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Où est passé le commun de l’antiracisme ?

Et si l’antiracisme avait été dévalué à force de subdivisions et de particularismes ? Anne Lafont, historienne de l’art et spécialiste de l’Atlantique noir, et Cécile Moscovitz, journaliste et cofondatrice de l’Association de recherche-action sur les racismes et l’antisémitisme contemporains (ARRAC), sont parties de ce constat commun, mais aussi de perspectives personnelles, de leurs divergences et points d’accord, pour tenter d’imaginer, en un dialogue, la possibilité renouvelée d’un antiracisme indivisible.


Anne Lafont – Avant d’entrer dans les motifs qui ont été transformateurs dans nos discussions, je commencerais par dire qu’il paraît, désormais, indispensable de faire reposer l’antiracisme sur une dynamique portée au minimum par deux perspectives différentes. La tendance de plus en plus grande de penser un projet antiraciste circonscrit sur un plan communautaire unique, pour combattre le racisme au nom seul de sa spécificité, s’avère non seulement contre-productive, mais nocive. Il me semble que la faille de l’antiracisme actuel est propre à cette tendance particulariste, qui se manifeste par des subdivisions du racisme, non pas dans son étude, qui réclame en effet la précision de la qualification la plus poussée possible, mais dans sa condamnation (racisme anti-Noirs, antisémitisme, islamophobie, etc.). Alors qu’une vraie initiative antiraciste se situerait dans un rappel de l’intolérance au tronc commun haineux, avant même sa déclinaison. C’est là un premier socle, intolérable au sens strict et sans compromis, dans le cadre de l’offense et, plus encore, de la violence haineuse envers une ou des personnes, parce qu’elles appartiennent (ou sont censées appartenir) à un groupe. Y compris, évidemment, quand le racisme est porté par quelqu’un·e qui a personnellement fait face à la violence de la discrimination ou de la persécution, comme l’ont été ou le sont, les Arabes, les juifs, les musulmans, les Noirs, les Roms, parmi d’autres. Il ne peut y avoir de circonstances atténuantes attribuées aux personnes minoritaires. La célèbre phrase de Frantz Fanon : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous1 » ne doit pas être comprise seulement de manière individualiste, parce que l’antiracisme ne peut être seulement motivé par le danger qu’il représente pour soi. Dans cette phrase, l’expression raciste est condamnable parce que d’emblée, avant d’être l’avant-garde d’un mal dirigé contre les juifs et potentiellement adressé ensuite à un Autre, il s’agit d’une atteinte à la solidarité insécable de l’humanité. Le « vous » de Fanon ne correspond plus aux Noirs, mais à l’humanité tout entière.

En tant que chercheuse, je suis aujourd’hui convaincue de la nécessaire accumulation de savoirs sur les histoires particulières des groupes humains, quels qu’ils soient. En revanche, il m’apparaît de plus en plus évident que la lutte antiraciste ne peut se déployer efficacement qu’en œuvrant à la « dé-communautarisation » des projets et des actions militantes. En fait, le régime d’exception (lutte contre le racisme anti-Noirs, l’antisémitisme, l’islamophobie, le racisme anti-Asiatiques, anti-Roms,  etc.) facilite la faillite du projet politique de communauté égalitaire parce qu’il ne s’oppose pas de manière principielle aux propos et aux actions motivés par la haine et à la peur de l’altérité conduisant aux raccourcis essentialistes. C’est à ce niveau-là, précisément, que se logerait un ambitieux projet antiraciste.

Boucle raciste

Anne Lafont – Le 25 avril 2025, Olivier Hadzovic, Français de 20 ans, assassine Aboubakar Cissé, Malien de 22 ans, dans une mosquée de La Grand-Combe (Gard). Ce crime raciste a soulevé l’indignation générale, à l’exception d’un ancien élu d’extrême droite. Avant même l’arrestation du meurtrier, et alors que l’enquête conduite par le procureur de la République, Abdelkrim Grini, commence, l’ancien élu publie ce tweet : « Du producteur au consommateur : près d’Alès, Abdelkrim Grini a tué au couteau un autre fidèle en pleine mosquée. » En quelques mots, le crime est attribué à un innocent – en l’occurrence, procureur de la République –, que le nom suffit à identifier comme musulman, ce qui le rend nécessairement coupable. Dans l’entendement de l’ancien élu d’extrême droite, la consonance maghrébine et musulmane identifie le procureur, au-delà de toutes les autres composantes de son identité, effaçant même sa fonction professionnelle. Cette première réduction – la sélection d’un élément auquel on prête un pouvoir plus important que d’autres – est souvent le premier geste raciste. Dans cet événement, elle résonne directement avec le crime haineux (Aboubakar Cissé meurt de cinquante-sept coups de couteau) quand, dans d’autres cas, le lien entre ces deux types d’action (l’essentialisation de l’Autre et le meurtre d’Autrui) n’est pas si manifestement étroit, même s’ils fonctionnent dans une même sphère idéologique. Dès le lendemain, on a appris qu’Olivier Hadzovic avait proféré des propos injurieux à l’encontre de l’islam et qu’il avait en partie filmé son crime. La religion de la victime était donc la source de sa haine, qu’il traduisit par la mise à mort de l’alter-religieux.

Ce rapprochement des deux temps du racisme dans une même boucle idéologique rend évidente leur dynamique commune. Il invite à penser le levier antiraciste, qui lutte pour rendre impossible la traduction de la haine en un crime irréversible, comme un combat premier contre l’essentialisme. Si le crime échappe en partie à la lutte antiraciste (car il est avant tout crime et à ce titre relève de la justice pénale), il appartient néanmoins aux acteurs de la lutte antiraciste de prendre acte du fait que le crime n’est que le prolongement ultime de ce premier mouvement qu’est la naturalisation sommaire, univoque et, de fait, définitoire de l’Autre. Quel que soit, de manière conjoncturelle, cet Autre. Ou plus exactement encore, quelle que soit l’identité composite de cet individu érigé, en la circonstance, comme Autre.

Le 7 octobre 2023

Cécile Moscovitz – Et s’ajoute à cela la verbalisation raciste de la part du personnel politique, qui est intolérable. Pour faire un tour de la question avec toi, je poserais au préalable qu’on ne peut pas considérer l’antiracisme sans prendre en compte ce qui s’est passé depuis le 7 octobre 2023 : l’exacerbation des racismes antisémite et islamophobe et également de la concurrence préexistante entre la lutte contre l’un et la lutte contre l’autre2. Comme on a alors été sidérés par la séquence électrifiée de défoulement anti-Israël et ses confusions antisémites, j’insiste volontairement sur l’antisémitisme ici (d’ailleurs notre discussion vise à interroger nos situations, sur la base d’un accord commun : notre culture ou identité n’empêche pas les intersections d’ensembles). Or, dans ce contexte, prendre la défense des juifs quand ils sont attaqués en tant que tels (par exemple l’insulte de Jean-Luc Mélenchon contre Jérôme Guedj3) a pu apparaître aux yeux de certains comme étant l’expression d’une défense d’Israël et, donc, un avantage accordé à la lutte contre l’antisémitisme.

On a aussi alors entendu que la politique consiste à faire des choix et à prioriser entre les racismes, notamment au vu de leur importance statistique. Les chiffres de la Commission nationale consultative des droits de l’homme disent que sont perçus comme des groupes « à part » les Maghrébins pour 24, 5 % des réponses, les musulmans 29 % et les juifs 25 % – loin des Roms (64 %), dont on parle bien moins. Même si l’on considère les juifs comme une minorité davantage insérée socialement, elle reste stigmatisée. Même s’il est difficile de prétendre embrasser d’un seul geste tous les groupes racisés ou infériorisés, la conviction antiraciste doit considérer en un seul ensemble éthique, politique et surtout pragmatique les diverses altérisations, essentialisations, discriminations, stigmatisations. Pourtant, il n’a pas semblé évident à tout le mouvement social, à toute la gauche au sein de laquelle l’antiracisme est l’un des fondamentaux, que l’antisémitisme faisait partie de cet ensemble. Pourquoi des féministes ont-elles écrit dans Le Média en novembre 2023 une tribune aussi violente à l’égard des femmes violées par le Hamas ? Est-ce qu’on ne doit pas souhaiter que le comité Justice et vérité pour Adama – je cite ce collectif à titre d’exemple idéal-typique –, soit de nouveau présent à des rassemblements dénonçant spécifiquement des actes antisémites ? Évidemment, je pose aussi la question réciproque et ne minore pas l’antisémitisme à droite ; les instrumentalisations comme la gravité des faits en Israël/Palestine ont leur part dans les réponses à ces interrogations nécessaires.

Le malaise dans le camp de l’antiracisme n’est pas nouveau. Nadia Meziane l’avait écrit en décembre 2020 dans Lignes de crêtes (repris dans Conditions) :

On ne décrète pas une stratégie antiraciste autonome. Nous sommes dans une période qui se caractérise à la fois par un niveau de racisme et d’islamophobie extrêmement élevé, et confrontés à la fois à la vindicte du pouvoir, mais également à la puissance du djihadisme, au cœur d’une campagne d’attentats meurtriers destinés non seulement à frapper la France mais aussi, évidemment à accentuer les phénomènes racistes et à nous isoler du reste de la population pour mieux recruter certains d’entre nous. Mais nous affrontons aussi les conséquences de l’antisémitisme comme mode de vision et de pensée du monde exactement comme toute la population […]. Il n’y a pas d’espoir à court terme de changer tout cela. Aucun espoir non plus de dépasser […] l’hostilité réciproque entre acteurs de la lutte contre le racisme anti-Arabes, l’islamophobie et la négrophobie et acteurs de la lutte contre l’antisémitisme. […] Nous pouvons très clairement renoncer pour longtemps à toute alliance massive, à toute tentative de leur dire que nous vivons quelque chose de comparable à ce qu’ils ont vécu, quand l’antisémitisme montait en France dans les années trente, sans que cela veuille dire que nous relativisons la suite des événements, c’est-à-dire un génocide4.

Le malaise dans le camp de l’antiracisme n’est pas nouveau.

Ici, je ne partirais même pas de la question, pourtant intéressante, de savoir si racisme et antisémitisme sont deux choses différentes. Si l’on veut, de manière efficace et crédible, lutter contre l’un, alors on doit lutter contre l’autre, sans hiérarchie. LFI, les socialistes, les Verts, les macronistes, les Républicains, et sans parler du RN – tous resserrent le piège de la concurrence depuis le 7-Octobre.

Ce qu’écrivent en avril 2025 Eric K. Ward, vice-président exécutif de Race Forward, et Patrisse Cullors, artiste et militante abolitionniste, dans Newsone (traduit là aussi dans Conditions), mérite à cet égard d’être entendu :

Car la vraie menace ne vient pas des militant·es pour les droits des immigré·es, des étudiant·es juif·ves, queer ou noir·es. Elle vient de ceux qui scandent “Les Juifs ne nous remplaceront pas”. […] De ceux qui répriment le vote, censurent les livres, font disparaître les dissident·es et privent les universités de financement – tout cela au nom d’une prétendue sécurité des Juifs. Nous ne disons pas que la gauche est au-dessus de toute critique. Nous disons que la gauche mérite qu’on se batte pour elle. […] Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une prise de conscience collective. Pas un concours de pureté militante. […] Mais une confrontation honnête avec le fait que l’antisémitisme comme la négrophobie sont des outils au service de l’oppression systémique5.

Anne Lafont – Je voudrais relever deux choses qui me paraissent importantes. À juste titre, en évoquant le comité Justice et vérité pour Adama, tu interpelles une association noire afin qu’elle élargisse son combat à la lutte contre l’antisémitisme, ce en quoi je te rejoins absolument. Cependant, la motivation première de cette association, c’est la lutte contre les violences policières face auxquelles, dans le cas français, les Noirs, les Maghrébins et les musulmans sont plus évidemment les victimes. Il existe une menace policière spécifique, qui appelle une mobilisation ad hoc, d’autant qu’elle est aussi une critique de l’État. Justice et vérité pour Adama dénonce une forme (létale) de racisme, exercée par les détenteurs de la violence légitime, qui ne croise pas les formes actuelles que prend l’antisémitisme. Cela ne suffit pas à expliquer pourquoi cette association ne se positionnerait pas suffisamment dans la lutte contre l’antisémitisme. En revanche, ce constat rend manifeste le fait que la lutte contre les racismes doit se confronter à l’explicitation des formes diverses et spécifiques de chacun d’eux. La lutte serait alors sans compromis, sans modération des principes, mais différenciée.

L’autre argument que je trouve important dans tes remarques, c’est l’idée que la gauche n’est pas parfaite, mais « mérite qu’on se batte pour elle ». C’est exactement la situation devant laquelle nous nous trouvons aujourd’hui – et dans laquelle nous étions déjà en juin 2024, lors de la dissolution de l’Assemblée nationale, à laquelle le Nouveau Front Populaire a été une réponse audacieuse, bien que sans lendemain politique – et qui impose à la fois de garder nos convictions progressistes d’égalité active et de fraternité partageuse, tronc commun d’une grande gauche, sans manquer de lutter, à l’interne, contre les compromis indignes, comme les insinuations antisémites. De plus, celles-ci salissent, indirectement, les électeurs prétendument achetables par la flatterie de l’idéologie haineuse qu’on leur prête et donnent les élus du parti en pâture à la vindicte raciste, tacitement autorisée compte tenu d’une tache antisémite initiale qu’ils et elles porteraient. Je suis d’accord : la gauche mérite mieux, et que l’on se batte pour elle, c’est-à-dire pour qu’elle se rapproche toujours davantage de ses idéaux.

Cécile Moscovitz – Oui, concernant Justice et vérité pour Adama, je souscris. Et tout ne doit pas tourner autour de l’antisémitisme. Ce sujet dans le contexte post 7-Octobre demande des précisions qui excèdent la place dont nous disposons ici.

La manifestation contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023

Cécile Moscovitz – Golem, collectif de juif·ves de gauche, est né pour répondre à ce dilemme : comment participer à une manifestation contre l’antisémitisme à laquelle participe le RN. L’action de blocage devant le cortège du RN au moment de son départ, aux cris de « Le Pen, casse-toi, les Juifs ne veulent pas de toi ! », a été un signal de rassemblement. Golem s’est, depuis, exprimé et a agi maintes fois pour dénoncer l’antisémitisme comme l’islamophobie.

Les choses auraient pu être simples : non pas savoir si les massacres perpétrés par le Hamas et le Jihad islamique étaient du terrorisme ou non, mais dire explicitement qu’on les dénonçait. Les signifiants « résistance » ou « Gaza » ne peuvent nier l’évidence : ils ont assassiné 1 200 personnes et enlevé 250 otages, en sachant quel symbole mémoriel ils réveillaient et à quels risques ils soumettaient les Palestiniens. Non pas non plus savoir si Israël avait un autre choix que bombarder massivement et lancer une opération terrestre, mais dénoncer explicitement les massacres quotidiens qui ont abouti à la mort de 75 000 personnes et à la destruction de localités entières à Gaza, sans oublier les exactions en Cisjordanie. Le signifiant « auto-défense » ne pouvait nier l’évidence d’une volonté de vengeance contre une population, exprimée au plus haut niveau de l’État.

En somme : être à la hauteur de la situation, à l’encontre des communautarismes politiques et intellectuels, pour s’élever contre la guerre, contre les crimes contre l’humanité, et, c’est capital, pour la reconnaissance de la nécessité de l’autodétermination palestinienne. Et en ce sens considérer le Hamas comme un belligérant à part entière, justement parce qu’il s’agit de reconnaître aux Palestiniens l’agentivité que personne ne leur accorde.

Pourtant, c’est là que le commun s’est brisé, que la logique de guerre a été alimentée, que s’est mise en marche la machine à produire de la non-intelligence, que l’on a découvert l’étendue de l’ignorance de l’histoire d’Israël/Palestine. Les campagnes post-dissolution en 2024 ont ensuite contre-productivement surdéterminé la question de l’antisémitisme, qui a été un marqueur pour tous les camps politiques, a nourri l’idée d’un deux poids deux mesures devenu, sans doute de manière parfois médiatiquement surjouée mais avec des effets conséquents, un élément injustement central de la vie politique, un pivot réactionnel des positionnements. Ainsi s’est approfondi un vortex de boycotts, ricochets et transfuges, où la critique interne devient impossible, où n’existe plus d’espace pour entendre quand des juifs dénoncent la destruction de Gaza et des musulmans le 7-Octobre. Et où l’on en oublie la réalité des autres racismes.

Anne Lafont – Ce 12 novembre 2023, je suis allée spontanément à la manifestation. Mais pour ma part, je ne suis plus sûre que c’était la bonne chose à faire. Il me semble désormais qu’on ne peut pas défiler avec le RN, aussi importante soit la cause. Il faut s’interroger sur les moyens et les fins : comment s’associer à l’extrême droite peut-il être un moyen de renforcer la lutte contre l’antisémitisme ? Pourquoi n’avons-nous pas trouvé, nous, forces de gauche, un moyen d’exprimer cette lutte commune, massivement, sans tolérer, parmi nous, la présence d’un parti dont l’histoire et le présent ne laissent aucun doute quant à son idéologie à l’égard des Autres ? Oui, Golem a fait le travail de distinction sur place, heureusement ; mais avec le recul, il me semble que notre association, même passive, à l’extrême droite, a provoqué un brouillage du message antiraciste et un processus de défamiliarisation de la lutte contre l’antisémitisme pour celles et ceux, souvent issu·es des populations maghrébines, musulmanes et noires, qui se voient directement menacé·es par l’éventualité de l’arrivée au pouvoir du RN. Une vision politique cohérente et conséquente de ce qu’est la lutte contre l’antisémitisme, et, de fait, contre le racisme, aurait sans doute donné lieu à une démonstration politique populaire plus claire.

Notre association, même passive, à l’extrême droite, a provoqué un brouillage du message antiraciste.

Cécile Moscovitz – Mais il fallait dire que ce qui ressemble à un abandon de la lutte contre l’antisémitisme par le (ou une partie du) mouvement social avait laissé de la place à son instrumentalisation par l’extrême droite.

De l’humour raciste

Anne Lafont – Je voudrais évoquer une discussion que nous avons eue il y a quelques mois. Alors que je relevais la caricature de la journaliste Rokhaya Diallo parue dans Charlie Hebdo (en danseuse parée de bananes, livrée à une bande de garçons hilares, censés exprimer son ridicule), tu m’as fait remarquer la correspondance qu’il y avait entre ce dessin et le billet d’humour de Guillaume Meurice sur France Inter à l’égard de Benyamin Netanyahou, mais aussi à l’égard du rite juif de circoncision6. D’abord, ni l’une, ni l’autre, nous ne voulions la condamnation de Charlie Hebdo ou le renvoi de Guillaume Meurice. Nous réagissions seulement à leurs positions publiques. Ensuite, ni l’une, ni l’autre, nous ne pensons que Rokhaya Diallo et Benyamin Netanyahou sont, d’une quelconque manière, comparables (!). Nous avons aussi conscience du fait que la ceinture de bananes est un attribut dénigrant, quand la circoncision est une pratique religieuse. En revanche, nous avons noté le processus d’identification, qu’on pourrait désigner comme viscéral, des Noirs à la journaliste caricaturée et des juifs au Premier ministre israélien, dans cette dynamique d’inconfort qui les (nous) touche à la réception du dessin comme de la chronique radio. Autrement dit, que se passe-t-il d’insupportable, qui serait perceptible avant tout par les membres de la communauté élargie de celle ou celui visé, même quand ils et elles n’ont pas nécessairement d’affinités directes avec les personnalités publiques cibles de la caricature ?

Ce qui ressort de la comparaison de ces deux cas d’humour raciste, c’est que le racisme ne s’évalue pas exclusivement selon l’intention des auteurs. Il faut également en juger à l’aune de la réception. Soudainement, un discours, une image ou un symbole peuvent activer des peurs nichées dans les corps et des blessures exprimées par les sujets porteurs de ces corps. Cette alerte serait le signe (injustifié ? Mais qui peut l’affirmer ?) d’un seuil franchi entre un humour bienveillant et une blague avilissante. Or ce seuil n’est pas toujours identifiable dans l’absolu et pour tout le monde. On ne le percevrait explicitement que quand il est franchi, à la réaction partagée par celles et ceux (la communauté élargie) qui ressentent la flèche qui leur est indirectement adressée.

C’est probablement le point commun des deux cas, d’autant qu’ils ont eu lieu au moins deux fois alors que l’alerte avait déjà été donnée. En 2013, Charlie Hebdo s’était déjà aventuré dans un dénigrement comparable à l’égard de Christiane Taubira en la portraiturant en singe. À la radio, Guillaume Meurice a recouru deux fois à cette image de la circoncision pour décrire Netanyahou. La seconde fois est donc celle de l’insistance, de l’absence de prise en compte de la souillure éprouvée par la communauté concernée, atteinte car l’humour repose sur un motif stigmatisant tout un groupe au lieu de s’attaquer, y compris par la caricature, aux actions de la personne représentée. L’origine africaine de l’une et la judéité de l’autre sont accessoires quand, pour la première, il s’agit d’écorner sa critique de la laïcité, et, pour le second, de dénoncer sa conduite d’une guerre d’anéantissement. C’est devant une telle réduction de l’adversaire à sa prétendue nature que retentit l’alarme, à laquelle les membres de cette communauté élargie sont d’autant plus sensibles que leur nature soi-disant commune est justement construite dans la répétition et la similarité des assignations dont ses membres sont l’objet (les clichés). Dans ce contexte, évidemment, le trait d’humour est vécu comme raciste, indépendamment de l’intention de son auteur. Cela devrait suffire aux antiracistes pour le bannir.

Cécile Moscovitz – Le philosophe Jules Dumontel a rappelé que la « désignation des Juifs par leur absence de prépuce est une constante du discours antisémite » utilisée par l’Action française7. Ton article pour AOC8 a en effet invité à se pencher sur l’humour raciste. S’il est ici antisémite, est-ce qu’il est une provocation à la haine et à la violence antisémites ? La justice ne l’a pas qualifié ainsi. Mais si Meurice n’est peut-être pas une personne antisémite, s’il n’est peut-être pas conscient que malgré son engagement affiché à gauche il s’est laissé traverser par un trope antisémite de droite, il a fait de l’humour antisémite et il est impératif de pouvoir en débattre autant que de son licenciement. Dire qu’Assad ou Bachir sont des nazis sans prépuce ne fait pas rire : il manque le cliché du couple inséparable du juif et du nazi, selon lequel la destinée logique des juifs est leur disparition. Cette blague a réveillé quelque chose de viscéral : on ne peut pas balayer d’un revers de main le sentiment de menace de mort dont les juifs de la génération de mon père, né en 1939 en France, se sentent ontologiquement constitués ; et ce, même si on critique ce sentiment.

Peut-être ce viscéral est-il seulement une construction. La séquence post 7-Octobre a montré qu’on est tous mus par ce viscéral qui est l’expression d’une structure, provient d’une formation intellectuelle et d’attachements affectifs et culturels, est à l’origine du réactionnel. C’est en utilisant ce mot viscéral que la cinéaste Marion Naccache nous a ouvert les yeux, au poète Franck Leibovici et moi-même, alors que nous travaillions au projet d’organiser une intervention consistant à demander à deux intellectuel·les public·ques, ayant pris des positions grosso modo soit sionistes soit antisionistes, de faire un exposé contraire à leurs convictions : non pas pour changer d’avis ou mimer une joute oratoire, ou encore trouver un prétendu juste milieu, mais pour interroger ce viscéral, montrer comment on construit une pensée, pour faire preuve d’imagination et de respect, tout en affrontant les questions du génocide et du colonial. Par ailleurs, tu évoques le sensible mais il me semble que le viscéral n’est pas complètement identique aux « sensibilités blessées », que l’on soupçonne d’être traditionalistes. En tout cas, il peut être multidirectionnel.

Anne Lafont – C’est juste : il existe heureusement un viscéral élargi. Si l’on revient, pour finir, à l’antiracisme politique, je dirais qu’il doit être un antiracisme du commun et de l’intransigeance, mais qu’il doit être aussi, comme vous l’ambitionnez au sein de l’ARRAC, un antiracisme de projection, autrement dit tendu vers l’ambition (utopique ?) de sociétés proprement égalitaires, et concrétisé par des actions inscrites dans le tissu associatif favorisant les projets multiculturels. À mes yeux, c’est dans ce contexte que s’éprouve et se réalise l’antiracisme, pas seulement lors des mobilisations de réaction à l’insulte ou à la violence, ni dans la prise en charge de la lutte sous l’angle monocommunautaire.

Cécile Moscovitz – Alors même que cet objectif m’apparaît aussi important qu’il est fragile, a fortiori si l’on ne va pas voir directement sur le terrain – selon quelle méthode ? – ou si l’on ne s’inscrit pas dans une intersyndicale non communautariste – comment prolonger pratiquement ses effets ? Cependant, la radicalité est indéniablement utile quand il faut faire entendre ce qu’on a à dire – par exemple ne plus être impuissantés –, surtout à un moment où l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Et d’accord pour « kiffer sa race » (cf. le titre de l’émission de Rokhaya Diallo et Grace Ly) si l’insécabilité de la solidarité que tu mentionnes est indemne. Car il existe des lignes rouges. Il faut pouvoir reconnaître quand elles sont frôlées ou dépassées, y compris dans notre camp antiraciste. Je citerais alors de nouveau Nadia Meziane : « Les moments historiques où l’on sait qu’aucune stratégie de court terme ne nous sortira de l’enfer dans lequel nous sommes plongés sont aussi ceux où l’on a tout loisir de tenter l’inédit et l’apparemment inutile. Par exemple, réintégrer vraiment la lutte contre l’antisémitisme sous toutes ses formes dans nos antiracismes9. » Il faudrait que l’on soit nombreux à « tenter » cet « inédit », à coupler l’approfondissement intellectuel et l’action concrète. À continuer à travailler.

  • 1. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs [1952], Paris, Seuil, 1971, p. 70.
  • 2. Voir la tribune publiée par le groupe de travail sur l’islamophobie de l’ARRAC : « Antisémitisme, islamophobie : une concurrence désastreuse » [en ligne], Nouvel Obs, 6 juin 2025.
  • 3. « L’intéressant est de le voir s’agiter autour du piquet où le retient la laisse de ses adhésions » : Jean-Luc Mélenchon, « “Le président de l’université de Lille n’est pas un nazi” » [en ligne], L’Insoumission, 29 avril 2024.
  • 4. Nadia Meziane, « La balance des souffrances » [en ligne], Conditions, mars 2023.
  • 5. « Votre colère est légitime, mais n’oubliez pas qui vous combattez » [en ligne], Conditions, juin 2025.
  • 6. « Halloween approche, et tout le monde commence à chercher un déguisement pour faire peur. […] En ce moment, le déguisement de Netanyahou marche pas mal. C’est une sorte de nazi, mais sans prépuce » (29 octobre 2023).
  • 7. Voir Jules Dumontel, « Le symptôme Meurice du peuple de gauche » [en ligne], Institut de recherches et d’études sur les radicalités, 23 mai 2024.
  • 8. Voir Anne Lafont, « L’humour raciste existe – à propos d’une image publiée dans Charlie Hebdo » [en ligne], AOC, 5 janvier 2026.
  • 9. N. Meziane, « La balance des souffrances », art. cité.