Ces grandes figures qui ont fait l’histoire. Charisme et politique au xxe siècle de Ian Kershaw
Traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup
Ian Kershaw croit au charisme, aux forces qui subjuguent, qu’elles soient obscures ou sages.
L’historien britannique Ian Kershaw publie une nouvelle étude consacrée aux grandes figures historiques. Comme à la conjonction des thèmes qui ont guidé sa carrière, l’auteur aborde cette lancinante question posée par le xixe siècle, depuis que l’individu s’affirme en conscience et en droits au cœur des villes : qui, des grands hommes ou des peuples, détermine le destin des nations et, ce faisant, écrit l’histoire ?
Spécialiste de la montée du nazisme à travers la figure de son chef, Ian Kershaw ouvre cette fois son champ d’investigation à d’autres incarnations du pouvoir au cours du xxe siècle. Une des vertus de cet ouvrage, constitué de douze monographies de chefs d’État, est de montrer la lente montée des sociétés européennes vers la paix et l’établissement de sociétés plus justes, sans pour autant prétendre rebâtir le modèle d’une philosophie de l’histoire. Accessible et profitable par ses synthèses, l’enquête de Ian Kershaw procède selon deux niveaux de lecture : le rapport qu’entretient le dirigeant avec ses contemporains et son caractère psychologique comme matrice de son succès.
Quel impact réel a l’homme d’exception sur l’orientation des devenirs nationaux ? Faut-il le considérer comme un simple individu porté par sa seule volonté de puissance ou n’est-il qu’un rouage dans une mécanique complexe qui se joue de lui comme du citoyen ordinaire perdu dans un ensemble ? Les faits parlent à travers notre façon de pratiquer l’histoire, d’accorder notre attention à des représentations symboliques de nous-mêmes. Ian Kershaw croit au charisme, aux forces qui subjuguent, qu’elles soient obscures ou sages. D’ailleurs, le titre des chapitres appuie cette hypothèse en promouvant des termes tels que « roi », « héros », « icône ».
Sous cette idée lointainement hégélienne, l’historien s’assigne pour but de comprendre les processus qui ont porté différentes personnalités au sommet du pouvoir et leur ont permis de s’y maintenir assez longtemps pour inscrire leur nom au panthéon. Par ce biais, il cherche à découvrir si des structures sous-jacentes émergent, débusquant une logique, des règles, des affinités communes. La psychologie sociale lui offre une ressource appréciable de discernement.
Ian Kershaw n’hésite pas à qualifier « ses » célébrités politiques de « créateurs du xxe siècle », et ce malgré son sens du compromis. Le chef serait-il donc une incarnation hypertrophique de l’individu ? S’agissant des démocraties et de la multiplication des instances de contrôle et de décision, l’influence du grand homme demeure conjecturale. Le contexte démocratique consacre de facto toute personne comme citoyen et témoin, augmentant la réalité aux faits périphériques, tenus jusqu’alors pour des variables, ce qui apporte une nouvelle texture et de nouvelles nuances à la mémoire collective.
L’historien connaît ces objections et devine la vacuité de la notion de grandeur, son raisonnement semble alors tomber dans une aporie. Car le dirigeant politique entre dans un réseau structurant qui calibre et planifie la destinée humaine, révélant ou obscurcissant cette part en chacun. Passant en revue les arguments contradictoires sans jamais se fixer et réfutant toute personnalisation de l’histoire, Ian Kershaw feint de découvrir l’importance du milieu dans l’établissement des personnalités, de leurs motivations et de leurs actions. L’historien fait alors intervenir le facteur chance dans le développement historique, « produit d’un ensemble de circonstances unique », mais laisser celui-ci expliquer la nature des événements relève d’une simplification heuristique, une facilité pour s’exonérer d’une explication moins visible.
Finalement, l’incertitude est maintenue, Ian Kershaw admettant qu’il « n’existe pas de formule mathématique pour mesurer la part respective des facteurs personnels et impersonnels ». Devant tant de questions laissées en suspens, on comprend que l’ouvrage est avant tout un prétexte au plaisir d’écrire sur l’histoire, de parler des hommes du passé, de rappeler nos traces. Promoteur de la biographie, Ian Kershaw est un ardent défenseur du style ; la rigueur scientifique sert une invitation à la promenade savante et non une démonstration imparable.
Il est enfin possible de lire l’enquête de Ian Kershaw comme un ensemble cohérent de doublets où une série de démocrates succède à une série de dictateurs. Dans ses Vies, Plutarque avait montré les figures morales de ses portraiturés, découvrant dans les détails intimistes les réactions qui échappent à une observation superficielle de leur personne, comme autant de signes de leur valeur intérieure. Ian Kershaw appréhende au contraire ses personnages à travers les grandes phases de l’histoire, découvrant la présence de leur identité et ses preuves dans les crises systémiques modelant les peuples et les nations. En cherchant à cerner la spécificité de ce qui constitue leur personnalité, il met finalement au jour les forces intérieures et extérieures qui travaillent chacun de nous et l’avisent de la complexité du monde.