La fascination du pouvoir

Réflexions critiques sur L’Heure des prédateurs de Giuliano da Empoli

Dans L’Heure des prédateurs (Gallimard, 2025), Giuliano da Empoli semble fasciné par l’efficacité des pouvoirs autoritaires. Au risque d’oublier la résistance de la société civile à la brutalité des gouvernants, notamment celle qui réinvente le rapport des citoyens à la politique en les émancipant des hiérarchies anciennes.


Dans le monde des « scribes » de la politique – cette confrérie dont la mission est d’expliquer les règles d’un jeu plus méconnu qu’il n’y paraît à un grand public aussi fasciné que terrifié par l’époque que nous vivons – Giuliano da Empoli fait figure d’exception. D’abord parce qu’il est incontestablement le principal auteur de best-sellers politiques qu’a connu la France ces dernières années. Ses livres se vendent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et sa parole est perçue comme un oracle qui éclaire notre présent et dévoile notre avenir. Ensuite, parce que dans les deux ouvrages qui l’ont fait connaître, Les Ingénieurs du chaos (Gallimard, 2019) et Le Mage du Kremlin (Gallimard, 2022), la qualité et l’originalité de ses analyses se doublent d’une capacité à ressentir la politique dans sa dimension quasi-transcendante. À la penser non seulement comme structure ou système, mais aussi comme puissance imaginaire, comme un récit littéraire en soi. Une perception de la nature de la politique qui nourrit une manière spécifique d’écrire sur la politique. Da Empoli ne se contente pas d’en décrire les méandres : il en restitue les ruses narratives et les ressorts presque fictionnels, dans un récit où s’entrelacent lucidité, désenchantement et inquiétude. Ce faisant, il guette les transformations les plus contemporaines de notre monde aussi bien dans les romans et les séries, plus libres et donc plus complexes dans leur appréhension du réel, que dans les colonnes des journaux ou les essais politiques. Et il se présente en écrivain autant qu’en analyste, à l’image de l’un de ses modèles, le romancier italien Curzio Malaparte, auteur du célèbre Technique du coup d’État, publié en 1931 et qui dénonçait en son temps la montée au pouvoir d’Adolf Hitler.

L’Heure des prédateurs, son dernier ouvrage, sorti en avril 2025 et vendu à plus de 150 000 exemplaires en quelques mois, prolonge la recette qui a jusqu’ici fait son succès1. Son idée centrale est que nous serions revenus à une époque machiavélienne, peuplée d’acteurs politiques « borgiens », cyniques, manipulateurs, fascinés par le pouvoir pour lui-même et par l’emploi de tous les moyens – à commencer par la force – pour parvenir à leurs fins. Publié quelques mois après la réélection de Donald Trump, dont la gouvernance imprévisible plonge l’opinion publique internationale dans un abîme de sidération et de perplexité ; alors que la guerre en Ukraine s’enlise et que le monde assiste, impuissant, au massacre de dizaines de milliers de Palestiniens à Gaza, ce carnet d’observations prises au fil du temps propose une thèse séduisante. Comment ne pas percevoir le durcissement des temps qui sont les nôtres, dans lesquels la politique semble (re)devenir un théâtre de fauves et la démocratie, un territoire assiégé ? Pourtant, malgré les qualités réelles d’un texte vif et séduisant, la lecture de L’Heure des prédateurs génère un sentiment de malaise, tant sur le cœur du raisonnement défendu que dans les intuitions qui s’y dessinent en filigrane sur la nature de la politique et du pouvoir.

Une conception prémoderne de la politique

Une première objection naît de l’idée que les « prédateurs » renoueraient, selon l’auteur, avec la véritable nature du pouvoir après un siècle d’illusio démocratique. Mais notre époque n’a pas grand rapport avec la communauté politique décrite par Machiavel en 1532. Paul Veyne, dans sa préface au Prince2, souligne la singularité historique de la société décrite par le Florentin. Pour lui, l’efficacité de sa pensée tient à ce qu’elle s’adresse à un monde politique où la morale n’a pas encore de place dans la structure du pouvoir et où l’intérêt public est redevenu indistinct de l’intérêt du monarque après la chute de la République de Florence. Le prince ne prétend pas, nous dit Veyne, « gouverner son cheval pour le bien de ce dernier », car il n’a pas de relation morale avec sa monture. Il ne fait que « gérer ses intérêts de propriétaire terrien », aux dépens d’un peuple qu’il soumet comme un animal lui appartenant. Cette relation continue certainement d’exister dans certaines des dictatures les plus rigoureuses. Pourtant, même en Russie ou en Arabie saoudite, la relation du gouvernant au gouverné s’exerce dans un espace où le dictateur ne peut pas totalement écraser l’autonomie des populations qu’il soumet, dont le niveau d’éducation et de prospérité matérielle est sans commune mesure avec les sujets des Borgia.

Ailleurs, dans le monde démocratique – c’est-à-dire dans plus de la moitié des régimes politiques aujourd’hui – nous vivons, malgré tout, dans un contexte tout à fait différent de celui que décrit L’Heure des prédateurs : celui d’une communauté politique où, même fragilisée, la norme commune, la délibération, l’opinion et l’exigence de légitimité continuent de structurer les règles du jeu. Les prédations ne s’y exercent pas dans un vide institutionnel : elles s’y déploient contre la société et l’État de droit, et cette résistance, certes imparfaite, est la grande absente du récit de Giuliano da Empoli. Ce que Machiavel nomme la « chose publique », ce bouclier contre l’appétit des prédateurs dans un monde en désordre, résiste encore, même si elle est attaquée de toutes parts. Ce sont les services publics qui ne sont pas encore démantelés par le tout-marché, les sociétés civiles mobilisées, les institutions – parlements et tribunaux en tête – qui s’opposent à la toute-puissance d’un pouvoir exécutif cannibale. Malgré les tentatives de les affaiblir, de les ridiculiser, voire de les dissoudre, ces bastions de la culture démocratique n’ont pas disparu et tiennent face aux coups de butoir. Leur absence dans le récit donne l’impression que la politique, aujourd’hui, ne se joue plus que dans un théâtre où les cyniques et les violents tiennent les premiers rôles, ce qui paraît à la fois historiquement discutable et politiquement réducteur.

Ce que Machiavel nomme « la chose publique » résiste encore dans nos démocraties.

Dès lors, la séduction de l’analyse de L’Heure des prédateurs rappelle celle des théories réalistes des relations internationales : Giuliano da Empoli, comme avant lui Aron ou Kissinger, souhaite dessiller le regard, désenchanter les naïfs, rappeler que sous les oripeaux des valeurs et des institutions, ce sont toujours les rapports de force qui gouvernent. Une lecture sans illusion de la politique, où les plus féroces dévorent les plus faibles, les forts imposent leur loi et les plus fragiles ne peuvent que tenter – souvent en vain – de s’organiser pour survivre. On retrouve là le vieux débat entre Calliclès et Socrate dans le Gorgias : celui des gros poissons contre les petits, de la loi du plus fort contre l’idéal de justice. Mais ce que Socrate oppose à Calliclès mérite d’être rappelé. Non pas un angélisme moral ou une foi aveugle dans la bonté des hommes, mais une vision exigeante et profondément politique de la maîtrise de soi, de la modération, de la tempérance comme fondements d’un ordre légitime. Là où Calliclès glorifie la puissance, Socrate insiste sur la nécessité d’un cadre commun, d’une règle que l’on n’impose pas seulement aux autres, mais d’abord à soi. Il ne s’agit pas de sous-estimer l’importance de la force ou de la ruse dans les affaires humaines, mais de nier qu’elles constituent la seule mesure de l’action politique. L’histoire des démocraties occidentales n’est pas celle de la victoire de Socrate contre Calliclès, mais celle de la domestication de la violence sans règles par le droit. Ce n’est pas la première fois, tant s’en faut, que nos démocraties subissent les assauts des prédateurs. Mais ces derniers persistent à sous-estimer la capacité qu’ont ces régimes, une fois la sidération dissipée, de répondre à la violence par une puissance plus extraordinaire encore – celle du refus de l’oppression. C’est précisément ce refus qui fonde la singularité des régimes démocratiques contemporains, mais aussi leur précieuse altérité face au règne des prédateurs. La politique ne s’y réduit pas à une jungle peuplée d’animaux rusés et cruels. Elle reste traversée par l’idée, défiée mais toujours bien vivante, qu’il est possible de gouverner sans humilier, de décider sans imposer, de convaincre sans dominer.

La fascination du pire

C’est ici que survient une deuxième objection : derrière la description apparemment froide d’un ordre des choses, L’Heure des prédateurs laisse entrevoir une forme de fascination pour les mécaniques archaïques du pouvoir exercé pour lui-même. Celle-ci ne vient pas tant d’une complaisance pour le pouvoir autoritaire que d’un intérêt littéraire. Comme Giuliano da Empoli l’écrivait déjà dans Les Ingénieurs du chaos en citant Woody Allen, « les méchants ont sans doute compris quelque chose que les bons ignorent ». À ce titre, ils sont souvent plus intéressants à décrire que les « bons » : ils offrent des contours plus nets, des désirs plus tranchés, des ressorts plus riches. Ils possèdent ce qui fait le sel de la bonne littérature : la densité du secret, la logique du masque, la tension d’une parole gouvernée par l’action. Mais c’est précisément là que le regard politique et le regard littéraire peuvent et doivent diverger. Car ce qui suscite l’admiration du style peut parfois affaiblir l’exigence de jugement. En mettant en scène la puissance dans sa nudité, L’Heure des prédateurs rend certainement visible l’une des réalités du politique. Mais en se concentrant sur ces figures de pouvoir, il contribue à une forme de déséquilibre narratif, où les formes plus sobres, moins spectaculaires de la politique contemporaine sont ignorées. D’où le risque de faire glisser la compréhension vers la contemplation, voire vers une forme d’esthétisation du pouvoir cynique – ce que Le Mage du Kremlin assumait comme geste romanesque, mais qui connaît ici un glissement problématique lorsqu’il s’agit de comprendre et d’analyser la réalité politique. En témoigne l’illustration souvent convoquée par l’auteur de l’efficacité de la méthode mise en œuvre par Nayib Bukele dans le traitement de la délinquance au Salvador – que ne renierait pas Ramiro de Lorca, le sanguinaire condottiere espagnol employé par César Borgia en son temps pour diriger la Romagne. Notre époque, lasse des promesses non tenues des démocraties libérales, se laisse volontiers séduire par l’argument de l’efficacité : celle des dirigeants « qui font », des systèmes qui tranchent là où les nôtres s’essoufflent ou tergiversent. Mais l’efficacité, si elle devient le seul critère du pouvoir, fait courir un risque insidieux : celui d’oublier que gouverner en démocratie ne signifie pas seulement produire des résultats, mais préserver un espace de liberté, de contestation, voire de conflit assumé.

Cette fascination pour les hommes forts et la brutalité des rapports de domination, peut-être inconsciente, induit une torsion problématique dans le récit. Dans les premières pages de son livre, Giuliano da Empoli évoque avec une certaine ironie la typologie des séries politiques qu’il retrouvait dans la vie politique réelle lorsqu’il était conseiller de Matteo Renzi dans les années 2000 : dix pour cent d’idéalisme à la The West Wing, trente pour cent de brutalité à la House of Cards et soixante pour cent d’absurde à la Veep. Cette répartition dit quelque chose de juste sur la diversité des ressorts qui animent les acteurs politiques, entre nobles intentions, stratégies impitoyables et farce involontaire. Dans L’Heure des prédateurs, cet équilibre est rompu. Le récit s’est laissé envahir presque entièrement par la logique de House of Cards : celle d’un pouvoir conçu comme pur rapport de force, fondé sur la manipulation, la mise en scène, la dissimulation, où seuls les plus rusés, les plus brutaux ou les plus cyniques survivent et triomphent. Ce que j’ai nommé, ailleurs, la « house of cardisation » de la vie politique3 désigne l’emprise croissante d’une représentation de la politique comme espace sans foi ni loi, peuplé d’acteurs prêts à tout pour parvenir au pouvoir et y rester. En partie avéré, ce récit est aussi largement fantasmé. Martelé par les récits médiatiques et les séries dont nous sommes friands, il finit par coloniser les imaginaires collectifs, jusqu’à effacer toute autre possibilité de concevoir la démocratie. Or ce processus est à la fois trompeur et périlleux. Trompeur, car il réduit la vie démocratique à ses expressions les plus spectaculaires et les plus sombres. Il invisibilise la délibération, le compromis, mais aussi la dose d’idéalisme ou le désir d’harmonie qui traversent les peuples démocratiques. Et périlleux, car en suggérant que la violence et la dissimulation sont les vérités ultimes de la politique, il accrédite l’un des postulats majeurs du populisme et nourrit ce qu’il prétend dénoncer. Dans la lutte entre la puissance brute et la démocratie, aucun espoir ne vient jamais éclairer le lecteur de L’Heure des prédateurs : la démocratie y est en situation de repli permanent, comme si elle n’était plus qu’un décor, un souvenir ou une illusion que les puissants manipulent à leur guise. Mais si la démocratie n’est qu’un théâtre d’ombres, peuplé de fauves et de stratèges sans scrupule, pourquoi ne pas choisir des dirigeants de même nature pour nous défendre ? Pourquoi ne pas céder aux populistes qui promettent de jouer à armes égales contre les prédateurs et de faire justice avec les moyens mêmes de l’injustice ?

Un peuple impuissant

Une troisième objection mérite qu’on s’y arrête un instant : dans L’Heure des prédateurs, comme dans Les Ingénieurs du chaos, le peuple, les citoyens n’apparaissent que comme des ombres portées sur le mur de la caverne platonicienne. Au mieux, manipulés par les algorithmes, au pire, complices des démagogues qu’ils élisent, ils n’ont que rarement les traits de sujets politiques autonomes. Dans Les Ingénieurs du chaos, par exemple, le Mouvement 5 étoiles est décrit comme une force « à vocation explicitement totalitaire », au motif qu’il chercherait une relation directe et englobante avec les citoyens, en court-circuitant les médiations traditionnelles. Mais on peine à comprendre en quoi le désir d’une telle relation constituerait en soi une dérive. Certes, toute tentative de court-circuit institutionnel ou de réduction des conflits internes à un « appel au peuple » peut entraîner des effets de polarisation ou de déstabilisation des équilibres démocratiques – mais n’est-ce pas aussi la conséquence d’un déficit de représentativité ou d’un épuisement des structures politiques classiques ? Ne porte-t-elle pas en elle un défaut d’imagination dont rien n’indique – la nature ayant horreur du vide – que nos sociétés sont condamnées à des dystopies autoritaires dans lesquelles les citoyens seraient voués à être matrixés, abandonnant définitivement leur destin à des partis entreprises et des politiciens cyniques et corrompus ?

Une part importante des dynamiques démocratiques actuelles témoigne du contraire. Elle propose de réinventer les modalités de l’engagement et de la souveraineté populaire, sans pour autant sombrer dans une logique de fusion totalisante entre le leader et les masses. L’Heure des prédateurs trace une ligne trop directe entre toute revendication de participation horizontale et une pente autoritaire, alors que l’ambiguïté domine les aspirations démocratiques contemporaines. Certes, la colère et la délégitimation des élites traditionnelles qui traversent nos sociétés sont impossibles à nier pour quiconque connaît bien les enquêtes sur la défiance démocratique. Mais Giuliano da Empoli sous-estime un autre mouvement, moins visible mais tout aussi structurant : celui de l’individuation démocratique, qui réinvente le rapport des citoyens à la politique en les émancipant – pour le meilleur et pour le pire – des autorités et des hiérarchies anciennes. Cette horizontalité nouvelle, rendue possible (et même amplifiée) par les réseaux sociaux, ne peut pas se réduire à un simple espace de manipulation ou d’illusion collective. Certes, elle génère des externalités négatives – ingérences, bulles, polarisation –, mais elle constitue aussi une formidable scène d’émancipation : celle d’individus qui, refusant les médiations traditionnelles, revendiquent une capacité d’expression, d’organisation, et parfois même de décision, que la vieille social-démocratie, avec ses structures hiérarchiques, ne leur offrait plus. La période actuelle, en dépit de tous ses défauts, est aussi celle de la montée en puissance de formes d’action collective diffuses, instables mais réelles : mobilisations spontanées, pétitions citoyennes, campagnes transnationales, contestations portées par des voix singulières qui, précisément grâce à ces outils numériques, trouvent un écho qu’aucun parti ni aucune institution classique ne leur auraient garanti. Cette histoire, c’est celle ouverte par les années 2010, qui ont vu dans le même temps émerger et progresser les populistes autoritaires et les mobilisations collectives permettant à des peuples entiers de sortir du silence de l’oppression, que ce soit lors des révolutions arabes ou des soulèvements nombreux dans le monde entier, du Brésil à Hong Kong. C’est là un champ que Giuliano da Empoli effleure sans jamais vraiment le prendre au sérieux. Et c’est pourtant, peut-être, l’un des rares lieux d’où la démocratie est aujourd’hui en train de se réinventer.

D’où une réflexion conclusive, nécessaire mais absente de L’Heure des prédateurs, sur la responsabilité des scribes de la politique dans leur description du monde contemporain. Pour l’auteur, celle-ci n’est pas du ressort des écrivains, mais des citoyens et du personnel politique. Pour autant, l’analyse des ressorts du pouvoir ne peut se réduire à la seule description clinique de faits bruts et parcellaires. La tâche des scribes consiste à imaginer le monde en dehors des cadres hérités, des structures de domination figées et des récits fatigués qui naturalisent la violence comme horizon indépassable du politique. C’est cet exercice essentiel de responsabilité intellectuelle auquel Machiavel s’était livré lui-même en son temps. En révélant les mécanismes de la domination et les rouages de la puissance, le Florentin renverse l’idée qu’il existerait un pouvoir de droit, naturel et immuable. Il éclaire les citoyens en montrant comment les gouvernants s’y prennent pour asseoir leur autorité et se maintenir. Il rappelle la nécessité d’une discipline de l’esprit qui observe et critique le pouvoir. Cette démarche, particulièrement importante dans les périodes de désorientation politique, ne signifie pas, pour lui, revêtir les habits d’une improbable neutralité, mais doit au contraire porter en elle la proposition d’édification d’une société meilleure. Théoricien d’une pensée de l’action, Machiavel l’entrevoyait en son temps dans l’établissement d’un régime d’autonomie et d’égalité qui garantisse le bien public – la république. Le visage qu’elle revêt aujourd’hui est celui de la démocratie. « J’ai enseigné aux tyrans comment on conquiert le pouvoir, mais aussi aux peuples comment on renverse les tyrans », disait-il dans son Discours sur la première décade de Tite-Live. Dès lors, les citoyens « doivent examiner la force du mal, et, s’ils se sentent capables de le vaincre, l’attaquer sans considération ». Leur donner à voir le spectacle de la force des tyrans n’est pas suffisant pour leur permettre de les renverser : encore faut-il leur donner les armes de ce retournement.

Si « la lutte continue » comme l’écrit Giuliano da Empoli en conclusion de son essai, alors il faut non seulement s’opposer aux forces de régression et de manipulation, mais aussi déjouer deux affects délétères qui minent aujourd’hui nos imaginaires politiques : la sidération face à la brutalité du monde et la fascination pour la puissance. Ces deux sentiments corollaires engendrent un état de choc permanent où l’indignation tourne à vide, et l’impuissance semble le seul horizon. Ils ne sont pas de simples effets secondaires de l’information : ils sont des armes politiques qui paralysent les citoyens, les transformant en simples spectateurs condamnés à l’intériorisation d’une forme de fatalisme autoritaire. Pour éviter cet écueil, la responsabilité des scribes peut être de proposer une vision plus diverse des formes de leaderships contemporains. Car tous ne répondent pas à la logique borgienne. Si Trump, Bukele, Mohammed ben Salmane ou Poutine sont les incarnations d’un pouvoir pulsionnel et autoritaire, d’autres figures – Lula au Brésil, Zelensky en Ukraine, Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande, Pedro Sánchez en Espagne, le regretté Pepe Mujica en Uruguay ou Tsai Ing-wen à Taïwan, entre autres – illustrent une autre manière de faire de la politique Moins théâtrale, moins prédatrice, plus soucieuse de compromis, de parole partagée, de lien avec le collectif. Penser des formes alternatives de leadership, souligner d’autres manières de faire de la politique, ou encore imaginer des récits politiques différents ne signifie pas se bercer d’illusions, ni céder à un optimisme béat. Mais cela revient à décrire la politique contemporaine sans succomber à l’obsession du déclin ou à la fascination pour les forces qui prétendent en triompher par la brutalité. Et surtout, cela revient à aider à fédérer tous ceux qui n’ont pas renoncé à croire que la démocratie n’est pas un vestige à sauvegarder, mais un combat.

  • 1. Giuliano da Empoli, L’Heure des prédateurs, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2025.
  • 2. Nicolas Machiavel, Le Prince et autres textes, trad. Jacques Gohory, préface de Paul Veyne, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2007.
  • 3. Vincent Martigny, Le Retour du Prince, Paris, Flammarion, 2019.