Mai 68 en revue
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Mai 68 en revue

Mai 68, qui donne lieu cette année à des commémorations diverses et peut-être insuffisamment variées, a naturellement fait l’objet de nombreux articles dans la revue Esprit. En 1968, dès le mois de mai, la revue se faisait le relais de l’agitation à Nanterre, en republiant un tract co-signé par Daniel Cohn-Bendit, « Pourquoi des sociologues ? ». Quelques mois plus tard, elle publie les réflexions de Paul Ricœur et Michel de Certeau sur la nature de la contestation et les changements dont elle est à la fois le symptôme et le catalyseur.

Dans les années et décennies suivantes, la revue est souvent revenue sur les conséquences sociales, politiques et culturelles de mai 68, jusqu’à y consacrer un numéro complet, en mai 2008, intitulé « Autour de 1968 : années utopiques, années parasites ? ». La sélection qui suit propose donc quelques articles choisis dans ce corpus varié, abordant notamment la question du rôle de l’université dans la transformation sociale, la sociologie du mouvement, ses origines intellectuelles et la rupture qu’il a représentée, mai 68 dans « l’autre Europe », ou encore certains des apports esthétiques du mouvement.

Ainsi, dans le numéro daté de juin-juillet 1968, Mai 68, « métaphore ambigüe » de la résistance, s’est traduit pour Paul Ricoeur par une remise en question des savoirs, de la démagogie et de la relation entre enseignants et enseignés. Promoteur de l’autonomie des universités, le philosophe pense la création d’une université nouvelle, capable de structurer et favoriser « la contestation permanente de tous les rapports inégaux dans la société ».

En écho, dans le numéro d’octobre 1968, Michel de Certeau critique la dialectique selon laquelle un « phénomène de masse » serait nécessairement la conséquence de « l’action d’une élite ». Reprenant la théorie d’Herbert Marcuse dans L’homme unidimensionnel, il soutient que la contestation sociale de la jeunesse ne peut être comprise qu’au-travers du prisme de l’économie marxiste et de la psychologie freudienne, et qu’elle est l’expression d’une réaction à une répression socio-culturelle.

Vingt ans plus tard, dans le numéro de mai 1998, Marc-Olivier Padis revisite la notion de conflit des générations et étudie ses mutations dans un contexte économique profondément changé. Selon lui, ce type de conflit a été, peu à peu, refoulé collectivement après Mai 68, démontrant ainsi « l’érosion de la position d’autorité », l’accroissement des inégalités sociales et la prévalence de la solidarité intergénérationnelle devant les défis imposés par la raréfaction de l’emploi dans le pays. 

Dans le numéro double de mai 2008, l’organisation d’une table ronde pluridisciplinaire, composée notamment de Michaël Fœssel, de Jean-Claude Monod et de George Vigarello, permet de rendre compte des différents structuralismes qui ont animés la pensée de Mai 68, et ce, avant qu’ils ne soient dépassés ou renouvelés par des problématiques militantes et politiques, telle la libération des mœurs, les rapports homme-femme ou le rejet de l’autorité patriarcale.  

Dans le même numéro, le regard croisé de Jacques Rupnik et de Jakub Patocka relate avec émotion le rêve tchèque du printemps 68, nourri par la pensée de Milan Kundera, tenant du nationalisme romantique, et par celle de Vaclav Havel, partisan d’un réalisme politique et libéral, avant qu’il ne disparaisse dans la chaleur de l’été, sous les chenilles empourprées et meurtrières des chars soviétiques.

In fine, Mai 68 appartient au roman national français, selon Olivier Mongin, comme un « lieu de mémoire » de la contestation et de la révolution, qui s’écrivit d’abord sur les murs des universités, avant d’être analysé et parfois critiqué dans les pages de la revue Esprit, comme dans tant d’autres. Sur le plan conceptuel, il observe ce que doit le mouvement au  paradigme structuraliste et à la pensée sartrienne, dans la façon dont il instaure la rupture comme une nouvelle norme face à la continuité historique.

mai 2008  -  Encadré. Ce que disaient les murs
mai 2008  -  L’autre 1968 vu aujourd’hui de Prague et de Varsovie. (Table ronde)
mai 2008  -  Théorie, concepts et politique, avant et après 68. (Table ronde)
mai 2008  -  L’angle mort historique de 1968-1981. La double impasse de la modernisation et du progressisme
mai 1998  -  1968-1998. Où est passé le conflit des générations?
octobre 1968  -  Savoir et société. Une « inquiétude nouvelle », de Marcuse à mai 68
juin/juil. 1968  -  Réforme et révolution dans l'Université