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Équivalence, adversité et populisme. Réflexions autour d'Ernesto Laclau

juil./août 2017

Réflexions autour d’Ernesto Laclau

Dans le sillage du philosophe argentin Laclau, des mouvements populistes récents tentent de faire converger des luttes disparates en désignant un adversaire commun. Stratégie politique redoutable, elle présente le danger, une fois au pouvoir, de transformer l’adversaire en ennemi.

Following the Argentinian philosopher Ernesto Laclau, recent populist movements try to produce a convergence of various struggles by the designation of a common adversary. A mighty political strategy, it still carries the risk, once in power, to make the adversary into an enemy.

L’émergence de mouvements fréquemment désignés comme « populistes » semble être une caractéristique partagée par de nombreux espaces politiques ces dernières années1. Au-delà du renforcement de partis bien établis et correspondant depuis longtemps à cette étiquette, on a ainsi pu observer l’apparition d’Occupy Wall Street aux États-Unis, des Indignados en Espagne, du mouvement anti-austérité des Aganaktismenoi en Grèce, de Nuit debout en France, la progression du Mouvement 5 étoiles en Italie, ou encore l’élection de Donald Trump aux États-Unis. À bien des égards, la campagne présidentielle française s’inscrit dans cette perspective. Quelle lecture proposer de ce mouvement ?

La simultanéité de ces phénomènes et une apparence de grande proximité ne doivent pas conduire à occulter des différences très réelles. S’ils revendiquent une distance avec le clivage gauche/droite, voire entendent s’en affranchir, ces mouvements n’évoluent pas dans le même univers intellectuel : quand Pablo Iglesias revendique son ancrage progressiste, Beppe Grillo semble parfois converger avec certaines thèses du mouvement néofasciste italien. De même, leur prise de distance avec le monde politique « traditionnel » peut être plus ou moins marquée. L’écart, ainsi, est grand entre la farouche indépendance manifestée par les participants de Nuit debout à l’encontre de toute forme d’institutionnalisation, et des ensembles comme Podemos ou la coalition Syriza en Grèce (dix-sept partis politiques !). Ce constat interroge d’emblée un devenir commun de ces différents mouvements. Leurs conditions de structuration, enfin, paraissent également très différentes : les Indignés espagnols avaient publié, dès avant leur mobilisation, un manifeste, quand le mouvement Nuit debout ne s’est pas engagé dans une telle démarche « programmatique ».

Il n’en reste pas moins que ces mouvements, apparus dans le sillage de la crise de 2008, sont marqués par la recherche d’une grande horizontalité politique et font du « renouvellement » la clé de voûte de leur positionnement. Dans leur discours, il s’agit tant d’un renouvellement de fond (changer les politiques) que de méthode (changer la politique). Mais leur véritable trait commun pourrait bien être la mécanique de désignation d’un adversaire autour de laquelle ils se structurent : le système financier pour Occupy, le système politique puis « la caste » pour les Indignés et Podemos, les « troïkas » pour Syriza, etc. Dans chaque cas, le mouvement semble bien s’articuler et prospérer autour de la désignation antagonique d’un adversaire dont la dénomination est floue. On retrouve dans ce constat une ligne de force de l’œuvre du philosophe argentin Ernesto Laclau (1935-2014) pour qui « toute articulation dépend d’une confrontation antagonique dont l’issue ne saurait être présumée2  ».

Laclau, précisément, est une référence fréquente des mouvements dont il est ici question, explicitement (Podemos, par l’intermédiaire d’Íñigo Errejón Galván3 notamment) ou implicitement (plusieurs cadres présents ou passés de Syriza ont étudié à l’université d’Essex, Yánis Varoufákis ou Réna Doúrou par exemple). Nous proposons donc ici de mobiliser sa pensée4 comme prisme de lecture pour envisager ces mouvements, de même que les défis et limites auxquels ils sont confrontés. Il apparaît que la construction d’une identité populaire ne peut s’opérer que dans une relation antagonique. Devenu ainsi intrinsèquement conflictuel, le politique émerge comme un espace d’affrontement que la perspective populiste radicalise. La voie ainsi suggérée pourrait toutefois se révéler trompeuse, voire franchement périlleuse.

Le populisme comme essence du politique

Dans nos sociétés, dont Laclau défend – contre le marxisme traditionnel – qu’elles sont marquées par un pluralisme toujours plus fort et une radicale indétermination, l’unité politique fondamentale est la « demande », à entendre comme une revendication adressée à un système politico-institutionnel. Fortement marqué par le structuralisme, Laclau estime qu’une « demande » ne peut se définir que par différence avec l’existant. Les demandes sont donc l’expression d’une négativité ou d’un manque : mal-logement, défense de droits fondamentaux, affirmation d’une spécificité culturelle, lutte pour les droits civiques, refus de l’implantation d’un nouvel aéroport, lutte contre l’évacuation de campements, lutte contre la corruption, etc., sont autant d’exemples.

Commensurables entre elles, elles forment, prises dans leur ensemble, le champ politique, sans que l’une ait vocation à prévaloir sur les autres a priori. C’est au travers de la notion d’équivalence, centrale dans sa philosophie politique, que Laclau rend compte de la relation qui s’établit entre les demandes auxquelles ne répond pas le système politico-institutionnel : également rejetées par ce « système », elles se trouvent de ce fait unies dans une relation de solidarité. La mécanique populiste telle que Laclau la conçoit s’enclenche dès lors que les demandes en viennent à former une chaîne solidaire, génératrice d’une identité commune, mue par une même « logique d’équivalence ». À l’inverse, le système met quant à lui en œuvre une « logique de différence », visant à absorber les demandes séparément pour empêcher la constitution d’une chaîne équivalentielle qui unirait contre lui l’ensemble des demandes qu’il n’a pu – ou a choisi de ne pas – traiter5.

Dès lors, l’opération de subjectivation politique qu’induit l’appartenance à une chaîne d’équivalence repose sur une double négativité : la négativité constitutive de chaque demande d’une part ; la négativité constitutive de la chaîne qui les unit d’autre part, puisque celle-ci n’existe que contre un système politico-institutionnel et non au travers de la formulation positive d’un projet commun. « Antagonisme et exclusion sont constitutifs de toute identité6 », résume Laclau.

Plus la chaîne d’équivalence s’étend, unissant des demandes hétérogènes, moins les revendications et leurs destinataires sont clairement identifiés. L’opération de mise en équivalence de demandes s’accompagne donc d’un caractère de plus en plus flou des messages relayés : « Au-delà d’un certain point, les demandes qui étaient formulées jusqu’alors [dans le domaine de compétences de chaque institution] deviennent des demandes adressées aux institutions en tant qu’institutions, puis ensuite des revendications contre l’ordre institutionnel lui-même7 . »

L’exemple du movimiento de los Indignados, qui se développe en Espagne à compter de mai 2011, illustre particulièrement bien cet aspect de la pensée de Laclau. Son manifeste commence par insister sur l’hétérogénéité de ceux qui peuvent s’y reconnaître : « Nous sommes des personnes normales, des gens de tous les jours. Nous sommes comme toi […]. Certains sont plutôt progressistes, d’autres plutôt conservateurs. Certains d’entre nous sont croyants, d’autres non. Certains ont des idées politiques très affirmées, d’autres sont apolitiques8. » L’affirmation d’un lien universel suit immédiatement : « Mais nous sommes tous préoccupés et indignés par le paysage politique, économique et social que nous voyons autour de nous. Par la corruption des politiques, des entrepreneurs, des banquiers… Par la vulnérabilité de l’homme de la rue […]. Nous voulons un changement et nous voulons un futur digne. » Affirmée, l’hétérogénéité est aussitôt dépassée par l’intervention d’un « nous » inclusif. Mais cette inclusivité du « nous » semble n’être permise que par l’affirmation simultanée de l’extérieur contre lequel il se forme : politiques, entrepreneurs, banquiers corrompus.

Ce qui se joue dans cette désignation d’un adversaire est bien le passage de la singularité de la demande à la prétention universelle du « nous9 ». Discursives et jamais données a priori, les identités collectives requièrent la désignation d’un adversaire, selon Laclau. Le slogan We are the 99% ne se comprend ainsi que par la référence induite au 1 % : nous les combattons, « eux », et c’est cela qui fait que nous sommes « nous ».

L’antagonisme est constitutif du politique lui-même : c’est précisément ce que Laclau nomme « populisme », dans son entreprise de réhabilitation de ce terme. Mais l’antagonisme n’est pas pour autant figé parce que les frontières des identités sont flottantes : la subjectivation politique est en fait re-subjectivation permanente, et le champ politique est ainsi particulièrement dynamique chez Laclau. C’est ce qu’exprime clairement Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos : « Quand l’adversaire nous définit comme la gauche radicale et essaie de nous identifier aux symboles de cette dernière, s’il y parvient, sa victoire devient très facile. Se battre pour le contrôle des positions symboliques, pour “les termes du débat”, a donc été notre tâche politico-discursive la plus essentielle10. »

Différentes opérations de subjectivation s’affrontent toujours et le combat politique est donc celui dans lequel « des groupes divers entrent en compétition pour donner temporairement à leurs particularismes une fonction de représentation universelle11 ». Avoir un discours politique, chez Laclau, est donc une opération nécessairement polémique. En effet, en instituant une frontière, elle rassemble ceux qui se trouvent du même côté dans une opposition commune contre l’adversaire. C’est ainsi qu’il faut entendre le discours de Syriza contre les troïkas (intérieure et extérieure)12, celui des Indignés puis de Podemos contre la casta ou le « Ppsoe » (contraction des sigles du Pp et du Psoe) ou, dans une symétrie troublante, celui du Front national contre l’« Umps ».

Si la mécanique populiste, celle de la désignation de l’adversaire, est inhérente au champ politique, son intensité varie néanmoins, tant en fonction des sociétés (selon qu’elles sont plus ou moins institutionnalisées) que des circonstances : toute campagne politique est par exemple, pour Laclau, un moment propice à la mise en jeu de cette mécanique. Dans sa grille de lecture, la période contemporaine se prête particulièrement bien à une radicalisation de cette logique populiste, dans la mesure où des circonstances de crise favorisent sa mise en œuvre. Fortement marqué par la pensée de Gramsci, Laclau estime que « plus les relations sociales sont instables, moins un système de différences défini est réussi, et plus les points d’antagonisme prolifèrent13  ». Or le propre du populisme est bien d’« opérer en articulant des demandes fragmentées et disloquées autour d’un nouveau noyau ».

Partant, les leçons à tirer sont claires : la plus fondamentale est que refuser de désigner un ennemi, refuser la confrontation, c’est ne pas comprendre l’essence même du politique. C’est à ses yeux l’affaiblissement délibéré des clivages qui conduit ceux-là mêmes qui le recherchent à être aujourd’hui débordés ; et c’est précisément le sens de son appel à une démocratie « radicale ». La seconde leçon est que la définition du populisme proposée par la science et la sociologie politiques n’est pas la bonne car tout parti, s’il fait vraiment de la politique, est populiste à un degré ou à un autre, qu’il soit de gauche ou de droite14.

Le péril de l’antagonisme

Si la pensée de Laclau possède une indéniable vertu explicative de la situation actuelle de nombreux pays occidentaux, doit-on pour autant lui accorder sans nuance une portée normative ? Elle nous semble risquer de se révéler, à l’épreuve, illusoire, risquée, voire périlleuse.

La théorie du politique de Laclau met l’accent sur le dynamisme : c’est en réussissant à capitaliser sur des demandes non satisfaites et en les coagulant que la chaîne d’équivalence peut espérer renverser le système. Le populisme vu par Laclau est donc une redoutable mécanique de l’accession au pouvoir. Mais le pas de deux entre les logiques de différence (le « système ») et d’équivalence (les laissés en marge du système) qui s’affrontent peut virer à la schizophrénie : si elle vainc, comment la chaîne d’équivalence peut-elle s’adapter à l’exercice du pouvoir une fois aux responsabilités, dès lors que la mise en œuvre de politiques publiques implique le traitement spécifique – donc différencié – des demandes ?

La philosophie de Laclau semble muette sur cette épineuse transition ; c’est d’autant plus surprenant que l’exercice du pouvoir est bien l’horizon qu’il s’assigne : : « Les mouvements contestataires se fixent des objectifs qui passent nécessairement par une étape étatique […] pour cette raison, une théorie de l’hégémonie ne peut se résumer à une opposition pure et simple au pouvoir de l’État15. »

L’enjeu sous-jacent est tout sauf théorique. Dans un texte paru dès 2011 et qui éclaire l’expérience de Nuit debout, Íñigo Errejón décrivait ainsi ce qu’il percevait comme le plus grand défi des Indignados: « Se définir sans se fermer. Dans la mesure où les revendications [du mouvement] sont diffuses et amples, toute solidification peut lui faire perdre sa capacité d’articulation. Mais dans le même temps, l’indétermination permanente l’empêche de concentrer ses forces sur des objectifs atteignables et alimente les risques d’épuisement de son potentiel de mobilisation, risquant de dissoudre une identité qui reste trop fragile si elle ne va pas au-delà du plus petit dénominateur commun de l’utilisation libre et collective de l’espace public16. »

Ou comment réussir, après avoir proclamé haut et fort le combat contre la finance, le passage à une phase gestionnaire ? La question peut surprendre tant le désenchantement post-électoral paraît relever de l’évidence. Il y a loin des propos de campagne à la réalité de la pratique gouvernementale, et le retour à la réalité peut être brutal, comme l’ont démontré les cent premiers jours de mandat de Donald Trump et leur cortège d’incohérences et de revirements. Plus la logique d’équivalence a été étendue, plus le décalage est spectaculaire.

Mais la théorie de Laclau pourrait bien mettre en lumière une tension spécifique, inhérente au passage de la conquête du pouvoir à son exercice, dont l’expérience des populismes sud-américains, qui l’inspire largement, est révélatrice. Devant la tension entre la logique d’équivalence et la logique de différence qu’expérimente le camp parvenant au pouvoir, diverses attitudes se manifestent. La première consiste en une radicalisation de l’opposition à l’ordre institutionnel, qui se traduit par une volonté de refondation générale (Venezuela en 1999, Équateur en 2008 et Bolivie en 2009 – avec dans ces deux derniers cas des chefs d’État en fonction depuis 200617), comme si cette opération était de nature à expurger la société de ses antagonismes préexistants. Une deuxième voie consiste à perpétuer la logique d’équivalence contre un adversaire intérieur, dès lors accusé de tous les maux (l’exemple de la dérive vénézuélienne est à cet égard particulièrement frappant). Une troisième possibilité fréquemment observée est celle de la désignation d’un adversaire extérieur (les États-Unis par exemple, ou plus génériquement l’impérialisme), dans l’optique, pourtant illusoire, de souder la communauté nationale contre lui18.

Bien que différentes, ces trois voies nous semblent toutes procéder de la même tension originelle, induite par le passage d’une logique d’équivalence à une logique de différence qui caractérise l’accession au pouvoir. Chacune de ces voies peut ainsi être perçue comme une volonté de perpétuer la logique d’équivalence, mais celle-ci est incompatible avec la nouvelle position occupée. En revanche, la subjectivation populaire se fait désormais contre ce nouveau pouvoir19.

Le risque induit est alors celui de l’enfermement dans la recherche de bouc(s) émissaire(s). Comment se prémunir contre le risque de glisser de l’adversaire à l’ennemi20 ? Les risques nous paraissent plus forts encore si l’on ajoute que Laclau confère une place éminente, centrale, tant aux « passions politiques » qu’au leader, qui peut lui-même être le point de condensation (d’incarnation) d’une chaîne d’équivalence, sans que jamais ne soit envisagée la question des dérives possibles d’une personnalisation du pouvoir.

Le cadre institutionnel de la démocratie libérale apparaît à cet égard formidablement protecteur contre ces risques. Mais si Laclau semble toujours situer sa pensée dans ce cadre, il n’en propose pas de justification théorique, et on peut s’interroger légitimement sur le fait qu’il n’ait jamais explicitement pris ses distances avec les dérives de certains régimes sud-américains. Pour Laclau, la démocratie est moins un régime qu’une pratique et, « précisément parce que la démocratie est irréductible à ses formes concrètes, ces règles du jeu doivent logiquement être relatives, et dès lors, soit ne pas fournir un critère viable, soit se réduire au minimum distinctif entre guerre et paix21 ».

Ajoutons l’hypothèse que Laclau ne peut pas fonder théoriquement une défense de la démocratie libérale, parce qu’il est sur ce point prisonnier de son propre système de pensée : il affirme, en de nombreux passages de son œuvre, le caractère historiquement contingent de la démocratie libérale et représentative22 et se refuse à toute forme de cristallisation du champ politique ; il ne peut logiquement pas défendre l’idée qu’un régime serait a priori supérieur et préférable à un autre.

Transposée à la situation politique française, qui connaît un niveau d’incertitude inédit depuis quarante ans, la lecture de Laclau conduit à un double appel qui apparaît contradictoire de prime abord, mais pourrait bien se révéler complémentaire.

Un appel à la radicalité tout d’abord, qui s’adresse tout particulièrement à la gauche de gouvernement : le clivage est nécessaire. Mais il doit se structurer autour de positions durables et cohérentes dans le temps. Or ces dernières années ont été marquées non seulement par l’incapacité de développer un discours sur le sens de l’action publique, mais également par une perte de repères (la déchéance de nationalité) qui est venue accentuer des fractures déjà profondes. Un appel à la responsabilité ensuite, puisque la démocratie est sur une ligne de crête permanente. Les tensions qui traversent nos sociétés démocratiques ébranlent notre cohésion sociale et politique. L’attraction de certaines alternatives ne saurait masquer leur dangerosité.

Il est donc plus que jamais nécessaire que les acteurs qui se revendiquent du libéralisme politique et de ses valeurs entendent la leçon de Laclau et assument pleinement le combat politique. Mais il est tout aussi important qu’ils affirment qu’on ne peut déroger au cadre démocratique, au risque d’une fuite en avant qui pourrait être fatale.

  • 1.

    L’auteur remercie Stéphane Haber, directeur du travail de recherche qui a inspiré cet article, ainsi que Matthieu Angotti et Élie Tenenbaum pour leurs relectures avisées. Les traductions des citations originellement en espagnol ou en anglais sont de l’auteur.

  • 2.

    Ernesto Laclau, « Por qué construir un pueblo es la tarea principal de la política radical », Cuadernos del Cendes, vol. 23, no 62, mai-août 2006.

  • 3.

    Député, secrétaire politique de Podemos, en charge de la stratégie et des campagnes, et auteur d’une thèse en science politique sur le Movimiento al Socialismo (Mas) bolivien dans laquelle le nom de Laclau apparaît plus de trois cents fois.

  • 4.

    Telle que développée dans ses deux ouvrages clés : E. Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, préface d’Étienne Balibar, Besançon, Les Solitaires intempestifs, coll. « Expériences philosophiques », 1985 ; E. Laclau, la Raison populiste, traduit par Jean-Pierre Ricard, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2008.

  • 5.

    Dans la Raison populiste, Laclau nomme « demandes démocratiques » les demandes traitées par le système et « demandes populaires » celles qui restent irrésolues.

  • 6.

    E. Laclau, la Guerre des identités. Grammaire de l’émancipation, traduit par Claude Orsini, Paris, La Découverte, 2015, p. 22.

  • 7.

    Id., « Por qué construir un pueblo… », art. cité, p. 10.

  • 8.

    Disponible sur le site internet : www.democraciarealya.es.

  • 9.

    Laclau mobilise la notion de « signifiant vide » pour indiquer comment un élément particulier en vient à incarner l’ensemble des demandes unies dans la chaîne d’équivalence. Le « signifiant vide » est une notion clé, car elle fait le lien avec la question du leader : le populisme tel que Laclau le conçoit est nécessairement incarné. Dès lors, le leader populiste qui « porte » la chaîne d’équivalence en vient à la représenter jusqu’à se confondre avec elle : la personne « physique » du leader se double d’une émanation symbolique qui se condense dans son nom. Laclau évoque fréquemment à cet égard l’exemple du retour de Perón en Argentine dans les années 1970, dont la seule évocation du nom acquiert valeur de lutte contre la junte militaire, comme si Perón dépassait Perón. Mais la place conférée au leader ne coule pas de source : elle introduit un élément de verticalité là où la chaîne d’équivalence est d’abord horizontalité. Les débats qui traversent Podemos sont à cet égard un exemple frappant de cette tension (notamment lorsqu’il s’est agi de décider de la présence du visage de Pablo Iglesias sur les bulletins de vote aux élections européennes de 2013). Voir Jean-Claude Monod, « La force du populisme : une analyse politique », Esprit, janvier 2009.

  • 10.

    Pablo Iglesias, « Entender Podemos », New Left Review, no 93, juillet-août 2015, p. 22-23.

  • 11.

    E. Laclau, la Guerre des identités, op. cit., p. 91. Cette opération est à la base de la notion d’hégémonie telle que Laclau la réinterprète à partir de Gramsci.

  • 12.

    Yannis Stavrakakis et Giorgos Katsambekis, “Left-Wing Populism in the European Periphery: The Case of Syriza”, Journal of Political Ideologies, vol. 19, no 2, 2014.

  • 13.

    E. Laclau et C. Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste, op. cit., p. 238. Pour Gramsci, « la crise consiste dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » (Antonio Gramsci, Cahiers de prison, traduit par Monique Aymard et Françoise Bouillot, Paris, Gallimard, 1996, cahier no 3, § 34). Laclau retient particulièrement les efforts déployés par le penseur italien pour désarrimer le discours politique de tout déterminisme, par opposition au marxisme classique. Économique, sociale, politique, culturelle, l’hégémonie est pour Gramsci à considérer comme un processus dont l’issue n’est pas jouée à l’avance. En cela, elle fait écho à la conception de Laclau du champ politique, par essence libre et indéterminé, et dans lequel les processus de subjectivation sont fondamentaux.

  • 14.

    Laclau se livre ainsi, dans la Raison populiste, op. cit., à une revue historique particulièrement large, depuis le péronisme jusqu’à Berlusconi, en passant par Solidarnosc, etc.

  • 15.

    E. Laclau, « Laclau en debate: postmarxismo, populismo, multitud y acontecimiento [entrevistado por Ricardo Camargo] », Revista de ciencia politica, vol. 29, no 3, 2009, p. 822. Ce rapport complexe au pouvoir, que l’on cherche bien à exercer mais auquel on ne peut accéder qu’en le subvertissant, le distingue d’ailleurs de certains autres penseurs de la gauche dite « radicale », tels que Negri ou Hardt, qui développent une pensée franchement hostile à toute forme d’institutionnalisation.

  • 16.

    Íñigo Errejón Galván, « El 15-M como discurso contrahegemónico », Encrucijadas. Revista critica de ciencias sociales, no 2, p. 140. Les représentants de Nuit debout n’ont ainsi pas totalement entendu le message de Laclau : « L’absence totale de coordination politique n’est pas non plus une solution » (E. Laclau, « Laclau en debate », art. cité, p. 820). En suivant cette grille de lecture, on peut imputer le faible développement de Nuit debout au refus obstiné de ses participants de s’inscrire dans quelque forme de verticalité que ce soit (aucun représentant, un usage du prénom unique et unisexe « Camille » pour éviter tout risque de personnalisation, une distance délibérée vis-à-vis des partis politiques et des syndicats).

  • 17.

    En réalité, le rapport du populisme aux institutions est très ambivalent. Gerardo Aboy Carlés (« Las dos caras de Jano », Pensamento Plural, no 7, juillet-décembre 2010) a ainsi recours à l’image d’un « mécanisme pendulaire » pour rendre compte de l’oscillation entre les deux tendances à l’œuvre, qui se nouent et se confrontent dans « une tension insoluble entre une rupture fondamentale et l’aspiration à représenter la communauté ».

  • 18.

    En effet, pour Laclau, la totalité au sens de « suture de l’espace » politique est impossible en raison du caractère irréductiblement indéterminé du champ politique. Ce point est l’une des racines de l’opposition de Laclau à Habermas, chez qui l’acte de délibération rationnelle opère une sorte de mise en transparence du politique à lui-même, mais aussi de son désaccord avec le projet communiste orthodoxe, qui repose sur « le mythe d’une société transparente et réconciliée ».

  • 19.

    Dans l’Énigme révolutionnaire (Paris, Les Prairies ordinaires, 2015), Federico Tarragoni montre ainsi, à partir d’une étude des barrios vénézuéliens, que « les révolutions enclenchent des processus de subjectivation politique qui débordent progressivement les institutions ou les dispositifs dans lesquels ils peuvent se déployer : c’est cette dialectique entre une conflictualité “par le bas” et des tentatives de canalisation (ou de neutralisation paradoxale) “par le haut” qui constitue le ressort profond de toute révolution ».

  • 20.

    Carl Schmitt n’est, sauf erreur de notre part, cité ni dans Hégémonie et stratégie socialiste, ni dans la Raison populiste, mais son influence transparaît nettement (à notre connaissance le seul texte de Laclau portant directement sur la conception schmittienne du politique est “On Real and Absolute Enemies”, The New Centennial Review, vol. 5, no 1, 2005). La ligne de partage entre l’adversaire et l’ennemi pose directement la question du rapport à la démocratie libérale.

  • 21.

    Audric Vitiello, « Démocratie radicale » (www.dicopo.fr).

  • 22.

    Voir par exemple E. Laclau, la Raison populiste, op. cit., p. 197.