« Il n’y a plus de Yougoslavie. »
Tito. Une vie de Jože Pirjevec
Dans ce portrait de groupe centré sur Tito et ses plus proches camarades, l’historien slovène Jože Pirjevec montre que l’amère réalité de l’autocratie titiste restait le seul point d’ancrage de l’expérience yougoslave malheureuse.
Camarade de la première heure avant d’entrer en dissidence en 1955, Milovan Đilas (1911-1995) achève l’écriture de son Tito. Mon ami, mon ennemi le 30 avril 1980 sur un verdict d’une saisissante justesse : « C’est un homme politique qui a connu une ascension foudroyante et fait preuve d’indépendance avec beaucoup de courage, mais il n’a laissé aucune création intellectuelle ou institutionnelle qui puisse durer. Le titisme – c’est-à-dire le pouvoir personnel, le renforcement du caractère monolithique et monopolistique de la bureaucratie du Parti dans un système politique à parti unique, comme base de l’homogénéité à l’intérieur du pays et de l’indépendance vis-à-vis de l’extérieur – a déjà commencé à se fissurer, et il continuera à se désagréger. Mais Josjp BrozTito survivra en tant que figure historique et sera longtemps encore l’objet de maintes études. » Tito disparaît quelques jours plus tard, la Yougoslavie dix années après. Le dernier qui s’en va éteint la lumière. Un destin scellé d’avance. Tito n’était que trop conscient que son pays courait à sa perte : peu avant de mourir, en réponse à un ami l’interrogeant sur l’avenir de la Yougoslavie, la réponse fuse : « Il n’y a plus de Yougoslavie. »
Historien slovène né à Trieste, Jože Pirjevec s’empare avec maestria de cette figure historique autant charismatique qu’autoritaire aux innombrables pseudonymes : Tito, Walter, Rudi, Ivan D. Kisić, Otto, Tomášek, Petrović et encore Spiridion Matas. Loin de toute mythomanie titiste, déjouant les pièges d’une historiographie hagiographique, sa biographie consacrée à Tito exploite tour à tour les incontournables biographies, mémoires et témoignages, les multiples archives accessibles, les indispensables études et recherches historiques qui font autorité. Comme l’indique le titre de l’original publié en slovène en 2011, Tito in tovariši, il s’agit d’un portrait de groupe centré sur Tito et ses plus proches « camarades », soit sa garde rapprochée composée d’Aleksandar Ranković, le gestionnaire, de Milovan Đilas, l’homme des idées nouvelles, d’Edvard Kardelj, le théoricien, et de Vladimir Velebit, le diplomate. Tous rencontrés et choisis par Tito en 1937 à Zagreb où il se trouvait pour organiser, sur ordre du Kremlin, l’envoi de volontaires yougoslaves pour la Brigade internationale lors de la guerre d’Espagne.
Le tour de force de l’auteur réside dans son habileté à tirer successivement plusieurs fils et de montrer comment différentes problématiques – les relations soviético-yougoslaves par exemple – évoluent au fil du temps. L’auteur démontre de façon convaincante que les divergences avec l’URSS commencent longtemps avant 1948 – la guerre d’Espagne, la question de Trieste, ainsi que l’affirmation de son leadership durant la Seconde Guerre mondiale jouant un rôle clé. Pour ne donner qu’un exemple, dès 1941, alors que Georgi Dimitrov (alors secrétaire général du comité exécutif de l’Internationale communiste) exigeait de Tito « de se contenter d’une action s’apparentant à la guérilla, semblable à celles qui s’étaient développées sur le territoire de la Biélorussie et de l’Ukraine occupées. […] Tito et ses amis passèrent outre, pensant que la période de guerre était propice à la révolution et à la confiscation du pouvoir. Ils semèrent ainsi dès le début, dès le combat contre l’occupant, le ferment des divergences politiques avec Staline. »
De la vaste fresque historique que propose l’auteur se détache Josjp BrozTito (1892-1980), un homme au milieu des turbulences d’un monde en crise, toujours conscient des enjeux et conflits, de ses capacités et limites, et, en toute circonstance, toujours à même de renforcer son pouvoir. À plus d’un titre, le livre de Pirjevec peut se lire comme un roman : les quelque vingt-cinq attentats auxquels échappe Tito sont dignes d’un roman policer, les innombrables péripéties et rebondissements des relations soviético-yougoslaves relèvent d’un roman d’espionnage, les luttes de clan et facéties du maréchal évoquent les meilleures comédies d’intrigue ; le tout est un roman de formation, fiction en moins.
À la lecture du livre on comprend l’intérêt que représente encore aujourd’hui le maréchal yougoslave. C’est tout d’abord un personnage exceptionnel, qui a laissé son empreinte dans l’histoire en défiant avec succès aussi bien Hitler que Staline. Ensuite, sans « yougonostalgie » ni « titostalgie », les choix très pragmatiques – de « la fraternité et l’unité » des différentes nationalités yougoslaves au plan politique, de l’autogestion au plan économique et du non-alignement au plan international – peuvent être perçus comme pertinents et positifs au regard de l’effondrement guerrier qui devait suivre l’implosion de la Yougoslavie. Pirjevec analyse bien évidemment ces poncifs du titisme de manière critique. Il souligne ainsi, concernant l’autogestion que « bien des fois, [elle] ne restait effective que sur le papier. » Point d’illusion à ce sujet au sommet de l’État : avant de les renier, « les théoriciens du Parti n’avaient nullement l’intention de renoncer aux principes sacrés de l’autogestion et avaient décidé de fermer les yeux face au gouffre qui séparait les idéaux proclamés et l’existence de cet appareil politico-étatique qu’ils dirigeaient. »
Parmi les multiples mérites du livre de Pirjevec, signalons la présentation détaillée de la vision régionale et internationale de Tito, notamment son action décisive au sein du Mouvement des pays non-alignés1. Évidemment, le sujet pour le moins sensible du fédéralisme yougoslave est traité de manière exhaustive tout au long de cette biographie monumentale. Au contraire d’autres experts se focalisant sur la célèbre Constitution de 1974, la plus longue au monde, Pirjevec voit dans la loi sur le travail associé de 1976 la cause de l’échec de ce qui était de fait une ultime tentative de sauvetage d’une Yougoslavie socialiste. De toute évidence, il était alors trop tard pour donner quelque chance que ce soit à l’« autogestion intégrale » ou à la reformulation du pluralisme politique en termes de « pluralisme des intérêt autogestionnaires ». À cela s’ajoute un vice de forme : les avancées de Kardelj étaient prises dans les rets d’une démocratie dirigée. Le bilan de Pirjevec sonne juste : « Derrière l’utopie de Kardelj, “moraliste excessif et didactique”, se cachait l’amère réalité de l’autocratie titiste, qui restait le seul point d’ancrage de l’expérience yougoslave malheureuse. » La descente aux enfers était programmée, rien n’allait l’arrêter.
Plus de Tito, plus de pays ? Ce serait par trop réducteur de tout vouloir ramener à Tito. L’histoire donnera peut-être raison à l’analyse autrement plus pertinente de Kardelj – dans l’ombre de Tito, en fait la figure centrale du livre – qui affirme, en novembre 1965, lors d’une session du Comité exécutif : « Camarades, en fin de compte je dirai que, en Yougoslavie, nous ne sommes pas unis par la Yougoslavie, mais par le socialisme. Et si nous ne prenons pas conscience que c’est le socialisme qui unit la Yougoslavie, alors aucun autre facteur ne pourra l’unir. Et quand je parle du socialisme, je pense au progrès social fondé sur le socialisme. » Tant le meilleur et le pire étaient possibles. Ce fut le pire.
- 1. Pour une appréciation plus détaillée du Mouvement des non-alignés et du rôle de la Yougoslavie, on lira les travaux publiés sous la direction de Paul Stubbs, Socialist Yugoslavia and the Non-Aligned Movement: Social, Cultural, Political, and Economic Imaginaries, Montreal, McGill-Queen’s University Press, 2023.