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Le chavisme sans Chávez

juin 2016

#Divers

Depuis la fin mars, une nappe de fumée et de poussière recouvre la ville de Caracas. L’immense nuage estompe chaque soir les contours de la capitale et rappelle aux passants des préoccupations communes. Car ce brouillard cendreux qu’on appelle la calima est la conséquence de longues périodes de sécheresse qui sont en partie à l’origine d’une crise énergétique sans précédent. Pour un Caraqueño (habitant de Caracas), ce n’est que le début d’une série de pénuries : aux coupures fréquentes d’eau et d’électricité s’ajoutent les rayons vides des supermarchés et des pharmacies, et les prix exorbitants des produits commercialisés sur le marché noir. Par une ironie du sort, le ciel gris de Caracas s’accorde à la pensée de ses habitants qui étouffent, impuissants, face à un avenir peu prometteur.

La situation n’est pas nouvelle. Les pénuries de produits de base et les rationnements d’eau et d’électricité datent de 2013. Les files d’attente à perte de vue à l’entrée des commerces n’étonnent plus personne. Ce qui est nouveau, c’est la promesse (non tenue) du changement. Les élections législatives de 2015 ont eu le mérite de répondre à l’une des questions majeures de la vie politique vénézuélienne : l’opposition peut-elle remporter des élections ? En effet, la victoire de l’opposition a montré que, malgré la puissance de la machine électorale du Parti socialiste uni du Venezuela (Psuv) et la popularité indiscutable de feu Hugo Chávez, une mauvaise gestion pouvait être sanctionnée dans les urnes. Difficile de se souvenir, en 2016, de l’optimisme qui gagnait le pays peu avant les élections. Pour la première fois en dix-sept ans, l’opposition se retrouvait majoritaire à l’Assemblée. Nicolás Maduro, président du Venezuela et successeur désigné de Chávez, comprendrait à coup sûr le message des électeurs et chercherait, pour le moins, à réorienter sa désastreuse politique économique.

Mais aucune de ces espérances n’a été confirmée, malgré la victoire écrasante de l’opposition, qui a remporté les deux tiers des sièges. Les autres pouvoirs n’ont pas tardé à mettre des bâtons dans les roues de l’Assemblée et on assiste désormais à une impasse institutionnelle. Maduro, craignant de perdre son emprise sur l’économie du pays, s’est attribué le pouvoir de désigner le président de la Banque centrale (prérogative qui revenait jusque-là à l’Assemblée) et a déclaré, avec l’aval anticonstitutionnel du Tribunal suprême de justice, l’état d’urgence économique, de manière à conserver les pleins pouvoirs en la matière. Institution judiciaire la moins indépendante parmi les 142 pays recensés par Transparency International1, le Tribunal suprême de justice a mené une attaque frontale contre le législatif en déclarant nulles toutes ses décisions. Il accuse l’Assemblée de désobéissance, après avoir contesté la légitimité de six députés fraîchement élus. Cette remise en cause du dernier scrutin fragilise la majorité de deux tiers acquise par la Mesa de la unidad (Mud) et limite considérablement la marge d’action des parlementaires.

En 2014, le gouvernement de Nicolás Maduro semblait avoir choisi la violence et l’intimidation comme moyens de contrôle par le biais des services de sécurité nationale et de collectifs armés. Il suivait alors un modus operandi des plus traditionnels. Aujourd’hui, la société et la politique vénézuéliennes se transforment de façon inquiétante sous la pression d’un autoritarisme étrangement décentralisé qui se maintient par la propagation de l’anarchie, de l’impunité et de la corruption. Par l’accaparement de la rente, un clientélisme bien répandu et la force des pénuries, le gouvernement est parvenu à enfermer une grande partie de la population dans un cycle interminable de contrôles et de corruption et à rendre la société civile aussi éclatée, aussi chétive et aussi cynique dans le fond que l’est le chavisme sans Chávez.

Le blocage de l’Assemblée nationale par le Tribunal suprême de justice est une autre estocade portée au désir de vivre dans le respect et sous la protection des institutions démocratiques et de construire des rapports sociaux qui donnent du sens à la vie quotidienne. On ne peut plus croire sérieusement à la possibilité de faire entendre sa voix par des moyens pacifiques et légitimes, ni à l’existence d’une cohérence entre les actes et le discours officiels, ou encore entre la capacité réelle d’un homme à diriger et la position qu’il occupe dans l’échelle du pouvoir. C’est pourquoi l’actualité politique est devenue une farce dont on parle sans cesse pour calmer ses angoisses, exprimer ses frustrations, produire facilement des liens de complicité, ou relancer la machine médiatique ; elle n’est plus, depuis deux ans, une motivation de l’action collective.

De plus, sous l’effet d’une inflation débridée, qui frôle les 500 % d’après le Fmi2, et de quatre taux de change parallèles, il n’y a plus de certitudes relatives à la valeur du travail, des services et des produits marchands. Face aux écarts absurdes entre les salaires et le coût de la vie, nombre de Vénézuéliens se sont tournés vers des activités illégales mais lucratives, notamment la revente de produits de première nécessité, médicaments et pièces de rechange. Les marges de profit peuvent dépasser les 1 000 %. Et les revendeurs ne sont que le dernier maillon dans la chaîne de contrôles, accaparements, pots-de-vin et copinages dont les mécanismes sous-tendent non seulement la distribution des produits régulés, mais aussi la bureaucratie, devenue surdimensionnée. Dans ce contexte, où le plus gros profit revient à celui qui sait le mieux exploiter les besoins des Vénézuéliens au moyen des spéculations marchandes, on se demande bien quelle valeur accorder au travail. La position du gouvernement à ce sujet ne fait pas de doute : il a réduit à quatre, puis à deux, les jours ouvrables dans la fonction publique pour cause de rationnement énergétique.

Au non-sens politique et économique s’ajoute, en dernier lieu, l’arbitraire de la violence urbaine, qui ne tarit pas. Le Venezuela continue à occuper la deuxième place au monde en termes de taux d’homicide volontaire par habitant.

Quelle que soit l’issue de cette crise économique et institutionnelle, on n’entrevoit, à l’heure actuelle, aucune perspective de changement. D’une part, les nombreux contrôles étatiques profitent toujours à certains, aussi bien dans les hautes sphères du chavisme que dans les quartiers pauvres. D’autre part, l’impunité, l’anarchie et la faiblesse de l’État de droit nous ont accoutumés à l’impuissance. Nous nous savons désemparés et vulnérables face à l’effondrement des forces de l’ordre et du système judiciaire ; nous levons de moins en moins les yeux au-delà de l’instant présent, absorbés que nous sommes par la lutte quotidienne contre les pénuries, l’effondrement des infrastructures et des services et l’hostilité ambiante ; enfin, las, sceptiques et méfiants, nous nous sommes repliés sur nous-mêmes et nous vivons selon les diktats du chacun pour soi. La justice et la distribution des biens sont en train de devenir des affaires individuelles, ce dont témoignent les pillages et lynchages de plus en plus fréquents.

Le mois de mai 2016, toutefois, a apporté un vent nouveau. Des journées pluvieuses ont allégé l’atmosphère. Un million huit cent mille Vénézuéliens ont apposé leur signature pour demander la démission de Nicolás Maduro. Il est peu probable que l’appel au référendum de destitution aboutisse, mais cette nouvelle démarche politique a permis aux citoyens de se retrouver solidaires, plus que jamais, face à la galère généralisée. Le changement n’est peut-être pas au rendez-vous, mais après tant d’années d’indifférence et de rancœur sociale, il se peut que ce soit l’éveil d’une nouvelle conscience collective.

  • 1.

    www.transparency.org

  • 2.

    www.imf.org

ZURITA Victoria

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