Uvaspina de Monica Acito
Traduit par Laura Brignon
La primo-romancière italienne retrace une fresque familiale intemporelle dans une Naples symbolique et folklorique, pleine de poésie et de crasse, où l’amour, la trahison, le blasphème et le sexe donnent vie à un texte douloureusement réel.
Il est des romans qui ne cherchent pas à plaire, qui ne flattent ni leur lecteur ni leur époque. Des livres qui s’imposent par une nécessité brute, une urgence, et qui laissent une empreinte presque douloureuse. Uvaspina, de Monica Acito, est de ceux-là. La primo-romancière italienne retrace une fresque familiale intemporelle dans une Naples symbolique et folklorique, pleine de poésie et de crasse, où l’amour, la trahison, le blasphème et le sexe donnent vie à un texte douloureusement réel. C’est un livre puissant, une odyssée cruelle et sublime, quelque part entre l’enfance abîmée et les espoirs déchus, et qui, pourtant, est traversée par une lumière tenace, un éclat qui refuse de s’éteindre.
Après un incipit intense et déchirant (« Tous les mercredis soir, Uvaspina et Minuccia attendaient la mort de leur mère. »), c’est avec une analepse que débute le récit : la rencontre des parents. La mère, Graziella la Spaiata, dite la Dépareillée, issue du quartier populaire de Forcella, exerçait le métier de chiagnazzara : elle pleurait contre rémunération lors de funérailles. C’est dans ce cadre qu’elle rencontre Pasquale Riccio, notaire du quartier bourgeois de Chiaia, qui vient de perdre son père. Il est séduit par sa beauté et son allure provocante, et décide de l’épouser contre l’avis de sa famille. Bien des années après, la passion ardente qui liait les deux époux s’est éteinte, et Pasquale néglige la Dépareillée au point que, chaque mercredi soir, lorsqu’il quitte l’appartement, elle entame une crise et feint sa propre mort. Pendant des années, leurs enfants, Uvaspina et Minuccia, sont témoins de cet étrange spectacle. Le premier, enfant beau, délicat et introverti, est très lié à sa sœur cadette, véritable strummolo (« foletoupie » dans la traduction) qui l’humilie et le tourmente, le jalouse et le nomme femminiello. Isolé, mal dans sa peau, Uvaspina décide un jour de se noyer, mais est sauvé in extremis par Antonio, séduisant pêcheur avec qui il entame une relation secrète et passionnée, qui lui réserve toutefois son lot de tourments.
Ce qui nous marque dans Uvaspina, c’est sans doute la justesse avec laquelle Monica Acito parvient à s’emparer de la culture et du folklore napolitains. Cela se ressent jusque dans sa façon d’écrire : si la ville n’avait jamais été mentionnée, nous l’aurions aisément reconnue. L’autrice transmet la grande diversité de Naples, sa beauté et sa laideur, sa magnificence et son chaos. Tout ou presque peut sembler grandiloquent : c’est la poésie de cette ville. Naples apparaît presque comme un personnage à part entière de ce roman. Un personnage capable de donner et de subtiliser, d’aimer et de détester, de faire espérer et d’anéantir. Un personnage à la fois séduisant et destructeur, à l’image de la figure mythologique de la sirène à qui la ville doit sa fondation. L’une des grandes forces de Monica Acito réside dans sa capacité à mêler l’omniprésence du folklore parthénopéen et des références liées à la ville (le palazzo Donn’Anna, San Gennaro, la superstition, la profession des flagellants un peu en dehors de la ville, à Guardia Sanframondi…), tout en restant parfaitement accessible et compréhensible pour ceux qui n’y sont pas familiers et n’y auraient pas été initiés. Nous reconnaissons aussi dans la ville les inspirations de l’autrice, d’Anna Maria Ortese à Raffaele La Capria, en passant par le chanteur Pino Daniele. Notons également le travail magistral de traduction de Laura Brignon, qui rend hommage au style de l’autrice et permet de rendre compte de ce langage cru, sans fioritures, qui se distingue par une langue oscillant entre l’italien et le dialecte.
Au-delà de Naples, Uvaspina accorde une place centrale à la question du corps : le corps séduisant ou endolori, le corps vieillissant, désiré ou rejeté, le corps qui vit et qui meurt. Dès l’ouverture du roman, la rencontre entre la Dépareillée et Pasquale cristallise ces tensions : leur désir naît au milieu de la mort, lors d’un enterrement. Chez Monica Acito, le corps est presque toujours associé au désir. L’attraction entre ces deux époux est d’abord charnelle, et les difficultés de leur relation s’inscrivent, elles aussi, dans cette dimension corporelle, à travers l’érosion progressive du désir et sa non-réciprocité. L’autrice explore également les corps adolescents, tiraillés entre curiosité, désir et rejet : celui d’un garçon jugé trop féminin, celui d’une fille perçue comme trop masculine. Mais c’est sans doute à travers le personnage d’Uvaspina que ces questionnements atteignent leur acuité la plus forte : le protagoniste fait l’expérience de l’attirance et du refus, des fantasmes et de la haine, de la découverte des corps et de la quête d’identité.
Uvaspina n’est pas seulement un roman, mais s’impose aussi au lecteur comme une expérience sensorielle brute, qui le plonge dans Naples et ses contradictions. Monica Acito ne porte pas de regard idéalisé sur sa ville ou ses personnages. Loin des stéréotypes, elle parvient à retranscrire la complexité de Naples et de ses habitants, de leur beauté à leur côté trouble et oppressant, où la frontière entre le rêve et le cauchemar demeure poreuse. Elle nous confronte à la puissance et à la fragilité du corps, du désir et de l’identité. Ce premier roman la place indéniablement parmi les voix les plus prometteuses de la littérature italienne contemporaine.