TEST ANTHONY INDESIGN
Sous la dir. de Roselyne Dupont-Roc et Antoine Guggenheim Préface de Joseph Doré, postface de Marcel Gauchet
Entretien
Anne
de Malleray
Une attention
aux vivants
Anne de Malleray est rédactrice en chef de la revue Billebaude, éditée par la Fondation François-Sommer et Glénat. Un objet éditorial singulier, qui se pense comme un espace de réflexion, de récits, de débats sur la question de nos relations aux autres vivants. Chaque numéro se consacre à un sujet – un animal, un espace naturel, une pratique (cueillette, pistage…) et l’aborde sous de multiples points de vue, mêlant sciences du vivant, anthropologie, littérature ou art contemporain. Le numéro 17, de février 2021, est dédié au cerf.
La revue Billebaude fera paraître en février 2020 son 17e numéro. À moins de fréquenter le musée de la Chasse et de la Nature, à Paris, ou les rayons art et écologie de librairies spécialisées, on peut être passé à côté de cette publication singulière. Pourriez-vous nous rappeler comment cette aventure éditoriale a démarré ?
Anne de Malleray – Billebaude a été créée en 2012, à l’initiative de la Fondation François-Sommer, qui gère le musée de la Chasse et de la Nature à Paris, et des éditions Glénat. Dans l’esprit de cette Fondation, créée en 1964 par un chasseur naturaliste soucieux de la préservation des milieux sauvages, l’idée de la revue est d’ouvrir un espace de réflexion, de récits, de débats sur la question de nos relations aux autres vivants. Nous choisissons de ne pas nous situer dans des oppositions frontales et partisanes – pour ou contre la chasse, pour ou contre la présence du loup, etc. –, mais plutôt de chercher à décaler la formulation des problèmes écologiques par rapport à ce que les médias ont l’habitude de présenter. Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée d’une écologie sensible, qui renverrait à une opposition entre raison et sensibilité, entre approche techniciste et vision poétique1… Billebaude cherche précisément à créer un espace de circulation entre des registres de discours qui ont été segmentés dans la structuration récente du champ du savoir. On a tendance à opposer les sciences du vivant à une approche poétique ; il faudrait alors réenchanter la nature, s’y reconnecter sur le plan sensible. Je comprends complètement cette aspiration, mais il me semble qu’elle ne doit pas se penser dans cette opposition. Nous avons besoin des apports des sciences du vivant, dont certaines productions récentes, en éthologie, biologie végétale, bioacoustique, etc.. Enfin, nous avons besoin de concepts qui nous aident à penser ces mouvements et ces déplacements possibles.
Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée d’une écologie sensible, qui renverrait
à une opposition
entre raison et sensibilité, entre approche techniciste
et vision poétique.
La spécificité de cette revue, et son intérêt d’être sur le papier, est d’accorder une place centrale à l’art. Nous mettons en regard, autour d’un animal, d’un espace naturel, ou d’un type de relation (pistage, cueillette, leurre) des représentations anciennes, par exemple issues des traités de chasse et d’agriculture du Moyen Âge, de l’iconographie scientifique et de l’art contemporain. L’enjeu est de créer ainsi des effets de résonance et une mise en perspective de l’histoire et de l’évolution de nos relations à cet objet.
L’art de ne pas trop être gouverné
Jean-Claude Monod
Seuil, 2019, 324 p., 20 €
Critiques
En 2017 est paru chez Albin Michel un superbe Jésus. L’encyclopédie, qui rassemblait dans un beau livre de conception originale et abondamment illustré tout le savoir aujourd’hui disponible sur le « Jésus de l’histoire et le Christ de la foi » (pour reprendre une expression reçue). Il était logique que le même éditeur ne s’arrête pas à la figure de Jésus, exceptionnelle mais météorique dans la galerie des grands personnages de l’histoire, quand elle est détachée de ce qui s’est « inventé » à partir d’elle : le christianisme. Voici donc que paraît la suite, selon les mêmes principes – textes de fond et encadrés très divers confiés aux meilleurs spécialistes, illustrations multiples et magnifiques, présentation remarquablement étudiée – L’invention du christianisme « après Jésus ». Levons tout de suite une ambivalence dans le titre : le christianisme n’a pas été inventé de toutes pièces, « construit » comme on dit aujourd’hui, hors de l’énergie ou de la puissance énergétique conférée au groupe de ses disciples par le Christ ressuscité, ou par l’Esprit du Ressuscité comme les chrétiens le diront plus tard. Logiquement, cette histoire aurait dû se terminer par la crucifixion, qui signifiait la fin de l’aventure du groupe de disciples réunis autour du Maître, ou du « Seigneur », comme on l’a appelé très tôt. Il en a été autrement, comme le racontait la fin de Jésus. L’encyclopédie : l’aventure, l’« affaire Jésus », la plus « extraordinaire » et la plus « mystérieuse » qui soit, a continué et… changé le cours du monde, comme le dit Marcel Gauchet au début de sa postface.
Ce livre-ci commence un peu plus tard, avec l’apparition et la circulation des premiers écrits qui non seulement racontent et proclament ce qui s’est passé, mais déjà expliquent ou même « pensent » l’événement christique et son sens, non seulement dans le cadre du judaïsme, mais aussi dans celui du « paganisme » de l’Empire romain et de la langue grecque.
- 1.Voir Estelle Zhong Mengual et Baptiste Morizot, « L’illisibilité du paysage. Enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité », Nouvelle revue d’esthétique, no 22, 2018/2, p. 87-96.