Viser juste d'Adèle Haenel

À travers un récit intime, Adèle Haenel transforme le récit des violences pédocriminelles qu’elle a subies plus jeune en une réflexion politique sur l’emprise, le silence et la reconstruction de soi.


Parler d’un livre qui traite de pédocriminalité est toujours une entreprise complexe, d’autant plus que la dénonciation du crime est portée par une figure publique comme l’actrice Adèle Haenel. Comment trouver la bonne distance, celle qui permet d’écrire « sur » lorsque, en tant que lectrice, on a été « dedans » pendant près de deux cents pages ? Celle qui rend compte d’un processus d’écriture et de transformation sans s’approprier une expérience ?

La question de la distance est d’ailleurs au cœur du livre. « Viser juste », c’est pour l’autrice trouver une manière de dire sans se noyer, de raconter son histoire en l’ouvrant suffisamment pour que les lectrices et les lecteurs puissent y entrer. Pour dire une expérience singulière en même temps que l’on dénonce un système. La distance, le silence, sont produits par celles et ceux qui entourent l’enfant et qui laissent faire, créant un « dispositif d’isolement » qui le laisse enfermé dans une cage, à la merci de son prédateur. Mais ce sont aussi les siens, qui lui permettent de ne pas s’effondrer. Les autres érigent des barrières autour de l’enfant, et l’enfant en construit pour se protéger des autres et de lui-même.

Pour donner à voir et à ressentir cet enfermement progressif, le dispositif d’écriture du livre mêle passages narratifs à la première personne, réflexions et saynètes écrites à la manière d’un scénario, qui visent elles aussi à produire de la distance à travers la création de personnages. Dans une première partie, Adèle Haenel décrit la façon dont ce qu’elle a subi – plusieurs agressions sexuelles commises par un réalisateur alors qu’elle avait douze ans et qu’elle tournait dans son film – a été recouvert par une histoire qui naturalise le crime en même temps qu’elle le masque : celle d’une jeune femme rêvant de faire du cinéma, celle d’un réalisateur qui lui en donne l’occasion. Et l’enfant se retrouve enfermé dans cette histoire, cesse de « faire confiance à son jugement propre », devient ce lion qui accepte de sauter dans tous les cerceaux sans être applaudi, car, comme le dit Adèle Haenel, c’est toujours le dompteur que l’on félicite. Toute cette partie parle de « l’enfant », non genré, qui n’a pas de prénom, comme pour mettre en scène tous les enfants qui se retrouvent enfermés de la même manière, pris dans les mêmes silences, de la famille, de l’entourage, du milieu. Ce que le crime produit n’est pas de l’art, c’est de la supériorité.

La deuxième partie montre les conséquences du trauma sur une vie adolescente, qui se manifeste par un désir de conformité absolue, d’adéquation aux rôles de genre, pour ne plus se voir et ne plus être vue, ce qu’Adèle Haenel appelle « la mise au pas de soi-même ». Le personnage s’individualise peu à peu, sans exister tout à fait, on voit la jeune fille tenter maladroitement d’être femme avec son petit ami, qui regrette qu’elle n’y parvienne pas mieux. L’actrice devient jeune première, acceptant le rôle qu’on lui confie ; là encore, il est question de barrières que l’on dresse entre le soi détruit et celui qui donne le change, des barrières que l’on peint de couleurs chatoyantes projetées sur le grand écran.

Dans la dernière étape du livre, le personnage devient Adèle, qui « prépare son évasion hors du rôle qu’on lui attribue ». Par la réflexion, par les rencontres et à travers les films qu’elle choisit – Naissance des pieuvres et Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, 120 battements par minute de Robin Campillo et bien d’autres –, elle parvient à sortir de cette gangue, à se retrouver « comme une forêt qui repousse après un incendie ».

Au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, la reconstruction se manifeste dans l’écriture par le rapprochement entre celle qui raconte et les personnages qu’elle crée, par un amenuisement de cette distance entre soi et soi créée par le traumatisme. Les films, les livres et enfin le théâtre permettent de tracer « des chemins possibles vers une parole impossible ». La voix se fait de plus en plus clairement entendre, sans vouloir s’enfermer dans sa propre expérience. Le système politique qu’elle dénonce, comme on le voit dans les révélations de plus en plus fréquentes sur les violences faites aux enfants – dans les familles, à l’école, dans les églises et ailleurs –, ne nous est pas extérieur, il nous organise, nous constitue. Le combattre, pour Adèle Haenel, c’est refuser l’harmonie, la fluidité, la naturalisation utilisées pour masquer les failles et les destructions, les effondrements qui peuvent survenir des années, des décennies plus tard. Ce combat ne peut naître que lorsque l’on parvient à se retrouver soi-même, ce que l’on ne peut jamais faire seul·e. C’est ainsi qu’à la toute fin du livre, après des remerciements fournis, l’autrice inclut une bibliographie très personnelle des œuvres – livres, films notamment – et des personnes qui lui ont permis de construire le parcours qu’elle raconte. De le mettre à distance sans pouvoir l’oublier.

L’Arche, 2026
192 p. 17 €