Donner raison à la nature

À propos de Patrick Dupouey, Pour ne pas en finir avec la nature (Agone, 2024)

Sur la base d’une lecture minutieuse de l’œuvre de Philippe Descola, Patrick Dupouey défend un naturalisme philosophique critique, qui donne la priorité aux modes de coexistence et d’interactions, qui le conduit à donner raison à la nature et à penser le monde au pluriel. 


Sur un chemin de crête, le philosophe et montagnard Patrick Dupouey relance l’indispensable dialogue entre l’anthropologie et la philosophie en analysant le concept de nature. Son propos ne vise pas à critiquer le contenu scientifique des travaux de l’anthropologue Philippe Descola, dont il reconnaît les indiscutables qualités et « le haut degré de cohérence interne ». Le respect qu’impose une œuvre magistrale tout comme « les solides points d’accord » sur les questions essentielles ne l’empêchent cependant pas d’engager une discussion saine sur les conclusions ou prolongements philosophiques à donner aux travaux de Philippe Descola, regrettant « quelque périlleuse glissade » hors des chemins balisés de l’anthropologie.

Si Philippe Descola rejette le concept de nature – une invention de la modernité européenne parfois trop ethnocentrique et abstraite – ainsi que l’opposition nature/culture – une simple « dichotomie philosophique » bonne à être jetée aux oubliettes –, Patrick Dupouey se fait fort de « réintégrer l’idée de nature et l’opposition nature/culture au répertoire des notions non seulement pertinentes mais indispensables pour penser la réalité ». L’opposition est ici on ne peut plus claire. À d’autres reprises, la distance se teint de proximité, par exemple lorsque Patrick Dupouey affirme qu’il ne voit « pas bien en quoi cette opposition classique du naturel et du social (ou du culturel) pourrait entrer en concurrence avec les schèmes de compréhension scientifique que Descola applique aux collectifs humains ». Référence est faite ici aux quatre ontologies ou « grands “schèmes” sous lesquels les collectifs humains ont organisé leurs cosmologies respectives », comme autant de combinaisons structurant les continuités et discontinuités entre humains et non-humains selon les ressemblances ou différences des intériorités et des physicalités.  

Cette question centrale ne doit cependant pas oblitérer l’ensemble, qui s’articule autour de questions portant respectivement sur la subjectivation des non-humains, l’origine et la légitimité des usages des concepts de nature, de culture et de société, l’abstraction et la vacuité du concept de nature, la pluralité des naturalismes, l’opposition nature/cuture, le relativisme, le refus du réalisme, la possibilité de comparer les ontologies et la spécificité de la modernité occidentale. Trois stratégies caractérisent la démarche de l’auteur : une lecture serrée du texte descolien abondamment cité, une discussion méticuleuse de son dispositif conceptuel et une salutaire attention à la polysémie des notions-clés (nature, naturalisme, universalisme et relativisme).

La distinction entre naturalisme anthropologique et naturalisme philosophique joue un rôle pivot dans l’argumentation de Patrick Dupouey. Elle importe d’autant plus que c’est surtout à ce niveau que se situent ses objections. En opposition au naturalisme anthropologique descolien, le naturalisme philosophique se défait des oppositions naïves pour postuler « qu’il est possible de rapporter les phénomènes humains, y compris dans leur dimension spirituelle, à un ordre intelligible, c’est-à-dire les appréhender comme soumis à des lois ». À la suite de la signification que donnent Descartes puis Kant à l’idée de nature, Patrick Dupouey souligne que l’accent porte non pas sur un certain domaine de choses identifiables mais sur leur manière d’interagir : « La nature du naturalisme philosophique ne se définit donc plus par les propriétés dont sont individuellement pourvus (ou privés) les éléments qui entrent dans sa composition, mais par le type de relations qui les organisent en un tout : la nécessité causale exprimée dans des lois. » La même approche « holiste » s’applique à la définition de la culture qui trouve « sa définition, non plus dans les propriétés de ses éléments constituants, mais dans le type de rapports qu’institue ce mode tout à fait spécial de coexistence entre des êtres » – étant entendu que, dans le cas de la culture, les relations relèvent d’un autre ordre.

Ainsi, dans le cadre d’un naturalisme anthropologique, Philippe Descola – octroyant au seul trait différentiel de l’intériorité un rôle décisif – ancre ses définitions de la nature et de la culture au niveau individuel. À suivre Patrick Dupouey, la combinatoire des quatre ontologies identifiées par Philippe Descola reposant sur la seule opposition de l’intériorité et de la physicalité, elle ne peut s’appliquer qu’à des entités individuelles. S’inscrivant dans la perspective d’un naturalisme philosophique critique, Patrick Dupouey donne la priorité aux « modes de coexistence et d’interactions dans lesquels sont engagés les éléments d’un tout ». Si le naturalisme de Philippe Descola est dualiste, le naturalisme philosophique de Patrick Dupouey est un monisme « qui assume jusqu’au bout le principe d’une rigoureuse continuité ontologique de tous les êtres, unis par une origine commune au sein d’une nature sans dehors ». Si le naturalisme du premier fait de l’intériorité et des capacités culturelles des prérogatives exclusivement humaines, le naturalisme du second « non seulement n’exclut pas que les animaux jouissent d’une certaine forme d’intériorité psychique et soient capables de pratiques culturelles, mais il y incline au contraire fortement, en raison de la continuité phylogénétique qu’il pose entre l’humain et l’ensemble des autres espèces vivantes ». Comme le souligne Patrick Dupouey, Philippe Descola n’ignore pas un naturalisme philosophique qui pourrait constituer ce « refuge plus accueillant dans un régime inédit de cohabitation qui récuserait à nouveau la discrimination entre humains et non-humains sans recourir pour autant à des formules déjà éprouvées auparavant1 ».

Dans sa lecture minutieuse, Patrick Dupouey repère les déplacements d’accent voire les tournants, ainsi l’évolution esquissée à partir des Formes du visible (Seuil, 2021) : « On s’est donc sensiblement éloigné des définitions initiales de la nature et de la culture, construites à partir des propriétés individuelles de leurs composants élémentaires, pour s’approcher de définitions fondées sur l’organisation du type de système qu’elles constituent. » Il n’en demeure pas moins que Philippe Descola manque de prendre en compte la signification non physicaliste du naturalisme et qu’« il n’est possible aujourd’hui d’opposer terme à terme, comme deux entités hétérogènes et exclusives l’une de l’autre, un “conglomérat muet” et un monde humain de la culture où les non-humains n’auraient pas accès ». Au fond, le naturalisme de Philippe Descola se laisse réduire au physicalisme : « la nature à laquelle se réfère le programme scientifique et philosophique de naturalisation, c’est le monde physique, la matière ». Comme solution de remplacement à cette orientation physicaliste, Patrick Dupouey renvoie au naturalisme non matérialiste d’un Spinoza : « la totalité du réel, sous les aspects aussi bien matériel, c’est-à-dire physique, que spirituel et moral, est placée sous le régime universel d’une nécessité causale aux lois de laquelle rien n’échappe ».

Tout aussi passionnante est la discussion du relativisme dont Patrick Dupouey, dans les pas d’un Jacques Bouveresse, traque les inconséquences : « Les résultats de la science anthropologique attestent l’indiscutable relativité des systèmes de représentations et de pratiques humaines. Mais la reconnaissance de cette relativité des croyances et des usages humains ne doit-elle pas être distinguée de l’affirmation relativiste d’une équivalence des croyances et des pratiques ? » Rappelons d’abord que Philippe Descola frappe de nullité tout projet d’une connaissance universelle : le rôle de l’anthropologie étant en effet « de comprendre comment des peuples qui ne partagent pas notre cosmologie ont pu inventer pour eux-mêmes des réalités distinctes de la nôtre, témoignant par là d’une créativité qui ne saurait être jaugée à l’aune de nos propres accomplissements. Or c’est ce que l’anthropologie ne peut faire dès lors qu’elle prend pour acquise comme une donnée universelle de l’expérience notre réalité à nous, nos façons d’établir des discontinuités dans le monde et d’y déceler des rapports constants, nos manières de distribuer entités et phénomènes, processus et modes d’action, dans des catégories qui seraient prédéterminées par la texture et la structure des choses2. »

Cette question rejoint celle de la comparaison des différentes ontologies. Tout en reprenant le positionnement de Philippe Descola, Patrick Dupouey en retourne l’argumentation : « en plaçant les différentes ontologies sur un pied d’égalité quant à leur niveau de “plausibilité”, on fait explicitement le choix qu’on prétendait, en tant qu’anthropologue, s’interdire de faire : on affirme que, jugées au critère de la vérité, “toutes les ontologies se valent”, ce qui n’est pas moins trancher la question de leurs légitimités respectives que si l’on en privilégiait une au détriment des autres ». Si les différentes ontologies et/ou façons de découper le monde ne sont donc pas aussi plausibles les unes que les autres, cela n’empêche pas Patrick Dupouey de convenir qu’« admettre la supériorité cognitive de la science occidentale, ce n’est pas revendiquer, pour la civilisaion occidentale, une supériorité humaine. Cela n’empêche en rien de juger le rapport que d’autres sociétés entretiennent avec les non-humains bien meilleurs que celui que nous mettons en œuvre dans nos élevages industriels ou l’expérimentation animale. » Cette universalité d’un rationalisme ouvert – éminemment posteuropéen et évitant toute posture hégémonique – n’est pas sans rappeler le positionnement d’un Jan Patočka : « L’homme éclairé, rationaliste, devra travailler à élargir ses horizons spirituels, assez du moins pour comprendre qu’on peut également vivre à partir de fondements différents et que ceux-ci ne lui sont pas totalement étrangers3. »

Tant pour Philippe Descola que pour Patrick Dupouey, il faut penser le monde au pluriel. Descola mène un travail de sape de déliaison et de séparation loin de toute hiérarchisation. Dupouey hiérarchise cette syntaxe du monde en octroyant à la science « une certaine supériorité » loin de tout néocolonialisme. On aimerait cependant en savoir plus sur cette ontologie pluraliste qui se dessine, sur l’entente possible entre les différents mondes humains, sur la nécessaire complémentarité des différentes traductions du monde, mais aussi leurs conceptions de la nature. Nul doute que nous sommes à un tournant et avançons dans un âge de transitions et d’incertitudes. Patrick Dupouey mentionne un chemin lorsqu’il reconnaît qu’« il est tout à fait certain qu’une époque est en train de se clore, caractérisée par une certaine manière de concevoir notre rapport à la nature », et rejoint au terme de son analyse Virginie Maris pour dire – concernant le concept de nature – qu’il est « moins urgent de s’en dispenser [que] de le réinvestir de façon dialectique4 ».

  • 1. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2005.
  • 2. Ibid.
  • 3. Jan Patočka, L’Idée de l’Europe en Bohême [1938-1975], trad. par Erika Abrams, Grenoble, Jérôme Millon, 1991.
  • 4. Virginie Maris, La Part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2018.
Agone, Banc d’essais, 2024
240 p. 19 €