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Photo : Thomas de LUZE
Photo : Thomas de LUZE
Dans le même numéro

Des jeunes contre le racisme

novembre 2020

Des jeunes engagés dans la lutte antiraciste témoignent du sens et des formes de leur engagement, dénoncent la persistance d’injustices et soulignent l’importance de l’art pour rendre sensibles des réalités ignorées.

À la suite des manifestations contre les violences policières et des diverses mobilisations contre le racisme, nous avons rencontré des jeunes engagés dans différents types de combat antiracistes. Nous les avons ­interrogés sur leur conception et leur expérience du racisme, sur le sens de leur engagement et sur les rapports de l’art avec la lutte contre le racisme. De leurs réponses riches et sensibles, il semble se dégager trois motifs. Tout d’abord, les formes traditionnelles d’engagement (partis politiques, associations, syndicats) se maintiennent comme des voies efficaces de construction de la lutte antiraciste. Ensuite, la vocation de l’art apparaît comme celle de rendre sensibles des réalités ignorées, sourdes, enfouies. L’enquête permet en effet de mettre en évidence la culture artistique et politique des jeunes engagés, de Trotski à Chimamanda Ngozi Adichie en passant par Kery James. Enfin, les expériences individuelles blessantes face au racisme semblent créer des failles difficilement surmontables. Le racisme fait tellement mal qu’il semble que quelque chose se casse chez ces jeunes, mais nourrit leur attachement indéfectible à la cause antiraciste.

 

Qu’est-ce que le racisme ? Et l’antiracisme ? Le racisme fait-il mal ? Croyez-vous que les États-Unis sont un pays moins ou plus raciste que la France ? Pourquoi ?

Yasmina A.1 – Le racisme, c’est quand une communauté, pour sa religion ou sa couleur de peau, est jugée inférieure à une autre et discriminée de manière hostile, voire haineuse et violente. L’antiracisme, c’est refuser de hiérarchiser les communautés et lutter contre le racisme. L’antiracisme implique la tolérance, l’acceptation de personnes différentes. Le racisme fait hyper mal. J’en ai été victime : on m’a fait savoir qu’à cause de ma couleur de peau – je suis noire –, à cause de ma religion – je suis musulmane –, ma place n’était pas ici. Je me sentais mal, mais j’ai compris depuis que le problème, ce n’est pas moi, c’est leur racisme ! Les États-Unis ne sont peut-être pas plus racistes que la France, mais aux États-Unis, les gens sont plus libres d’exprimer leur racisme, alors qu’en France, il y a des lois qui punissent ce genre d’expression et protègent les personnes.

Le racisme fait hyper mal.

Antoine Bourbon2 – Pour moi, le racisme est un état d’esprit dans lequel on considère que les personnes qui n’appartiennent pas à la même ethnie, qui n’ont pas les mêmes codes sociaux sont « peu fréquentables ». L’antiracisme est l’envie de repousser le racisme et de le faire taire. Cependant, les mouvements antiracistes peuvent être racistes sur certains points : il est légitime de vouloir défendre les opprimés, mais infantiliser ces minorités ne les aide pas. Je n’ai pas réellement vécu le racisme. À la suite de ma transition depuis la banlieue de Seine-Saint-Denis vers Paris pour mes études, mes nouveaux camarades de classe avaient certains préjugés à propos de l’endroit où j’habitais. Il est arrivé qu’on me fasse une remarque désobligeante à propos de ma couleur de peau, mais ce n’était rien par rapport à ce qu’ont subi certains de mes camarades qui sont aussi partis à Paris. Nos ancêtres étant tous passés par la même évolution, il faudrait oublier le terme de race : nous appartenons tous à l’espèce humaine. Je me sens mal à l’aise rien qu’en écrivant le terme « race ».

Maël Bailly3 – La race a été une tentative d’explication du monde, puis la justification de politiques ségrégationnistes et coloniales. Aujourd’hui, on sait qu’il n’y a pas de race humaine : il n’y a pas plus de différence entre un Blanc et un Noir qu’entre un petit et un grand, un poilu et un imberbe, quelqu’un doté du groupe sanguin A+ ou O-, un homme et une femme. Le mot « race » peut être réutilisé par certains courants antiracistes sous des néologismes comme « racisés » ou des expressions comme la « race sociale ». Ces termes me gênent un peu, à cause de leur ambiguïté politique, donc je ne les utilise pas. Les États-Unis et la France ont deux histoires différentes mais, dans les deux pays, le racisme a été indispensable au maintien d’un ordre social passé très lucratif pour certains, la ségrégation aux États-Unis et la colonisation en France. On ne peut pas dire qu’un pays est plus ou moins raciste que l’autre. Les États-Unis ont très tôt connu des mouvements antiracistes puissants. La police étant plus armée aux États-Unis, il est sans doute encore plus dangereux d’être noir là-bas.

Ife Melu4 – Dans « le pays des droits de l’homme », interroger l’évolution des sciences sociales à l’aune de théories prouvées empiriquement est parfois vécu comme une atteinte aux « valeurs » de la République. En tant que descendante de personnes réduites à l’esclavage, je suis particulièrement désabusée quand je suis empêchée d’analyser ce que cette ascendance signifie ou a pu avoir comme conséquence sur mon parcours et dans mes relations sociales. La comparaison du traitement du racisme entre la France et les États-Unis m’étonne et me fascine chaque jour davantage depuis que j’ai découvert la littérature des sciences sociales aux États-Unis sur les questions raciales, en particulier les Black Studies. Mon rapport aux États-Unis a également changé depuis que j’ai compris que, dans leurs entreprises, dans leurs institutions publiques, enfin dans la plupart des lieux organisés collectivement pour le travail ou les études, il n’est pas bienvenu d’avoir des propos ou des attitudes sexistes ou racistes et que des mesures concrètes sont prises contre les contrevenants. Il est certain que tout n’y est pas acquis, sinon les mobilisations n’auraient pas eu lieu cette année après les assassinats de George Floyd et de Breonna Taylor. En France, on en est encore à se demander ce qu’est le racisme. On en est encore à expliquer ce que sont des propos et des comportements racistes. Certes, tout le monde sait définir le racisme primaire, la xénophobie, la haine des autres, mais rares sont les personnes en France qui comprennent les autres formes de racisme, celles qui sont insidieuses, qui font partie de notre quotidien, qui entrent dans notre chair. Celles-là mêmes qui composent « ce corps qui parle à notre place » pour reprendre l’expression de Maboula Soumahoro5. C’est ce racisme qui pourrit ma vie et que j’ai envie de combattre !

Cosima Degioanni6 – Il existe deux formes de racisme, ce qui prête à confusion. La première est une idéologie de rejet et de discrimination, assumée par une personne, un groupe ou un État, envers une population déterminée par des éléments culturels ou physiques. La seconde est moins visible, car découlant de facteurs historiques comme les rapports de force coloniaux, tout en étant également la manifestation de croyances et représentations fantasmées (clichés, discriminations, différences de traitement…). À l’échelle sociale, l’antiracisme consiste, au moyen des sciences sociales et de l’étude de l’histoire, à identifier des situations, des structures et des rapports sociaux imprégnés de discriminations raciales afin de les faire évoluer. À l’échelle individuelle, il est un mouvement intérieur consistant à prendre conscience, au quotidien, des conditionnements mentaux que l’on peut avoir en fonction de son éducation et de son identité raciale. J’ai eu, j’ai et j’aurai toujours des préjugés sur des personnes ou populations en fonction de ce que ma culture et mon entourage me donnent à voir et à penser d’elles. Mais le travail antiraciste à mener sur soi est d’identifier le plus possible ces préjugés, et de les confronter à la réalité. La race ne dit pas tant quelque chose de l’individu que de la manière dont il est perçu en société. C’est pourquoi la race compte et doit compter dans nos rapports humains, à condition de lui faire dire ni plus ni moins que ce qu’elle signifie. Prendre conscience d’être blanche m’a aidée à décrypter mes rapports sociaux et la place qui m’est accordée dans la société. Mais j’ai appris à mes dépens que ne pas prendre en compte la race dans mes relations ou au contraire y prêter trop attention mènent dans les deux cas à des comportements inappropriés, blessants et parfois même racistes. La France représente la position souhaitant faire une impasse sur la question de la race, tandis que les États-Unis représentent celle qui y attache une importance systématique, ce qui conduit les deux sociétés dans des écueils racistes.

Paul Tommasi7 – L’essentiel est de comprendre que le fait d’être d’une certaine « race » conduit à subir bien des violences – dont beaucoup ne sont ni organisées ni revendiquées ni même forcément voulues par qui que ce soit. Un bon exemple me semble être celui du système éducatif américain. Les écoles du sud du pays, dont les élèves étaient ségrégués jusqu’à une décision constitutionnelle de 1954, ont depuis pris des mesures pour éviter que les élèves ne se retrouvent dans des écoles distinctes en raison de leur « race ». Les écoles de New York, qui n’ont pas connu de politique officielle de ségrégation, n’ont jamais remis en question leur fonctionnement. Elles sont aujourd’hui, en conséquence, plus ségréguées que celles du Sud : celles qui reçoivent surtout des enfants noirs ont moins de moyens, proposent moins d’options et disposent de professeurs moins bien formés. Ce problème existe aussi en France. Pour citer Colette Guillaumin : « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités8. » Les critères pour définir la « race » ne cessent d’évoluer selon les sociétés et les époques. Certaines personnes se retrouvent ainsi considérées différemment selon les contextes : en 1913, une personne noire a même obtenu d’être considérée blanche par le parlement régional d’Oklahoma après que du pétrole a été découvert sur le bout de terre qu’on lui avait accordé9. Les délimitations sont donc parfois moins nettes que nous le pensons, mais cela ne les empêche pas de peser violemment sur la vie des individus.

Se remettre en question n’est pas un signe de faiblesse !

Pour le reste, je pense qu’avoir des préjugés est très commun. Les revendications antiracistes sont vécues par beaucoup de personnes comme une mise en accusation qu’il est urgent de réfuter. Ces personnes se sentent visées pour des préjugés qu’elles considèrent ne pas détenir ou qui leur semblent être tout à fait innocents. Mais il n’est pas nécessaire d’être complètement immunisé contre les préjugés pour soutenir les personnes qui subissent le racisme. Les mobilisations antiracistes sont aussi l’occasion de s’interroger sur soi-même et tenter de s’améliorer. Se remettre en question n’est pas un signe de faiblesse ! On peut avoir des préjugés, en être conscient et ne pas discriminer. On peut, à l’inverse, contribuer à des discriminations sans avoir de préjugés. Ainsi, rechercher la meilleure école possible pour son enfant peut, en dépit des intentions les plus innocentes, contribuer à ce que les écoles d’un quartier restent très peu ouvertes à la diversité, ce qui joue ensuite sur les moyens qu’elles reçoivent. On peut aussi décider de se conformer à ce que le groupe, le contexte ou sa position sociale exige. On ne peut donc pas se contenter de pointer du doigt les préjugés de quelques individus pour progresser dans la lutte contre les discriminations.

Êtes-vous également engagé·es dans d’autres causes ? Pourquoi l’antiracisme a-t-il été un mouvement international au printemps 2020 ?

C. D. – La mort de George Floyd a été filmée du début à la fin, pendant plus de huit minutes. Cette durée insupportable, la détresse de la victime, l’impassibilité du bourreau et l’impuissance du témoin avec lequel nous nous identifions sont les ingrédients d’une forte empathie au-delà de la race. Avec la vitesse de circulation de l’information et le nombre de comptes sensibilisant à l’antiracisme sur les réseaux sociaux, le terrain était prêt pour une prise de conscience générale (bien qu’encore partielle) des violences et inégalités raciales.

I. M. – J’ai fait partie du bureau national d’un syndicat corporatiste affilié à une fédération nationale relativement importante dans la fonction publique et classée à gauche sur l’échiquier politique. Dans un congrès de plus de cinq cents militant.es venu.es de toute la France, j’étais la seule femme noire ! Lorsque je suis arrivée à l’estrade pour parler, après quelques chuchotements, un silence soudain m’a permis de dérouler mon argumentaire. Je ne m’attendais pas à une telle écoute. À ce moment, j’avais l’impression de représenter à la fois mon syndicat et les quelques Noirs de la salle. J’ai ensuite compris que je ne pouvais trouver ma place dans les lieux militants traditionnels quand j’ai entendu dire que les masses populaires avaient besoin d’être éduquées, qu’elles ne comprendraient pas les dangers du capitalisme, trop prises dans la survie quotidienne, si nous ne leur apportions pas la bonne parole. Ce parcours de militante dans un syndicat m’a permis de me constituer une culture politique. J’avais l’habitude des manifestations bien organisées, avec des syndicats qui assurent le service d’ordre et qui décident du parcours en étroite collaboration avec la préfecture. Le 22 juin 2020, aux abords du tribunal de grande instance de Paris, fut l’un des plus beaux événements militants auxquels j’ai participé ces dix dernières années. C’était la ­première fois que je voyais autant de jeunes, voire très jeunes, afro-­descendant.es dans la rue. C’était fabuleux !

Le 22 juin 2020, aux abords du tribunal de grande instance de Paris, fut l’un des plus beaux événements militants auxquels j’ai participé ces dix dernières années.

P. T. – L’opposition qu’on dresse parfois entre les causes sociales et la cause antiraciste me semble absurde. On oublie trop souvent qu’être membre d’une classe n’est pas qu’une question de revenus : c’est en bonne partie une question de rôle et de position dans la société, de statut et de dignité. Les questions de classe et de « race » vont donc souvent ensemble. On le voit par exemple avec la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles. Et je pense que les luttes contre les discriminations méritent elles aussi d’être menées ensemble : beaucoup de personnes subissent plusieurs de ces violences en même temps. Certaines de ces questions restent difficiles à poser, notamment celle des discriminations contre les personnes dont le corps ou la psyché diffèrent de la norme (intersexualité, maladie de Crohn, schizophrénie…). Toutes ces luttes ont un point commun : il s’agit de se révolter contre ce qui opprime, oppresse et humilie les êtres humains.

Dans quelle mesure avez-vous eu le sentiment que le contrat social, tant vanté, et fondé sur l’égalité des chances, se rompait et qu’il n’était plus possible d’y croire ?

A. B. – Je trouve que l’égalité des chances est respectée, en moyenne, en France (il existe bien sûr des exceptions). Pour moi, ce sont les inégalités sociales qui font cruellement mal à ce pays. Par exemple, je vis en banlieue parisienne, en Seine-Saint-Denis, pourtant, je suis admis dans une école où la majorité des élèves viennent de lycées parisiens prestigieux et d’un milieu social privilégié. Quand je suis arrivé à l’École normale supérieure, personne n’a regardé d’où je venais ni qui j’étais. On m’a dit que si je travaillais dur, je pouvais rester. Il existe une égalité des chances certaine, si et seulement si on s’en donne les moyens. Le problème est, et sera toujours, l’inégalité sociale. Si on donnait plus de moyens (financiers, culturels, etc.) aux personnes les plus défavorisées, peut-être que l’on rétablirait l’équilibre.

C. D. – C’est en arrivant en première année de classe préparatoire littéraire que j’ai ressenti le « plafond de verre » des études supérieures, particulièrement quand elles sont élitistes, car je me suis retrouvée dans une classe majoritairement blanche. Comme le dit Kery James, « l’égalité des chances n’est qu’un projet ». À la suite de la rencontre d’un ami engagé dans les mouvements noirs antiracistes et d’un camarade de classe proche de la « fachosphère », j’ai commencé à me renseigner sur les luttes des droits civiques aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter, ainsi que sur l’histoire du suprémacisme blanc et des mouvements nationalistes aux États-Unis et en Europe.

Comme le dit Kery James, « l’égalité des chances n’est qu’un projet ».

M. B. – Je n’ai jamais cru à un tel contrat social. Cependant, quand j’ai commencé à militer, l’antiracisme me paraissait simple, allant de soi, presque une cause gagnée. Depuis quelques années, cette cause s’est tendue et complexifiée. J’ai été sidéré par l’ampleur du racisme dans la police, révélée grâce à un policier noir. Je n’imaginais pas que des idées racistes puissent être formulées, assumées et banalisées à ce point.

Y. A. – Quand on constate qu’on n’a pas tous accès aux mêmes moyens financiers et humains d’éducation, le contrat social est rompu. Dans les établissements scolaires d’Aubervilliers que j’ai fréquentés, j’ai eu la chance d’avoir des profs déterminés pour que leurs élèves réussissent, mais ils n’avaient pas toujours les moyens financiers : ils devaient bricoler. Quand on constate que, dans l’Hémicycle, les députés sont presque tous de la même catégorie socioprofessionnelle et de la même couleur de peau, le contrat social est rompu : leurs lois ne peuvent pas représenter tous les citoyens. C’est le peuple qui accorde à la police le pouvoir d’employer la force pour le protéger. Mais lorsque les policiers s’acharnent sur certaines catégories de la population (Noirs, Arabes, habitants des banlieues), le contrat social est rompu. Quand on constate, en plus, l’impunité dont jouissent certains policiers et l’inaction du gouvernement, alors le contrat social est rompu.

I. M. – La véritable question est de savoir si la France a jamais eu comme projet de réaliser cet idéal républicain si fièrement défendu10. J’ai grandi en sachant que j’étais une descendante d’Africain.es déporté.es dans les Caraïbes pour un travail forcé dans les champs de canne à sucre et de café, que cette exploitation a permis à la France de s’enrichir, que j’étais bien française et que je devais en être fière, et que je vivais bel et bien sur un territoire français. En Martinique, où j’ai grandi, j’entendais les adultes se plaindre que « tout coûte cher ici, c’est pas comme là-bas » et que, de toute façon, rien n’est comme là-bas. Dès le lycée, on sait qu’il faudra partir « là-bas ». Arrivée en 2004 « là-bas », à l’université de Lyon, je n’ai cessé de devoir expliquer à mes compatriotes « d’où je venais », rappeler et expliquer encore et encore que la Martinique est un territoire français, les entendre se moquer de mon accent, me faire répéter plusieurs fois. Paradoxalement, les Canadiennes, le Libyen, les Allemandes, le Sénégalais que j’ai rencontré.es dans ma cité universitaire savaient d’où je venais avant même que je le leur explique.

Quelle figure passée ou contemporaine vous inspire le plus ?

M. B. – Sans doute Léon Trotski. Ce sont mes camarades qui m’ont fait découvrir ses écrits, notamment son essai Leur morale et la nôtre, qui m’a beaucoup marqué. Ce passage antiraciste est lumineux : « Appliquer des critériums différents aux actions des exploiteurs et des exploités, ce serait, de l’avis des pauvres homonculus, se mettre au niveau de la “morale des Cafres”. Demandons-nous tout d’abord s’il sied à des “socialistes” de professer un tel mépris des Cafres ? La morale des Cafres est-elle vraiment si détestable ? […] Si l’on racontait à un travailleur cafre que les ouvriers, s’étant insurgés quelque part sur la planète, ont surpris leurs oppresseurs, il s’en réjouirait. Il serait au contraire désolé d’apprendre que les oppresseurs ont réussi à tromper les opprimés. Le Cafre, que les missionnaires n’ont pas corrompu jusqu’à la moelle des os, ne consentira jamais à appliquer les mêmes normes de morale abstraite aux oppresseurs et aux opprimés. Il comprendra en revanche fort bien, si on le lui explique, que l’objet de ces normes est précisément ­d’entraver la révolte des opprimés contre les oppresseurs. […] Décidément, nous préférons les Cafres à tous les missionnaires religieux ou laïcs11 ! »

C. D. – La figure initiatrice de mon engagement antiraciste est sans conteste Kery James, qui dépeint la réalité des banlieues. Il m’a fait prendre conscience de l’histoire de l’immigration en France et de ses conséquences. Ensuite, les écrits, les interventions et les productions de la journaliste Rokhaya Diallo m’instruisent tous les jours un peu plus. J’ai eu la chance de la rencontrer lors des mobilisations du comité Justice pour Adama.

Y. A. – Les figures qui m’ont inspirée appartiennent au mouvement américain pour les droits civiques : Martin Luther King Jr., Rosa Parks, Malcolm X… Ils se sont battus parce que la communauté afro-américaine se faisait discriminer et qu’il y avait de la ségrégation ; ils se sont battus pour que les Noirs aient les mêmes droits que n’importe quel citoyen américain. Ils sont restés déterminés alors qu’on leur mettait des bâtons dans les roues ou même qu’on les attaquait physiquement. Ils croyaient en la noblesse de leur cause. Quand je suis victime d’actes racistes, ils me donnent la force de me relever et de me battre pour mes droits.

Quelles formes d’engagement vous semblent les plus efficaces : celles, traditionnelles, du parti politique ou de l’association, ou bien, depuis Act Up, des performances éphémères et spectaculaires, comme la marche des fiertés ou encore les mobilisations avec signatures gestuelles (genou à terre, poing levé) qui relèvent de formes esthétiques ?

Y. A. – Je ne crois plus aux partis politiques, qui nous ont trop déçus. Les associations, les mouvements citoyens et la société civile me semblent être les formes d’engagement les plus efficaces. Les projets associatifs permettent aux jeunes des quartiers populaires d’avoir accès aux loisirs, à la culture et à l’éducation et de s’ouvrir à d’autres horizons. Les performances artistiques sont trop symboliques et éphémères : on les oublie trop vite. Les associations, les mouvements citoyens et la société civile agissent au contraire sur les court, moyen et long termes.

A. B. – Les associations sont efficaces pour soutenir les personnes qui subissent des inégalités. Les performances éphémères, spectaculaires, artistiques et autres ont un effet limité dans le temps. Même si elles se renouvellent tous les ans, comme la marche des fiertés, il n’y a en fin de compte que peu de personnes, en France, qui y participent. L’objectif de ce type d’engagements n’est que la diffusion d’idées, souvent d’égalité, pour différentes causes, alors que la finalité de l’engagement associatif est plus concrète et plus durable : aider son prochain.

La finalité de l’engagement associatif est plus concrète et plus durable : aider son prochain.

I. M. – Il faut mener la bataille sur tous les fronts pour défendre une cause. Mais il n’y a pas de bonne recette pour faire changer les choses. J’ai particulièrement peur des actions spectaculaires menées par des personnes racisées, car de nombreux exemples démontrent qu’elles ont dû le payer de leur chair et de leur sang. En France, le bras armé de l’État ne tire pas encore à balles réelles, mais il éborgne, blesse, mutile et surtout emprisonne, notamment en Martinique après les mobilisations visant la fermeture des supermarchés appartenant aux descendants d’esclavagistes.

M. B. – Je ne partage pas la défiance, très répandue, envers les partis politiques. On ne fera pas l’économie du collectif. Et à partir du moment où l’on s’organise ensemble pour défendre des idées, on monte une organisation politique, dont le caractère et les contours ne dépendent que de soi ! J’aime la marche des fiertés, son côté festif et spectaculaire, mais je n’aime pas trop le genou à terre, d’une symbolique trop religieuse et expiatoire. Les engagements les plus efficaces sont les grèves, les manifestations et les révolutions.

Comment envisagez-vous l’art dans votre engagement ? La création et les formes artistiques sont-elles des formes de résistance au racisme ?

M. B. – L’articulation entre sensibilités politiques et aspirations artistiques est délicate à construire. Ces deux manières d’interagir avec le monde ne peuvent aller ensemble qu’au hasard des rencontres. Depuis peu, au sein de La Crécelle, nous nous organisons politiquement avec mes camarades musiciens et danseurs, et nous avons participé, avec notre ­banderole, aux deux manifestations « Justice et vérité pour Adama » de cet été.

L’articulation entre sensibilités politiques et des aspirations artistiques est délicate à construire.

C. D. – L’art permet avant tout de donner à voir des choses que l’on ignore au quotidien. En provoquant chez le « regardeur » des émotions et/ou des réflexions liées à une réalité habituellement invisible, il la fait exister dans et à travers lui. J’attends de l’art qu’il ne laisse pas dans le silence, l’ignorance et l’invisibilité les réalités que l’on ne peut ou ne veut pas voir.

A. B. – L’art permet de partager les idées et les actions d’un engagement. Cependant, comme pour les mouvements antiracistes, il faut savoir jauger. La fresque de Stains, par exemple, a pour but de ne pas laisser la population oublier les violences policières qu’ont subies Georges Floyd et Adama Traoré. Mais cette fresque et le rap ont aussi pour vocation de maintenir l’unité du combat antiraciste.

I. M. – Quand les moyens sont mis à disposition, l’art permet de décrire, montrer, représenter toutes les réalités et les expériences des personnes. Mais, pour moi, il est surtout une voie d’évasion. L’art permet de se définir et de se construire et les personnes racisées ont particulièrement besoin de ce genre d’expression – encore faudrait-il y avoir accès… Quel bonheur de lire un roman comme Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie12 ! J’avais le sentiment de comprendre au plus profond de moi l’expérience du personnage principal, grâce à ces petits détails du quotidien qui rappellent une cosmogonie commune. En matière audiovisuelle, Netflix a révolutionné le monde cinémato­graphique sur la question raciale. En dépit des nombreuses critiques que l’on peut adresser à cette plateforme de streaming, on n’a jamais vu autant de films et séries ayant pour personnages principaux des personnes noires qui ne sont ni des films historiques sur l’esclavage ni des films sur les « quartiers ». C’est la première fois qu’un imaginaire racisé est exploité positivement.

Y. A. – L’art est un moyen de mettre en lumière le racisme et d’y sensibiliser le public. Que ce soit à travers le rap, le cinéma, les séries, il permet de dénoncer la persistance du racisme dans la société contemporaine. Par exemple, dans un épisode de série, des parents de la communauté afro-américaine expliquent à leurs enfants adolescents qu’ils peuvent se faire arrêter et tuer par la police à cause de la couleur de leur peau et leur enseignent les gestes à accomplir en cas d’arrestation (garder les mains en évidence…). L’art permet de le montrer, mais il faut que les actes politiques suivent. Quand La Haine (1995) est sorti, cela a fait du bruit ; quand Les Misérables (2019) est sorti, cela a fait du bruit ; mais aujourd’hui, rien n’a changé : les policiers sont toujours violents, les minorités sont toujours discriminées.

Enquête coordonnée par Rosetta M’Bake13

  • 1.Yasmina A., 26 ans, est chargée de développement local et engagée dans des associations à Aubervilliers.
  • 2.La personne qui s’exprime sous le pseudonyme d’Antoine Bourbon est élève de l’École normale supérieure de Paris.
  • 3.Maël Bailly est musicien, compositeur, étudiant au Conservatoire de Paris. Petit-fils d’immigrés algériens du côté maternel, il milite à Lutte ouvrière et fait partie d’un groupe de musiciens et de danseurs engagés qui s’appelle La Crécelle, né du mouvement contre la réforme des retraites cet hiver, et qui publie un petit journal.
  • 4.Ife Melu est le pseudonyme d’une Française des Caraïbes, âgée de 34 ans, installée à Paris depuis plus d’une décennie. Après une carrière d’assistante sociale, elle prépare un doctorat de sociologie.
  • 5.Voir Maboula Soumahoro, Le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire, Paris, La Découverte, 2020.
  • 6.Cosima Degioanni a commencé sa scolarité dans le Marais à Paris, avant de rejoindre des établissements publics du Val-de-Marne (94). La connaissance de ces deux univers différents l’éveille aux problématiques raciales qu’elle étudie depuis son point de vue de jeune femme blanche. En master à l’École des hautes études en sciences sociales, elle travaille sur l’engagement antiraciste chez les jeunes personnes blanches après l’affaire George Floyd.
  • 7.Paul Tommasi a 28 ans. Il coordonne Dièses, une nouvelle revue en ligne contre les discriminations qui aborde ces sujets avec des personnes qui ont moins de possibilités d’être entendues.
  • 8.Colette Guillaumin, « “Je sais bien mais quand même”, ou les avatars de la notion “race” », Le Genre humain, n° 1 : « La science face au racisme », automne 1981, p. 65.
  • 9.Voir Angela Y. Walton-Raji, “Remembering Sarah Rector, Creek Freedwoman”, african-­nativeamerican.blogspot.com, 24 avril 2010.
  • 10.Voir Silyane Larcher, LAutre Citoyen. L’idéal républicain et les Antilles après l’esclavage, préface d’Étienne Balibar, Paris, Armand Colin, 2014 ; et Emmanuelle Saada, « Un racisme de l’expansion. Les discriminations raciales au regard des situations coloniales », dans Didier Fassin et Éric Fassin (sous la dir. de), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006, p. 55-71.
  • 11.Léon Trotski, « La morale des Cafres », dans Leur morale et la nôtre [1938], trad. par Victor Serge, Paris, Pauvert, 1972.
  • 12.Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah, trad. par Anne Damour, Paris, Gallimard, 2015.
  • 13.C’est le pseudonyme d’une des membres du comité de rédaction de la revue Esprit. Elle a opté pour cette signature cryptée en résonance avec le choix de certains de ses interviewés, qui partagent avec elle un même marqueur social, celui de ne pas appartenir, physiquement à tout le moins, au groupe majoritaire. En effet, alors que tous les jeunes gens s’étaient vus offrir la possibilité de dissimuler leur identité. Yasmina A., Antoine Bourbon et Ife Melu ont été les seuls à s’en saisir. Ce n’est pas anodin. La plupart du temps, Rosetta M’Bake est Anne Lafont.

Yasmina A.

Chargée de développement local, elle est engagée dans plusieurs associations à Aubervilliers.

Maël Bailly

Maël Bailly est musicien, compositeur et étudiant au Conservatoire de Paris. Il milite pour Lutte ouvrière et fait partie d’un groupe de musiciens et de danseurs engagés, La Crécelle, né du mouvement contre la réforme des retraites et qui publie un petit journal.

Antoine Bourbon

Elève à l’École normale supérieure de Paris.

Cosima Degioanni

Cosima Degioanni a commencé sa scolarité dans le Marais à Paris, avant de rejoindre des établissements publics du Val-de-Marne (94). La connaissance de ces deux univers différents l’éveille aux problématiques raciales. En master à l’École des hautes études en sciences sociales, elle travaille sur l’engagement antiraciste chez les jeunes personnes blanches après l’affaire George Floyd.…

Ife Melu

Après une carrière d’assistante sociale, elle prépare actuellement un doctorat de sociologie.

Paul Tommasi

Paul Tommasi coordonne Dièses, une nouvelle revue en ligne contre les discriminations qui aborde ces sujets avec des personnes qui ont moins de possibilités d’être entendues.

Dans le même numéro

Jeunesses antiracistes

La récente vague de manifestations contre le racisme et les violences policières a montré qu’une partie de la jeunesse française a le sentiment d’étouffer. En choisissant de prêter attention à ce qu’elle exprime, on distingue d’abord une demande d’égalité et de justice : loin de constituer un défi aux principes républicains, celle-ci entend plutôt en actualiser l’héritage. À lire aussi dans ce numéro : l’unité européenne après la réunification allemande, le chemin du djihad, les cinq piliers de la laïcité, les pouvoirs de la Cour suprême et la rentrée littéraire.