C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien

Le séisme qui a fait basculer Haïti en janvier 2010 a plongé les Haïtiens, depuis cette date, dans un exil dangereux empreint de crises humaines et sociales.C’était ça ou mourir est un roman de vie saisissant qui révèle un écrivain à grand succès, mais contesté.


Thélyson Orélien, poète haïtien, réfugié au Canada depuis 2011, raconte dans ce premier roman l’odyssée de Jonas Dorléon : en janvier 2010, au lendemain du séisme qui vient de ravager Haïti, ce jeune professeur d’histoire et géographie s’enfuit de Carrefour-Feuilles, quartier populaire de Port-au-Prince. L’auteur s’est inspiré de sa propre histoire, mais surtout de celles que ses compatriotes lui ont racontées. Ceux-ci avaient, comme la plupart des Haïtiens qui prennent la route de l’exil, emprunté celle qui, via le Brésil, le Pérou et l’Amérique centrale, avec notamment à la frontière entre la Colombie et le Panama, le bouchon du Darièn, est considérée comme l’une des routes migratoires les plus dangereuses du continent américain.

« J’ai quitté Haïti mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi je n’ai fait que suivre la direction des cendres », raconte Jonas Dorléon. « On fuyait tous, cette vie qu’on nous avait vendue comme un destin mais qui puait la punition. On fuyait un rêve en forme de cauchemar. » Fuir avec pour tout bagage un sac en plastique dans lequel tient toute sa vie. Une véritable « autobiographie par objets » : une photo de sa mère pour se souvenir, un short usé, un morceau de savon séché, une brosse à dents pour garder sa dignité et un recueil du poète René Depestre pour conserver la foi en la beauté, « un refuge en papier. Un abri pour les pensées. Un radeau entre les ordures ».

La route se transforme vite en une épreuve sans fin, faite de misère, de violence, de souffrance, de peur, de pertes et de morts, avec ses passeurs et ses racketteurs qui s’agglutinent là où la peur s’installe et qui « vendent des issues de secours pour des vies coincées », mais aussi de solidarité, de fraternité, d’amour et d’espoir. « À la frontière chaque mot est une arme que tu pointes contre toi-même. Tu respires mal on te refoule. Tu regardes trop droit, on te met dans une cellule. Tu protestes, tu disparais. […] La couleur est une carte d’identité, le créole une condamnation, le nom une loterie.  » Pour avancer, Jonas doit ruser, donner le peu d’argent qu’il a emporté avec lui ou gagné sur la route, jusqu’à se délester de ses chaussettes, attendre des jours, des semaines, cirer des chaussures ou faire le clown en racontant des histoires pour quelques pièces jusqu’à ce qu’une opportunité se présente pour tenter d’entrer dans un autre pays. « Un migrant qui passe une frontière c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis ça rampe, ça prie, ça ment. Le vrai voyage d’un migrant, ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. »

Après l’enfer du Darièn, Jonas continue, marche encore. Pour un clandestin comme lui, « les vrais papiers ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel ». À Matamoros, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, il découvre ce camp où s’entassent ceux qui rêvent d’Amérique, « non-lieu devenu capitale du provisoire, que des milliers d’âmes habitaient. […] Il y avait aussi les ombres, ces hommes sans uniforme qui rôdaient autour du camp, cherchant dans la misère une monnaie d’échange : un corps, un enfant, un sac à dos ». Il y a enfin ces hommes à cheval qui attrapent au lasso, comme du bétail, les indociles, hommes, femmes, enfants, sans distinction.

La frontière, c’est ici une application, CBP One. Peu d’espoir d’être appelé pour ceux qui n’ont pas de téléphone : « Tu crois que tu attends une notification mais en fait tu attends ton destin. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. CBP One c’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. » À son arrivée au Canada où il obtiendra l’asile, Jonas entend une femme l’appeler par son nom. « Par mon nom, le nom de mon père, le nom que j’avais presque oublié. » Le début d’un retour parmi les hommes.

Si l’histoire de Jonas Dorléon ne peut laisser indifférent, c’est que Thélyson Orélien, au-delà de son talent de conteur, de la force et de l’authenticité de son récit, redonne vie et singularité à la figure d’un migrant, figure familière, mais mise à distance pour mieux neutraliser toute émotion. Le migrant est aujourd’hui devenu une catégorie de menace potentielle ou de probable illégalité, sinon une simple statistique, l’élément d’un problème politique qu’il faut « gérer », quitte à user de la violence, au nom du droit, en toute prétendue légitimité. Jonas Dorléon ne dit rien d’autre lorsqu’il évoque « l’érosion de soi » qu’implique le statut de migrant.

Depuis 2010, la situation à Haïti n’a cessé de se dégrader : chaos institutionnel, violence généralisée, insécurité maximale et grave crise humanitaire. Malgré cela, de nombreux Haïtiens qui ont tenté de fuir sont aujourd’hui refoulés à la frontière par la République dominicaine, et beaucoup de ceux qui avaient obtenu l’asile aux États-Unis en ont été expulsés.

En épigraphe de son livre, Thélyson Orélien aurait pu citer les mots de Kafka : « Écrire c’est faire un bond hors du rang des meurtriers. » Puisse son récit nous garder les yeux et le cœur ouverts sur chacun de ceux qui, à Haïti comme ailleurs dans le monde, quittent leur pays, à l’instar de Jonas Dorléon, « juste pour vivre  ».

Grasset, 2026
272 p. 21,50 €