre d’Afrique : une bourgeoisie d’affaires, une société urbaine et rurale hiérarchisée, une milice de fermiers (le Kommando) défendant les intérêts de la colonie, fondée sur un véritable service militaire, assurant la conquête et la sécurité des régions pionnières. Elle disposait en somme du capital et du sabre. La transplantation de l’État occidental (le Cap) étouffant le développement d’un jeune État indigène en formation (Mfecane) ne se pose pas toutefois dans les mêmes termes en Afrique du Sud que dans d’autres régions colonisées dans la mesure où l’État sud-africain qui se constitua au xixe siècle finit par couper le cordon qui le liait à l’empire britannique au xxe siècle.

Comment devons-nous comprendre l’apartheid ? François-Xavier Fauvelle-Aymar rejette trois interprétations de l’apartheid. Il ne fut pas selon lui, « une forme flétrie et provinciale d’un calvinisme primitif8 ». En effet, ce n’est pas parce que les Boers allèrent chercher dans l’Ancien Testament des récits pour se penser comme un « peuple élu » et que certains voulurent bâtir l’idéologie ségrégationniste sur des fondements religieux, comme le pasteur Jacobus Du Toit (1847-1911) qui fonda la Ligue afrikaner, qu’il faut accorder un rôle décisif à cette théologie calviniste ségrégationniste. L’auteur pense plutôt que :

C’est peut-être moins dans la tradition érudite d’interprétation scripturale qu’il faut voir l’origine de l’idéologie ségrégationniste que dans la pratique religieuse des colons et la guerre de religiosité qui se développa parmi les brebis chrétiennes égarées sans pasteur dans les vastes zones-frontières de la colonie9.

Tocqueville avait déjà noté au cours de son voyage aux États-Unis « dans quelles aberrations l’esprit humain peut tomber, quand il est abandonné à lui-même10 ».

La différence entre les Américains et les Boers ne tenait pas dans le pullulement des Églises : on en comptait plusieurs milliers en Afrique du Sud au xixe siècle, l’Amérique n’en avait pas moins. Elle tenait au fait que des Britanniques partirent en Amérique d’abord pour des raisons religieuses, tandis que les Afrikaners quittèrent les Pays-Bas et la colonie du Cap pour des raisons économiques. Ils étaient poussés par la faim de terre puis de minerai. C’est pourquoi un peuple de fermiers égarés aux confins de la chrétienté ressentit que pesait sur lui la malédiction de Canaan. Il se considérait accablé de tous les malheurs par la faute des Anglais du Cap ou de Londres, et des Africains, lui qui se tenait à la frontière de la civilisation, devant lancer ses Kommandos contre les Barbares comme l’évoque Coetzee dans Waiting for the Barbarians11.

L’apartheid ne fut pas non plus une variante du fascisme ou du nazisme. L’Afrique du Sud ségrégationniste participa à la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Britanniques. Il ne fut pas davantage « un bastion arriéré du colonialisme12 ». John Vorster et Peter Botha n’étaient absolument pas le Kurtz d’Au cœur des ténèbres de Conrad.

L’apartheid fut plutôt « un totalitarisme original » qui naquit dans les conditions de sortie de guerre entre les Anglais et les Boers en 1902, de la nécessité de contrôler la main-d’œuvre noire et de la dérive radicale des nationalistes blancs à un moment où les masses africaines de plus en plus nombreuses – il y avait environ un Blanc pour cinq Noirs au début du xxe siècle ; il y a un Blanc pour dix non-Blancs, principalement des Sud-Africains noirs au début du xxie siècle –, en cours d’urbanisation et de prolétarisation, commençaient à se mobiliser et à se politiser. En effet, après la création de l’Union sud-africaine et la généralisation de mesures coercitives destinées à contrôler les Africains noirs, le South African Native National Congress fut créé. Il donna l’Anc en 1923 qui se développa dans les années 1960 et 1970 entre le massacre de Sharpeville en 1960, la condamnation de Mandela en 1961, la révolte et la répression de Soweto en 1976. L’apartheid fut aussi le résultat de conditions géopolitiques particulières : l’indépendance de la Rhodésie, de la Namibie, du Zimbabwe et des enclaves intérieures d’un côté, et de l’autre le développement de guérillas nationalistes et plus ou moins marxistes en Angola et au Mozambique, soutenues par l’Urss et Cuba, qui arrivèrent au pouvoir dans les années 1970. Elles justifiaient du coup une certaine tolérance des pays occidentaux en dépit des sanctions. On ne peut pas séparer la fin de l’apartheid de la fin de la guerre froide.

Si l’on partage l’admiration qu’éprouve François-Xavier Fauvelle-Aymar pour la conduite de la transition politique des années 1990 et l’espérance qu’elle suscita, on ressent qu’en terminant son histoire par l’évocation du roman de J. M. Coetzee, Disgrace13, l’historien, même s’il ne semble pas partager le pessimisme du romancier sud-africain vivant en Australie, n’est pas sans crainte pour l’avenir.

Le professeur David Lurie a perdu son poste à l’université. Il refusait de considérer devant les instances universitaires qu’il était coupable de séduire et de coucher avec une de ses étudiantes, pas plus qu’il se sentait coupable de contracter un amour tarifé avec une femme noire. Le lecteur n’est pas dans un roman de Philip Roth sur la côte est des États-Unis. Il est dans un roman de Coetzee en Afrique du Sud. David Lurie était professeur à l’université du Cap. Il ne trouve pas la paix auprès de sa fille, Lucy. Elle vit dans une ferme de l’intérieur, au milieu des Noirs. Violée, elle doit vivre sous le même toit, dans le même foyer que celui qui était hier son voisin, Petrus. Il devient son protecteur et son geôlier. Le vieux cafre prend possession de la terre et de la matrice. L’enfant est arc-en-ciel. Elle aimera cet enfant. Elle apprendra à l’aimer. Lucy doit expier pour le passé. Elle l’accepte et se tait.

Il ne faudrait peut-être pas conclure du roman de Coetzee que c’est au tour des Blancs de payer cette fois au grand comptoir de l’Histoire. L’avenir n’est pas donné. Il se construit chaque jour et cette nation a montré finalement qu’elle le faisait ces dernières années avec assez de sagesse et de modération, malgré la violence, constitutive de cette histoire, dans laquelle la société sud-africaine vit. François-Xavier Fauvelle-Aymar conclut de façon lucide et prudente :

La disgrâce touche d’abord ceux qui avaient le plus espéré du changement, ceux qui s’étaient fait le plus d’illusions. La formidable saisie de soi collective qui avait, dans les années 1990, assuré la transition politique en même temps que donné au monde l’image vivante d’une nation s’accouchant d’elle-même, n’a pas transformé une réalité sociale profondément marquée, et pour longtemps encore, par le passé14.

Jean-Pierre Peyroulou

Paul Gadriel, TOUT LE PLAISIR EST POUR MOI, Paris, Le Seuil, 2008, 267 p., 18 €

Ce livre s’exerce à une écriture à la limite entre le recueil de nouvelles et le roman. Sous-titré « Romans », au pluriel, l’ouvrage pourrait esquisser un roman, au singulier. Roman singulier et donc global, tant les thèmes et les propos se recoupent et tant l’omniprésence de l’auteur irrigue les textes.

On suit d’abord un jeune homme de bonne famille. Il est bien éduqué mais fâché avec les études supérieures et l’exercice professionnel, au grand dam de ses proches. Au fil des rencontres et des lieux, il profite des années 1970 et 1980 pour se laisser aller aux expériences de la vague hippie.

À l’origine de son aventure, une guitare, dont il gratte les cordes… au risque de blesser ses doigts. Pour ses personnages, Gadriel ne néglige ni la boisson, ni la drogue, ni surtout le sexe, lequel, mine de rien, envahit le récit jusqu’à ce que le héros épouse une dame divorcée d’une quinzaine d’années son aînée.

La fascination du jeune homme envers les adultes imprègne l’ensemble des romans. Mais pas n’importe quels adultes ! C’est toujours l’admiration de silhouettes extraordinaires qui épatent notre naïf et l’emploient. Il s’agira ici d’un homme politique en fin de course, qui a éclusé des cabinets ministériels pour s’inventer un job dans la francophonie. Quel curieux de ces milieux n’a pas rencontré ce genre de bavard impénitent et drôle, jamais à cours de bons mots et de projets mirifiques ? Là ce sera une bande de coopérants au Panama, logés sur les bords du canal, chez un tyranneau « tronche d’ananas ». En compagnie d’un dealer dont la spécialité est de se faufiler entre les filets, ces jeunes gens, issus de Sciences Po ou d’ailleurs, s’amusent à inventer des traités diplomatiques aux noms fantaisistes et ronflants.

Une autre nouvelle dresse un portrait. Bien des mélomanes y reconnaîtront Gabriel Dussurget, fondateur du festival d’Aix-en-Provence après la fin de la guerre. Au travers de cet homme d’une époque disparue, parangon de culture mondaine et de cosmopolitisme parisien, Gadriel fait vibrer une corde nationale.

Le personnage se débride davantage devant Mme Zoé, dame sans âge mais non sans charme. Peut-être amante, peut-être seconde mère, peut-être maîtresse du père ? À proximité de la chambre de Mme Zoé qu’il épie, Gadriel reçoit Thadée. Elle l’initie au jazz, à Art Blakey, à John Coltrane, etc. Thadée mais également la passagère d’une nuit : Sylvia, une femme-femme, en somme l’une des premières égéries de sa génération.

Demeure le père, adulte capital, père perdu et honni mais aussi obsédant et incontournable. Ce personnage offre à l’écriture de Gadriel une pathétique beauté. Toutefois, il ne s’agira que d’éclairs dont la force émotionnelle se perd dans une suite narrative confuse.

In fine, on découvre Paco, espagnol de l’âge de Gadriel, en qui ce dernier rencontre un ami digne de l’être, un égal. Avec ou sans surprise, les attentats du 11 mars 2004 en gare d’Atocha (Madrid) signeront la mort de Paco. Dans cette ultime et brève nouvelle – pardon, dans ce bref roman – Gadriel, le personnage et l’auteur, atteignent l’état d’adulte. Le style de Gadriel se dépouille alors pour atteindre l’essentiel. Cependant, il rend aussi à merveille les instants de vie et de joie de ces jeunes espagnols endiablés. Gadriel change de rythme, lui qui sait accélérer et ralentir le cours des mots ; il abandonne ses images, parfois standardisées, héritées d’une pratique poétique juvénile et d’un style télégraphique de journaliste. Paco meurt, le tragique de l’histoire n’est plus masqué ; le père meurt et ce n’est pas une coïncidence. Dans une langue renouvelée et forte, Gadriel a préparé le style d’un prochain livre.

Claude Glayman

Simon Hecquet, Sabine Prokhoris, FABRIQUES DE LA DANSE, Paris, Puf, coll. « Lignes d’art », 2007, 217 p., 16 € (grand prix de la Critique 2008)

Cette réflexion sur le statut de la partition en danse entend interroger certains présupposés tenaces attachés à la danse et plus largement au statut des œuvres d’art. Première idée reçue : la danse est une expression ineffable des corps en mouvement qui, comme telle, ne saurait donner lieu à aucune reprise discursive et encore moins à aucune transcription de quelque nature que ce soit. Second présupposé : la danse est l’expression d’une œuvre pure, inaltérable et refermée sur sa seule contingence interprétative. Ces deux discours sur la subjectivité de la danse et des danseurs d’une part, sur le statut d’œuvre indicible de la danse d’autre part sont remis en question par une attention à ce qui, à première vue, n’est rien de plus qu’une marge de la danse, l’existence de systèmes de partitions, mais qui, à bien y regarder, force à revenir sur le type d’écriture, d’interprétation et de transmission qui est à l’œuvre à l’occasion de la danse et sans lequel la danse n’existerait tout simplement pas.

À quel type d’objet esthétique a-t-on affaire avec les partitions pour la danse ? Il serait erroné de considérer, pour les auteurs, que les partitions sont de simples instruments d’écriture du mouvement de la danse dans un système d’écriture figé. S’insurgeant contre cette représentation « bergsonienne » selon laquelle l’écriture de la danse ne parviendrait pas à retenir la génialité primitive de l’événement corporel de la danse, Simon Hecquet et Sabine Prokhoris veulent creuser les formes interprétatives qui sont à l’œuvre dans l’objet esthétique qu’est la partition.

Les partitions ne sont pas de simples intermédiaires entre la danse et les danseurs mais projettent dans un univers d’interprétations multiples qui balaient le spectre de la danse et l’ouvrent à une série infinie de relectures en nous plongeant dans un monde saturé de signes là où nous pensions trouver les formes inégalées des corps en mouvement et en extension. La description des partitions Feuillet et Laban qui forment le cœur médian de l’ouvrage n’a donc rien d’une entreprise seulement savante, visant à restituer deux univers codés de la danse et certains de leurs présupposés artistiques, politiques et sociaux. Il s’agit plutôt de comprendre comment le corps pur n’existe pas tant le corps et ses mouvements sont saturés de signes, de figures qui les plongent dans des univers d’interprétation illimités qui régissent la vie des formes. En ce sens, comme le titre le suggère, la danse n’existe qu’à l’état de fabrication, dont les partitions, objet insolite au demeurant, sont l’indice le plus probant. Car il est faux de croire que la danse capture les mouvements des corps pour les exprimer, grâce à la puissance corporelle des danseurs, selon une vivacité corporelle enfin restituée. Il faut affirmer au contraire que la danse existe par sa capacité à faire convention, à rendre le corps, par une série d’interprétations, toujours plus artificiel, toujours plus étranger à sa naturalité primitive. Ce livre prolonge ainsi, sur le versant esthétique, la lecture de l’histoire du corps entreprise, sur le versant du genre sexuel, par les travaux de Michel Foucault et plus récemment par les livres notamment de Thomas Laqueur, qui, à leur manière, s’efforcent de déconstruire la naturalité du corps pour le rouvrir à l’étendue des genres sociaux qui le modèlent sans l’abolir cependant.

Il devient dès lors possible, sur ce fond de cette histoire culturelle de la danse, de procéder à une comparaison des systèmes Feuillet et Laban et de noter les écarts qui les constituent. Inventé en 1699, le système d’écriture dit Feuillet (présenté dans Chorégraphie ou l’art de décrire la danse) rend compte d’une analogie possible entre les partitions de musique et les partitions de danse et vise à faire comprendre la « Belle Danse » au moyen de caractères, de figures et de signes. Formulé en 1928 par Rudolf Laban, un autre système d’écriture pour le mouvement est intitulé « cinétographie ». Si Feuillet veut permettre à tout un chacun d’apprendre les règles de la Belle Danse, le projet de Laban est de s’intéresser à l’ensemble des mouvements du corps humain pris dans un espace à trois dimensions pour en révéler les ressources propres. On voit dès lors ce qui les sépare, en termes d’époques des conceptions de la danse. Feuillet s’inscrit pleinement dans une civilité de la danse qui renvoie aux horizons normatifs de la sociabilité et de la manière tandis que Laban explore les ressources du corps ordinaire tel qu’il peut se déployer dans les rythmes anonymes des villes modernes. L’épistémê de Feuillet est celle de la sociabilité (la philosophie du cosmos qui la sous-tend porte sur l’harmonie du monde dont la danse est l’une des meilleures expressions). L’épistémê de Laban est celle de la vie ordinaire, en son anonymat intrinsèque. Il serait naturellement erroné de croire que nous sommes, avec Laban, dans une philosophie du corps enfin analysée pour lui-même. Pas plus qu’avec Feuillet, le corps du danseur ne doit être considéré avec Laban comme un corps selon ses forces, pris en son seul vouloir-vivre. Les possibilités corporelles scintillent comme des événements de surface sur fond des systèmes culturels qui les rendent possibles et dont les partitions sont, dans la danse même, le révélateur, plus encore l’opérateur.

Par cette analyse de la danse, les auteurs autorisent un nouveau rapport à l’œuvre d’art pensé en termes de désœuvrement. La leçon de la danse est de procéder à une réouverture des œuvres d’art aux formes interprétatives sans lesquelles elles ne sont pas. L’œuvre d’art est fondamentalement un objet instable. Pas plus que la partition ne fixe l’œuvre de la danse en la restituant dans un processus d’écriture fermé sur lui-même, pas davantage les interprétations des œuvres d’art ne viennent révéler l’autonomie primordiale d’une œuvre. Les œuvres d’art n’existent qu’en étant altérées par les interprétations qu’elles suscitent. Ceci signifie qu’il existe une mobilité fondamentale des œuvres que l’autorité du créateur, pas plus que celle de l’œuvre qui s’annonce comme œuvre, ne peut faire disparaître. L’œuvre, loin d’être close sur elle-même (comme le seraient à tort par exemple la littérature ou la peinture) ou de ne renvoyer qu’à la seule autorité de l’artiste, n’existe que comme trace ouverte des interprétations qui la réinventent en permanence. Ce qui fait l’œuvre, c’est ainsi, au bout du compte, ce qu’il serait possible de nommer un certain désœuvrement, si l’on entend par cette expression, non pas l’absence d’œuvre mais l’effacement de l’œuvre dans l’œuvre elle-même, une capacité de traduction infinie.

Guillaume le Blanc

Brèves

Sylvie Laurent, HOMÉRIQUE AMÉRIQUE, Paris, Le Seuil, 2008, 198 p., 18 €

La biographie cosmopolite de Barack Obama témoigne d’un changement de la question raciale aux États-Unis, qui n’est plus seulement marquée par l’héritage historique de l’esclavage mais par les liens tissés de manière plus complexe et récente avec les autres continents. En témoignent dans ce livre plusieurs chapitres très originaux consacrés aux relations ambivalentes des Noirs américains avec l’Afrique, au développement de la culture « latino » et, sujet peu connu, aux stratégies des « Indo-Américains » arrivés d’Inde depuis une trentaine d’années, qui représentent le groupe de migrants le plus riche et le mieux éduqué jamais arrivé aux États-Unis. En partant d’un commentaire de l’actualité politique, Sylvie Laurent fait entrer son lecteur dans des territoires peu fréquentés par la science politique, ouvrant des aperçus souvent inattendus, toujours éclairants, sur la société américaine et ses grands partages géographiques, imaginaires, sociaux… Elle décrit aussi bien le désarroi de la petite classe moyenne laborieuse confrontée au dilemme de la délocalisation ou de l’exploitation outrancière des ressources naturelles des Appalaches, qu’elle sait observer, à travers des phénomènes culturels un peu tapageurs – le chanteur de rap Eminem, les icônes médiatiques Britney Spears ou Paris Hilton –, des résurgences de quelques mythes obsédants de la culture américaine.

M.-O. P.

Kishore Mahbubani, LE DÉFI ASIATIQUE, Paris, Fayard, 2008, 330 p., 22 €

Né à Singapour, l’un des petits dragons qui ont anticipé la dynamique de la mondialisation et précédé l’émergence des Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine), Mahbubani est l’un des intellectuels non européens qui invitent l’Europe à se décentrer. Qu’est-ce à dire ? Il se demande d’abord quels sont les atouts de l’Asie et de quelques autres mondes (Inde, Chine, monde islamique), et les raisons pour lesquelles ils sont sortis de ce qui apparaissait aux yeux des Européens comme un long sommeil ou une pré-histoire. Ensuite, il observe l’Europe depuis l’Asie, s’interroge sur l’affaiblissement du monde occidental et sur les résistances contemporaines à sa domination. De ces observations, faut-il conclure à un relativisme historique ? Non, pour Mahbubani, la désoccidentalisation du monde ne signifie pas que les nouveaux impératifs du leadership mondial induisent un renoncement à des valeurs universelles, à l’État de droit et à la justice sociale. Dans ce contexte d’un décentrement du monde, voire d’un durcissement du monde, les valeurs asiatiques ne sont pas celles que préconisaient Lee Kuan Yew il y a plus d’une décennie maintenant. Elles sont pour Mahbubani, en cela très pragmatique, une mise en situation de valeurs partageables. Merleau-Ponty ne parlait-il pas d’un « universel latéral » invitant à traduire les langues et les pensées ? Mahbubani opère pour sa part une traduction historique en se réclamant d’un pragmatisme philosophique auquel il reproche à l’Amérique d’avoir renoncé. « Nous avons accordé beaucoup d’attention aux philosophies britanniques et européennes, et trop peu à la doctrine pragmatique américaine, jugée moins sérieuse parce qu’elle n’aspirait pas à la vérité absolue, chère à Kant ou à Hegel. Le pragmatisme est pourtant le meilleur guide que nous puissions avoir en ce début de siècle. »

O. M.

Édouard Glissant avec Alexandre Lepin, LES ENTRETIENS DE BÂTON ROUGE, Paris, Gallimard, 2008, 176 p., 16, 50 €

Ce dialogue entre le fondateur de la revue Acoma, qui incarnait au début des années 1970 la génération succédant à Aimé Césaire, bien avant Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, a eu lieu à l’université d’État de Louisiane. Glissant, qui y a enseigné la littérature en 1990 et 1991, devait y préparer son livre sur Faulkner. L’originalité de cet entretien est d’avoir pris comme thème le Moyen Âge (Alexandre Lepin est médiéviste) et de réfléchir à la question de la Relation à partir des poétiques médiévales. Le Moyen Âge littéraire est donc le détour proposé pour comprendre la modernité en voie de constitution : « Je vois le Moyen Âge européen comme une manière de drame : la tragédie de la parole hors système, peu à peu prise et codifiée dans les premiers développements des idées systématiques de l’Europe. C’est la prégnance des pensées hérétiques et mystiques, des pensées qui vont à côté, qui vont au-delà […] Tragédie qui m’évoque celle que vivent de si nombreuses cultures contemporaines, tant de peuples abandonnés. » Mais les cultures délaissées, les langues hérétiques, comme celles des Caraïbes, ont aussi une aspiration à l’universel et à la relation : « On n’est plus la victime d’un arrachement à un ailleurs (à l’Afrique), on part de l’ici pour aller vers un autre ailleurs, par exemple l’Europe. C’est une espèce de retour, mais détourné. » Dans ce contexte l’écrivain a une tâche particulière : la littérature et la poésie, loin d’épouser aujourd’hui les dimensions d’une langue ou d’une nation, sont en charge de la Relation mondiale : « Si la littérature est une recherche de l’invariant, une mise en lumière des données de la Relation mondiale, à ce moment elle continue d’être une dimension de l’humain, en Occident comme ailleurs, ailleurs comme en Occident. » Dans cette optique, on saisit mieux le sens des titres donnés aux huit séquences : « L’universel n’a pas de langue », « La finesse ou la ruse, innocente et instinctive, du poète… », « L’écriture n’a pas pour objet de précipiter la politique », « Une diaprure de transformations… : de l’épique », « Révéler les invariants de la Relation mondiale », « Se séparer du lieu de l’énonciation, pour mieux y venir », « L’écrivain d’aujourd’hui est toujours un écrivain futur », « Multiplier à l’infini l’existence des langues ». L’œuvre de Glissant met en pensée et en texte le monde « mondialisé » contemporain, cet entretien déjà ancien et fort bien charpenté en témoigne puissamment.

O. M.

Zygmunt Bauman, S’ACHETER UNE VIE, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2008, 208 p., 23, 80 €

Qu’est-ce que la société de consommation ? Un « système des objets » qui, comme l’affirmaient dans les années 1970 Georges Perec et Jean Baudrillard, était un facteur d’aliénation des sujets. Mais l’individu n’était pas considéré alors comme un objet de consommation parmi d’autres parce que le sujet consommateur n’était pas un objet consommable à merci glissant d’un objet à l’autre. Aujourd’hui, avec la société des écrans, le commerce en ligne et le net, le sujet est mobile, fluctuant, rapide, un hyperconsommateur qui individualise toujours plus ses objets de consommation, et se présente selon des facettes multiples. Ce qui fait de lui un objet à consommer par une culture consumériste qui adore les objets protéiformes qui s’inventent sans cesse. « Si l’on voulait compléter la nouvelle version populaire du cogito de Descartes, “j’achète, donc je suis…”, il faudrait ajouter “… un sujet”. » L’individu qui s’achète n’est pas un objet parmi d’autres car son parcours de consommateur raconte l’histoire d’une vie qui s’achète au fil de ses consommations. Telle est la substance de la réflexion de Zygmunt Bauman, ici proche de celle de Richard Sennett, qui poursuit ainsi son travail au long cours sur le « présent liquide ». Mais cet individu dont la consommation raconte les identités multiples et les ressorts carnavalesques se déprend du même coup de toute forme d’altérité et de socialisation où l’autre n’est pas un prolongement de soi. « L’Autre est désarmé et désintoxiqué. L’internaute le réduit à ce qui compte vraiment : au statut d’instrument de sa propre approbation. La fâcheuse nécessité de devoir admettre l’autonomie et l’originalité de l’Autre, et celle d’approuver la prétention de l’Autre à une identité propre, sont éliminées. » L’individu consommateur multiplie des identités qui le rendent « flottant » au point de « liquider » tout simplement l’autre puisqu’il peut revêtir toutes les identités à la fois et se prendre pour tous les autres possibles. Du moins est-ce l’illusion, mais une illusion qui donne du plaisir tant que l’individu croit se raconter une vie à travers ce qu’il consomme !

O. M.

Denis Clerc, LA FRANCE DES TRAVAILLEURS PAUVRES, Paris, Grasset, 2008, 224 p., 16, 90 €

« Les pauvres ont longtemps été utiles à la société, parce qu’ils travaillaient pour pas cher : la question sociale était aussi une question économique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : les pauvres sont ceux qui sont exclus de l’emploi convenable, voire de l’emploi tout court. Ils ne sont plus “utiles au monde”. La société s’achète une bonne conscience en leur versant plus ou moins chichement quelques aides sociales, et plus personne n’en parle, ou presque. Mais la question sociale est en train de faire son retour sur la scène économique, parce que notre société vieillit. La société tout entière a de nouveau besoin des pauvres. Par solidarité ? Mais pas seulement. » Croisant la pensée de John Rawls qui avance des principes éthiques favorables aux plus démunis, Denis Clerc, fondateur d’Alternatives économiques où il publie tous les mois un éditorial attentif aux questions de l’emploi, en appelle dans cet essai bien ciselé à une société qui ne prête pas (plus) l’attention aux meilleures positions mais s’intéresse aux moins bonnes. Telle est la double proposition mise en avant : prendre acte de la situation démographique et inverser le regard social du haut vers le bas. Reste que le marché de l’opinion, rivé qu’il est sur les médias, oscille entre bulles et crises, passe d’un extrême à l’autre, du plus pauvre au plus riche. Comment renouer avec une image « intégratrice » des plus démunis alors que la position moyenne, celle qui rivait le haut et le bas, est fragilisée ?

O. M.

Bruce Bégout, DE LA DÉCENCE ORDINAIRE. Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Paris, Allia, 2008, 128 p., 6, 10 €

On connaît surtout Orwell à travers deux livres célèbres qui mettent en scène des situations exceptionnelles : la Ferme des animaux et 1984. Mais Bruce Bégout préfère se pencher sur les romans réalistes et sur les récits documentaires d’Orwell (Dans la dèche à Paris et à Londres, le Quai de Wigan, Hommage à la Catalogne…) qui sont autant d’histoires ordinaires qui se penchent sur le sort de gens simples. Cette invitation à lire un Orwell que l’on connaît mal n’est guère surprenante de la part de l’auteur de la Découverte du quotidien, de Lieu commun et de Zeropolis, une remarquable description des motels américains, qui s’efforce dans cet essai de relier l’ordinaire, le banal et la décence. De fait, l’indécence est selon Orwell le propre de ceux qui croient tout savoir et imposent d’autant plus leur domination qu’ils sont étrangers à leur monde proche. « L’insensibilité morale de l’intellectuel totalitaire trouve son origine dans la pauvreté de son monde vécu. La coupure avec la vie quotidienne trouve son origine dans la pauvreté de son monde vécu. » Dans la lignée de Kracauer et de Gunther Anders en Allemagne, Orwell jette un regard sombre sur la « géométrisation de la culture » : « À la différence des bons sentiments, nés de la culpabilité ou du repentir, la décence ordinaire exprime une vie affective réellement ancrée dans une pratique sociale quotidienne. » Reste que l’opposition entre technicisation et expérience phénoménologique est très contrastée chez Orwell (pourquoi opposer la musique swing et le chant des oiseaux ?) alors qu’aujourd’hui il faut réinventer de la décence ordinaire dans un monde où les flux techniques sont un moteur invisible et omniprésent. Mais pourquoi se dispenser de cette lecture originale d’Orwell ?

O. M.

Marcel Hénaff, LA VILLE QUI VIENT, Paris, L’Herne, 2008, 240 p., 9, 50 €

Philosophe et anthropologue (spécialiste de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss), Marcel Hénaff est l’auteur d’un remarquable ouvrage, le Prix de la vérité. Le don, l’argent, la philosophie (Paris, Le Seuil, 2002). Il s’intéresse aussi à la longue durée de la ville ou plus exactement à la société urbaine, qui repose sur l’espace public. Elle se trouve peut-être à un croisement, avec l’actuel déploiement des nouvelles technologies de l’information et des télécommunications qui soignent davantage les flux que les lieux et déterritorialisent non seulement les activités des humains, mais ce qui les fondait. D’où cette enquête historique, mythologique, technique sur plusieurs millénaires, brassant des informations produites par diverses disciplines. L’urbain qui submerge les villes annonce-t-il leur mort ? Marcel Hénaff ne le pense pas, au terme d’une réflexion bien documentée et allégrement rédigée, mais ce n’est pas une raison pour demeurer inactifs, comme si nous ne pouvions agir sur les mouvements d’urbanisation plus ou moins combinés à ceux de la globalisation de l’économie et à ceux de la communication généralisée et planétaire. « Il importe donc, écrit-il en conclusion, plus que jamais, de repenser l’urbanisme et l’architecture ; de se redemander quel sens donner à l’espace construit pour pouvoir articuler de manière non seulement sensée mais sensible les fonctions sociales et les formes architecturales dans la ville d’aujourd’hui, c’est-à-dire dans un espace de moins en moins dépendant de la présence immédiate des corps, où pourtant les corps existent, sentent, non moins qu’au temps des anciennes cités sumériennes, grecques, inca, indiennes ou romaines, mais doivent l’exprimer autrement. Comment penser l’espace construit pour rendre possible la vie commune et le penser comme espace public à l’âge de l’information ? Tel est le défi. »

T. P.

Rencontres internationales de Genève, DEMAINS PRÉCAIRES, Paris, L’Âge d’homme, 2008, 298 p., 25 €

Cette parution rassemble les interventions de Dominique Wolton, Marc Augé, Achille Mbembe, Laurent Gervereau, Élie Barnavi… présentées en 2007 autour du thème très ouvert des « Demains précaires ». Elle permet de lire ce qui est vraisemblablement l’un des derniers textes de Bronislaw Geremek, décédé au mois de juillet dernier. Il avait choisi de parler de l’Europe après l’échec du processus de ratification du projet de traité constitutionnel. Médiéviste de renom, c’est tout d’abord comme historien qu’il défend une Europe de paix : « La communauté du xxe siècle est la première à voir le jour depuis la communauté médiévale. » Pour défendre cette nouvelle, et en même temps si ancienne, communauté européenne, Bronislaw Geremek, qui fut contestataire quand il le fallait, s’investit d’avantage encore dans la vie politique et devient un homme d’État de stature internationale. Le cofondateur de Solidarité trouva naturellement sa place au Parlement européen et restera parmi les figures européennes marquantes.

M. S.

Guy Coq, DIX PROPOSITIONS POUR UNE ÉCOLE JUSTE, Paris, Desclée de Brouwer, 2007, 154 p., 16 €

Les dix propositions de ce livre visent à résoudre une des quadratures du cercle de l’école : comment réaliser l’égalité − qui est assurément une des logiques de l’école − et maintenir la visée de créer des élites − qui est aussi une de ses missions ? Guy Coq préconise que les deux objectifs ne soient jamais oubliés dans les réformes scolaires. Pour la méthode politique, il suggère de cesser avec les grands projets de réforme et de procéder de manière plus empirique, avec des mesures précises, limitées, révisables. Il insiste, avec des raisons convaincantes, pour que le collège unique sans filières soit abandonné. On ne s’étonnera pas qu’il loue le rôle de la culture générale. Il prône la nécessité d’un « tiers éducatif », parmi lequel la possibilité de l’internat. Il réclame enfin avec vigueur une « nuit du 4 août » pour supprimer ou réduire la « privilégiature scolaire ». Les arguments sont là, clairement exposés. Mais la confiance suffisante et la participation de tous les acteurs pour réformer l’école en France sont-elles encore pensables ?

J.-L. S.

Jean-François Mayer, INTERNET ET RELIGION, Gollion, Suisse, Religioscope et Infolio (www.infolio.ch), 2008, 190 p., 17 €

Des millions d’objets se rencontrent sur internet, et parmi eux, la religion n’est pas le moindre. Ce petit livre fait très bien le point sur la présence multiple, complexe, contradictoire, plus d’une fois bizarre et parfois carrément surprenante, des grandes, moyennes et petites religions sur la toile et sur leur capacité d’invention pour informer tout simplement le public de leur existence et de leurs activités, mais aussi pour missionner, convertir, prier, se recueillir (des sites reconstituent des églises, des oratoires…), vendre, mais aussi dénoncer et ferrailler… Ce que le livre met bien en valeur, c’est l’interaction prodigieuse entre la situation religieuse actuelle et internet, en particulier la pluralisation et la neutralisation, pour ne pas dire le nivellement extraordinaire que ce dernier induit presque naturellement – puisque toutes les croyances et tous les engagements sont mis en ligne ou offerts à égalité. L’auteur montre combien il est vain voire néfaste de s’abstenir d’y aller. À cet égard, le chapitre intitulé « Batailles en ligne », sur la concurrence, l’hostilité ou la guerre sans merci des groupes religieux entre eux, ou contre d’autres, ou qu’ils subissent de la part d’adversaires divers, n’est pas le moins édifiant. Les « sectes » en particulier font l’objet d’assauts impressionnants, mais leur capacité de défense existe aussi. Au fil des pages, le livre renvoie à de nombreux sites pour illustrer son propos. À noter que Jean-François Mayer, chercheur suisse, dirige un des meilleurs sites d’information et de recherche sur les évolutions du religieux : Religioscope.

J.-L. S.

François Kasbi, BRÉVIAIRE CAPRICIEUX DE LITTÉRATURE CONTEMPORAINE, Paris, Scali, 2008, 510 p.,  24 €

Dans le massif de la création littéraire contemporaine, française et étrangère, les tentatives de synthèse apparaissent souvent vaines ou partiales, si bien qu’un vagabondage plus libre, au goût subjectif revendiqué, peut se révéler un bon guide. C’est ce que montre ce volume qui offre un parcours dans les dix dernières années de la production éditoriale, avec pour seule boussole « la gourmandise, l’admiration et la gratitude ». Si le plaisir est divers (il vient des classiques aussi bien que des contemporains), l’art de lire est un, et s’aventure parfois dans quelques vues d’ensemble sur les phénomènes littéraires des années récentes, les courants critiques ou les filiations invisibles entre écrivains. À la fois guide de lecture, promenade littéraire et rétrospective d’une décennie, cet ensemble illustre la pertinence de l’éclectisme.

M.-O. P.

Claude Habib, UN SAUVEUR, Paris, Éditions de Fallois, 2008, 348 p., 19, 50 €

I. La Ferté, II. Barante, III. Paris : la sèche désignation géographique des trois parties de ce roman donne le ton d’une fiction qui ne semble rien promettre d’autre que le récit clinique d’une vie étriquée. Aurélie, élevée dans une petite zone pavillonnaire de province, adolescente recueillie enceinte dans un foyer social, jeune mère dans un petit rez-de-chaussée de l’avenue du Maine. Rien de déterministe, pourtant, dans ce destin, car Aurélie sait échapper plus d’une fois à sa condition. Pauvres échappées, au final, malgré la vivacité de la jeunesse, les couleurs de l’évasion, la vie enfin qui afflue, avant de retomber. Pourtant, le « sauveur » annoncé par le titre ne garde-t-il pas un deus ex machina en réserve pour enlever l’héroïne à ce destin que rien ne distingue ? Il n’y aura pas de salut, pas de pentecôte mais des éclaircies fugaces, des joies sans lendemains, des drames qu’il faut bien encaisser. Le personnage mûrit, d’une illusion à l’autre, de temps morts en accélérations joyeuses, que le narrateur, d’une amertume flaubertienne, relève froidement, par des tournures souvent impersonnelles et poignantes (à la façon d’un Coetzee). C’est un destin commun, une souffrance commune, où l’on apprend que si l’on n’échappe pas à son chagrin, on peut découvrir que celui-ci n’est qu’un petit bout d’une détresse universelle.

M.-O. P.

En écho

PAUL VIRILIO, L’EX-URBANISME ET LES BOUTS DU MONDE – Dans la dernière livraison d’Urbanisme (no 362, septembre-octobre 2008), on lira un entretien substantiel avec Paul Virilio, qui rappelle les années correspondant à la période précédant et suivant Mai 68 où il a collaboré à Esprit avant de créer Cause commune avec Jean Duvignaud. Mais il évoque surtout son intérêt pour l’architecture qui est venu par les plages (né à Nantes, il vit à La Rochelle) et le mur de l’Atlantique. « Pour moi, la découverte de l’immensité de la mer, de l’hydrosphère, est liée à ce délire absurde qu’était le mur de l’Atlantique. Sans les blockhaus, je n’aurais pas fait d’architecture. Pour moi l’obliquité est une forme inusitée dans l’architecture, qui est avant tout orthogonale. » Puis il parle de la fin de la géographie : « Le signe du xxe siècle, c’est l’enclosure de l’Histoire, c’est-à-dire que l’histoire est forclose dans la géographie. Nous commençons à sentir la claustrophobie de cette situation, la rétention des distances du temps. Bref, nous vivons à l’heure des connexions, des gares, des ports et des aéroports, nous arrivons à l’ère de l’outre-ville, c’est-à-dire de l’ex-urbanisme. » Signalons également deux ouvrages publiés récemment sous la direction d’Ariella Masboungi aux éditions du Moniteur : Breda. Faire la ville durable et Faire ville avec les lotissements. Les Carnets du paysage (no 16, Enspv/Actes Sud) proposent pour leur part un ensemble (comportant un remarquable cahier photos) intitulé Bout du monde où le bout du monde, dans un territoire replié sur lui-même car marqué par la fin de la géographie, est partout. « Le monde n’est pas un objet, est-il écrit dans la présentation, une entité calculable, un être seulement envisageable du point de vue de la technique, y compris de la technique financière, y compris des techniques d’aménagement. C’est comme paysage que le monde existe véritablement […] Nous n’avons que des bouts de monde de tous côtés qui appellent et se cachent à la fois : c’est loin et c’est tout près, c’est ailleurs, l’ouvert, l’étendue. »

LE THÉÂTRE À LA CROISÉE DES CHEMINS – Communications (no 83, 2008, Le Seuil) publie un ensemble sur le théâtre, coordonné par Sylvie Roques, qui se penche à la fois sur la montée en puissance du théâtre amateur, sur l’affaiblissement (qui n’est pas que le fait de la réduction des subventions) des grandes institutions du théâtre public, sur la rareté des textes et sur le rôle de la scène dans une société d’images virtuelles et d’écrans. « La distance semble s’accroître de plus en plus entre une culture institutionnelle programmée dans les théâtres et les pratiques culturelles moins cloisonnées des jeunes. Faut-il y voir le signe d’une fracture générationnelle ou esthétique ou bien l’émergence de nouveaux clivages socioculturels ? » Bref, la question du corps individuel et du corps collectif est au centre d’une interrogation sur les transformations en cours de la représentation qui affecte bien entendu le théâtre (de rue comme à l’italienne). L’article de Sylvie Roques et Georges Vigarello sur les performances et l’expression corporelle est particulièrement éclairant. On lira par ailleurs des articles de Robert Abirached, Philippe Cibois, Robert Cantarella, Pierre-Michel Menger, Didier Bezace, Christophe Triau, Olivier Mongin… Parallèlement, Les Cahiers de Malagar, la revue du centre François-Mauriac aujourd’hui présidé par J.-C. Guillebaud, publie un dossier sur le rire que l’on n’attendait pas chez les mauriaciens. Cela donne lieu cependant à des réflexions intéressantes sur l’histoire du rire et les fous du roi, sur les formes du rire contemporain… mais aussi sur le rire chez Mauriac. C’est l’occasion de signaler le petit essai de Jean-Luc Giribone intitulé le Rire étrange. Bergson avec Freud (publié par les éditions du Sandre, 2008), où il met en relation le Rire de Bergson avec « l’inquiétante étrangeté » de Freud. Ce passage en résume la substance : « Le rire est le parent du rêve. Il s’épanouit à l’orée du mystère […] Il manifeste la fragilité essentielle du sens humain, mais nous donne les moyens de l’exorciser. Car, à cette fragilité, il concède un espace, et nous permet d’assister au naufrage du sens tout en restant sur la rive de la raison. On pourrait dire, en paraphrasant Freud, que le rire est le négatif photographique de l’angoisse. Voilà pourquoi il convient de le prendre au sérieux. »

ANDRÉ BAZIN ET JEAN CAYROL – Dans Trafic (no 67, automne 2008, revue de cinéma, Pol), on lira deux textes sur André Bazin. Dans le premier Dudley Andrew, biographe de Bazin et grand connaisseur de ses manuscrits, suggère de distinguer deux Bazin : « D’un côté, le Bazin solaire des manuels d’études, pour qui le cinéma révèle la réalité. C’est le Bazin pour lequel les films sont l’autoprésentation du monde, offrant des épiphanies de l’esprit vigilant. D’un autre côté, on voit se dessiner un Bazin plus sombre. Ce Bazin est celui du retard et du suspens, le Bazin du hors-champ, de l’invisible, de tout ce qui n’est pas complètement donné. » Le second texte est un hommage prononcé après la mort du cofondateur des Cahiers par Roger Leenhardt qui fut, lui aussi, un homme de cinéma collaborateur d’Esprit. Alors que Jean Cayrol demeure un écrivain mal connu, deux autres articles (l’un porte sur le court-métrage On vous parle de 1960 où l’esthétique lazaréenne est explicite, et l’autre sur Le coup de grâce, un film de 1964 réalisé avec Claude Durand dont Cayrol avait publié le premier texte au Seuil) portant sur l’écrivain-cinéaste méritent également l’attention.

RELIGION, ESPACE PUBLIC ET « CHRISTIANISME DU SUD » – Études (octobre 2008) publie, à côté d’une mise au point éclairante de Denis Lacorne sur la « laïcité à l’américaine », une nouvelle traduction de l’article de Jürgen Habermas sur la religion et l’espace public (un article déjà paru dans Esprit dans une traduction de Jean-Louis Schlegel !) et un article de Jean-Arnault Derens sur les Balkans, un auteur obligé apparemment (!) à Études sur le sujet, qui cible comme toujours la politique suivie au Kosovo. Dans un récent numéro, Cités (no 34, 2008, Puf) propose un ensemble fort intéressant sur l’héritage judéo-chrétien dont le penseur « laïc » Yeshayahou Leibowitz est le point d’orgue (voir les articles de Leibowitz, Gérard Bensussan, Philippe Capelle, Olivier Abel). La revue Archives de sciences sociales des religions (juillet-septembre 2008, no 143, Éditions de l’Ehess) publie de son côté un dossier intitulé Christianisme du Sud à l’épreu­ve de l’Europe, ce qui revient à prendre acte d’un « christianisme du Sud », une expression qui renvoie entre autres aux « Églises africaines », aux « Églises de banlieues » en Europe, au « relais » des prêtres noirs dans les paroisses, et aux rôles des pasteurs prophètes, ce qui traduit bien une interaction entre l’Europe et l’Afrique.

UNIVERSITÉ – Trois revues consacrent leur dossier à l’université, en mettant l’accent sur l’internationalisation. Dans Critique internationale (no 39, avril-juin 2008, Presses de Sciences-Po), Christine Musselin distingue cinq caractéristiques de l’évolution des universités dans le monde : changement du rôle de l’État, transformation de l’organisation interne des établissements, meilleure prise en compte des étudiants, logiques de privatisation, volonté de se placer dans une perspective mondiale. Seules les deux dernières tendances sont ensuite étudiées dans la suite du dossier. Stéphan Vincent-Lancrin aide à comprendre que le thème de l’internationalisation recouvre en fait des stratégies différentes, les unes, assez classiques, visant à promouvoir la compréhension entre les pays et les échanges savants, les autres s’inscrivant davantage dans une logique de compétition, visant soit l’attraction des jeunes talents, soit une part de marché dans la formation supérieure mobile. La Revue internationale d’éducation (publiée par le Ciep, Centre international d’études pédagogiques, no 45, septembre 2007) propose un panorama de la situation dans différents pays (Inde, Mexique, Tunisie, Hongrie, Allemagne, France, Australie, États-Unis) tandis qu’une discussion entre Christine Musselin et Éric Froment fait ressortir les ambiguïtés de l’articulation (aux niveaux nationaux comme à celui de l’Union) entre les deux projets européens, « processus de Bologne » et « stratégie de Lisbonne », visant l’un l’harmonisation des formations et l’évaluation de la qualité, l’autre la promotion de la recherche et l’économie de la connaissance. Dans un style plus hexagonal, la revue Mouvements (no 55-56, septembre-décembre 2008) se demande « Que faire pour l’Université ? ». Le dossier dénonce les réformes en cours tout en restant indécis sur la plupart des sujets, sauf à rappeler l’impossibilité du statu quo actuel. Daniel Sabbagh propose une utile mise au point sur les programmes de discrimination positive pour l’accès aux universités américaines et décrit les procédures alternatives, sur base territoriale, qui ont été imaginées au Texas et en Californie suite à la suppression des anciens dispositifs d’affirmative action.

CONDITION OUVRIÈRE – La revue Cités (no 35, 2008) consacre un ensemble au « nouveau prolétariat [qui] se reconnaît moins à ses structures qu’à ses destructurations » : précarité, chômage, petits boulots, « intégration disqualifiante » (Serge Paugam). Il s’agit aussi, sur un versant plus subjectif, de reconnaître un état d’esprit moral lié à la « culture de la compétition » (articles notamment de Pierre Zaoui, Didier Deleule, Guillaume le Blanc, Robert Castel).

AUTRICHE – La fondation Jean-Jaurès (www.jean-jaures.org) a mis en ligne une analyse électorale de la poussée de l’extrême droite lors des dernières élections autrichiennes. Au-delà du rejet d’une coalition large qui s’est paralysée dans ses querelles internes, il faut noter le poids du vote des jeunes en faveur de l’extrême droite : appelés à voter pour la première fois, les 16-18 ans ont accordé massivement leurs suffrages aux deux candidats très médiatiques de l’extrême droite.

GÉOPOLITIQUE – Dans un dossier intitulé « Géographie, guerres et conflits », la revue Hérodote (3e trimestre 2008, no 130) revient aux sources du projet ayant présidé à sa fondation en 1976. Dans « La géographie, la géopolitique, et le raisonnement politique », Yves Lacoste, le fondateur de la revue, rappelle ce qu’il entend par « géopolitique » : « Des rivalités de pouvoirs sur du territoire, qu’il soit de grande ou de petite dimension » (p. 18). Ce fut lors de la guerre entre les Cambodgiens et les Vietnamiens à la fin des années 1970 pour le contrôle du delta du Mékong que le mot « géopolitique » commença à être utilisé. Il servit à désigner les événements confus de l’année 1979 (guerre Chine-Vietnam, invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, Iran), qui nous apparaît bien aujourd’hui comme un tournant majeur. Yves Lacoste revient sur les raisons pour lesquelles les géographes français dédaignèrent longtemps les questions politiques, à la différence des géographes allemands, pour ne s’attacher qu’aux aspects physiques, et tardivement aux aspects humains. Dans la suite du dossier, Béatrice Giblin s’inquiète de la persistance des géographes actuels à ne pas prendre en compte les questions politiques. Il fallut en effet attendre que le Front national s’implante durablement pour que la géographie électorale se développe en France, soixante-dix ans après l’ouvrage sur la France de l’ouest d’André Siegfried. Yves Lacoste applique le raisonnement géographique qu’il avait mené en 1972 (à propos des digues du haut delta du Mékong bombardées par les Américains) au conflit israélo-palestinien, et cela à différentes échelles. Sa conclusion n’est guère optimiste pour Israël. Le jeune État hébreu gagna la guerre de 1948 qu’il aurait dû « logiquement perdre » en raison de la disproportion des forces. La guerre de l’été 2006 contre le Hezbollah ne s’est pas terminée par une victoire israélienne malgré la supériorité de Tsahal, ce qui constitue une première. L’une des différences essentielles entre les deux conflits tient à l’élargissement des rapports de force à « l’ensemble du Moyen-Orient au moment où le probable président des États-Unis annonce le départ d’Irak de la plus grande partie des forces américaines. Une révision relativement isolationniste de la politique américaine n’est pas impossible et laisserait Israël assez seul au Moyen-Orient ». Frédéric Encel applique ce raisonnement à la progression des Juifs orthodoxes, les Haredim, à Jérusalem (« L’évolution spatiale des juifs orthodoxes à Jérusalem et en Cisjordanie : simple extension démographique ou réelle stratégie territoriale ? »). Ces « noirs » font progressivement la conquête de Jérusalem depuis le quartier ouest-septentrional de la ville grâce à une très forte fécondité. Ils monnayent chèrement leur soutien à la municipalité. L’orthodoxie religieuse qu’ils imposent souvent conduit les jeunes gens souhaitant vivre dans un climat moins étouffant à quitter la ville sainte pour Tel-Aviv. Les Haredim achètent leur logement. La vieille ville se dote ainsi progressivement d’une ceinture occidentale orthodoxe. Pour se rendre au mur des Lamentations, les Haredim doivent traverser le quartier musulman de la vieille ville en entrant par la porte de Damas. Après de nombreux assassinats sur le chemin, ils achètent avec l’aide d’orthodoxes australiens et américains des appartements donnant sur les rues empruntées pour se rendre au Lieu saint. Selon F. Encel, les Haredim – mettant le respect des règles juives au-dessus de toute considération politique – et les Arabes israéliens de Jérusalem pourraient à l’avenir s’entendre contre les laïcs et conquérir la majorité au conseil de la ville. Lazar Marius consacre à la région chiite de Bassora en Irak un article éclairant. Il présente les luttes opposant entre elles les factions chiites et leurs milices, les unes liées à l’Iran, en particulier l’Asrii et à sa milice Badr, les autres aux clans sadristes, eux-mêmes alliés à un parti régional Fadhila. Ces luttes visent à contrôler des richesses pétrolières de la région, et poussent l’Irak au fédéralisme, tout cela sur fond de messianisme chiite (le retour de l’imam caché se ferait dans cette région). Mais les alliances entre ces nombreux acteurs chiites très violents se nouent et se dénouent. Pour l’heure, ce sont les factions chiites pro-iraniennes soutenues par l’offensive militaire du gouvernement Al-Maliki et par les États-Unis contre les milices sadristes qui l’emportent jusqu’au prochain retournement. En étudiant Los Angeles (maire latino) et Oakland (maire noir), Frédérick Douzet et Raphaël J. Sonenshein montrent tout l’intérêt de la géographie électorale. Sous l’effet de l’immigration, de la mobilité de la population, des appartenances raciales et territoriales, la vie politique locale se fragmente. Les coalitions stables nées dans les années 1960 (modérés blancs et modérés noirs) sont remplacées par des « coalitions multiculturelles » à partir des années 1990 « plus souples, plus flexibles et plus temporaires » (p. 173) mais aussi soumises à des tensions de classes et communautaires selon les questions en jeu dans le débat local. D’où la nécessité de leaders forts pour concilier tous ces contraires. À l’heure où les citoyens attendent les projets de Christian Blanc pour le Grand Paris (voir Esprit, octobre 2008), la mise au point de Philippe Subra remettant au centre de l’aménagement du territoire les questions géopolitiques (conflits de pouvoirs dans les institutions, conflits de territoires) à partir des exemples de Paris, Marseille et Toulouse, est bien utile.

RELIGION – La commission « Philosophie et théologie » d’Amnesty International a eu la bonne idée de réaliser un document intitulé Droits et religions dans l’Union européenne. Chaque pays est présenté systématiquement selon trois rubriques : contexte historique, dispositions juridiques (constitution et réglementations), situations et questions récentes. Partout la séparation et le pluralisme sont garantis par la loi, mais il est particulièrement intéressant de voir les aides et subventions directes et indirectes accordées par la plupart des États, le traitement égal ou inégalitaire des minorités religieuses (ou inversement celui de l’Église historique établie ou majoritaire), l’attitude envers l’islam, les sectes, l’antisémitisme et, en certains pays, la critique des religions (mai 2008, 6 €, à commander chez Amnesty International France, 1, rue de la Platière, 69001 Lyon ; consultable et téléchargeable sur le site d’Amnesty International France).

POÉSIE – Comment lire la poésie contemporaine ? Cette question, que tout lecteur est susceptible de formuler, donne lieu dans la revue Inculte. Revue littéraire et philosophique à un exercice collectif très réussi, où il s’agit, pour les jeunes écrivains de cette revue, de raconter dans un texte l’expérience de leur lecture d’un recueil. Alors qu’ils se lancent initialement dans la lecture sans repères particuliers, on voit progressivement comment ils sortent du flou, comment la lecture prend progressivement ses marques, comment émerge patiemment la compréhension du texte. Évitant la position de surplomb des initiés, cette expérience d’écriture invite les lecteurs à tenter d’autres aventures à travers les multiples styles de la poésie contemporaine (no 15, Éditions Inculte, 10, rue Oberkampf, 75011 Paris).

Avis

Du 6 au 13 novembre 2008, « Citéphilo », qui a lieu à Lille, accueillera « La pensée venue d’Iran », avec notamment Daryush Shayegan. Un hommage sera rendu à Philippe Lacoue-Labarthe, ainsi qu’à Jean-François Lyotard. Plusieurs débats annonceront l’année Darwin (2009, 200e anniversaire de sa naissance). D’autres rencontres porteront sur le thème de l’identité et des identités. Renseignements et programme complet : www.citephilo.org

Témoignage chrétien organise à Lille les 31 janvier et 1er février 2009 des rencontres intitulées « La place de l’autre. Un enjeu de société, un défi spirituel ». Rencontres, témoignages, conférences, discussions en ateliers seront orientés vers la question de l’engagement personnel. Renseignements et inscriptions : jl.tournay@orange.fr

Errata – Dans l’article de Jean Meyer, « Minuit sur le Mexique ? » (rubrique « Journal », Esprit, août-septembre 2008, p. 220-224), l’auteur de l’ouvrage Machiavel pour Narcos n’a rien à voir avec Tomás Borge, ancien ministre sandiniste du Nicaragua, il s’agit en fait du pseudonyme choisi par un ancien policier mexicain. Dans le compte rendu du livre sur la Trahison de Munich (rubrique « Librairie », Esprit, octobre 2008, p. 231-232), ce n’est pas Robert Schuman mais Maurice Schumann qui est le correspondant d’Emmanuel Mounier.

Pour tenir compte de l’importance de la crise financière et économique de cet automne, nous avons choisi d’adapter notre programme rédactionnel. Après les avertissements de la fin des années 1990, Esprit avait eu l’occasion de s’intéresser à travers plusieurs dossiers rappelés ici à l’importance de l’économie financière et aux caractéristiques du modèle de croissance lié au capitalisme financier. S’il nous semble important de repartir des auteurs éclairants déjà publiés dans la revue, comme nous le faisons en partie ici, nous voulons aussi dès le mois prochain prendre de front la question du « retour de l’État » auquel nous assistons. Nous prendrons pour cela appui sur un dossier qui était déjà largement en préparation, consacré à l’orientation actuelle de l’action de l’État, à ses nouveaux outils de gouvernement et à sa réforme. Nous reviendrons donc en décembre sur ces questions économiques, mises en rapport avec le type de régulation qui correspond aux nouveaux modes d’intervention de l’État.

  • 1.

    1. Mary Douglas, De la souillure, Paris, Maspero, en 1971.

  • 2.

    2. On lira avec profit le no 54 de la revue Mouvements, Paris, La Découverte, 2008, « De quoi avons-nous (vraiment) besoin ? ».

  • 3.

    1. M.-C. Blais, Au principe de la République. Le cas Renouvier, Paris, Gallimard, 2000.

  • 4.

    2. M. Sorlot, Léon Bourgeois (1851-1925), un moraliste en politique, Paris, Bruno Leprince, 2005.

  • 5.

    3. J.-F. Spitz, le Moment républicain en France, Paris, Gallimard, 2005.

  • 6.

    1. François-Xavier Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, op. cit., p. 283.

  • 7.

    2. F.-X. Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, op. cit., p. 199.

  • 8.

    3. F.-X. Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, op. cit., p. 359.

  • 9.

    4. Ibid., p. 291.

  • 10.

    5. Après avoir assisté à l’office de shakers près d’Albany dans l’État de New York, Tocqueville évoquait dans une lettre destinée à sa mère et datée du 17 juillet 1831, le spectacle « pitoyable » de cette agitation en tous sens qui s’emparait des fidèles entre deux prêches, dans Lettres choisies. Souvenirs, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2003 (1re éd. 1954), p. 209.

  • 11.

    6. J. M. Coetzee, Waiting for the Barbarians, New York, Vintage Books, 2000 (1re éd. 1980), 169 p. (En attendant les Barbares, trad. fr. Lauga du Plessis, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2000, 248 p. [1re éd. 1987].)

  • 12.

    7. F.-X. Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, op. cit., p. 359.

  • 13.

    J. M. Coetzee, Disgrace, New York, Vintage Books, 2000 (1re éd. 1999), 219 p. (Disgrâce, trad. fr. Lauga du Plessis, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2002, 272 p. [1re éd. 2001].)

  • 14.

    F.-X. Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, op. cit., p. 418-419.

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…

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