Mes amis de Hisham Matar

Traduit par David Fauquemberg

Mêlant réalité et fiction, Mes amis est le récit d’une pérégrination mélancolique à travers le temps, entre la Libye et le Royaume-Uni, et un éloge de l’amitié. C’est aussi et surtout un livre sur l’exil, ses pertes, ses renoncements et la solitude de ceux qui y sont contraints.


Né à New York en 1970, Hisham Matar a vécu à Benghazi de 1973 à 1979, puis au Caire, avant de partir en 1986 poursuivre ses études à Londres, où il vit depuis lors. Mêlant réalité et fiction, Mes amis est le récit d’une pérégrination mélancolique à travers le temps, entre la Libye et le Royaume-Uni, et un éloge de l’amitié. C’est aussi et surtout un livre sur l’exil, ses pertes, ses renoncements et la solitude de ceux qui y sont contraints.

Le père de Khaled, le narrateur, est proviseur d’un lycée de Benghazi ; fin lettré et féru d’histoire, il est obsédé par l’essor du nationalisme dans le monde arabe, qu’il voit comme un « cadeau d’adieu des colonisateurs  », et se réfugie dans la lecture, préférant se tenir à distance d’un régime honni. « Ne te laisse pas leurrer », dit-il à son fils le jour de son départ pour l’université d’Édimbourg en 1983 – à l’époque, ceux qui quittaient la Libye n’y revenaient plus. « Quoi que tu fasses, dit-il encore à son fils, ne va pas te chercher un père. Quelle que soit la distance, je suis là. Même les mers n’y changeront rien. » En avril 1980, le journaliste libyen Mohammed Mustafa Ramadan, qui travaillait depuis 1970 pour le service en langue arabe de la BBC, que la famille de Khaled écoutait chaque jour religieusement, avait été retrouvé assassiné à Londres sur ordre de Tripoli, comme l’enquête le révélait quelque temps plus tard. Ramadan était un opposant déclaré à Kadhafi. Quelques jours avant sa mort, il avait lu à l’antenne Le Donné et le Pris, une nouvelle d’un jeune écrivain libyen, exilé à Londres, Hossam Zowa. Toute la famille avait été frappée par la force de cette allégorie kafkaïenne de la dictature libyenne. Le jeune Khaled, qui dévore les revues de littérature auxquelles son père est abonné, réalise alors le pouvoir des mots.

À son arrivée à Édimbourg, Khaled se lie d’amitié avec Mustafa, originaire de Benghazi et amoureux des livres lui aussi. Mustafa, qui fait partie d’un petit cercle d’exilés libyens réfugiés à Londres, suit avec eux ce qui se passe en Libye : en avril 1984, il convainc Khaled de l’accompagner, aux côtés d’autres étudiants libyens, devant l’ambassade de Libye pour protester contre l’exécution d’opposants. Depuis l’ambassade, un homme ouvre le feu sur les manifestants : une policière britannique est tuée, plusieurs manifestants sont blessés, dont Khaled et Mustafa.

On annonce, à la même époque, la sortie au Royaume-Uni de la nouvelle de Hossam Zowa. Khlaled espérait, depuis qu’il en avait entendu la lecture à la radio, que son auteur « recueille tout notre chagrin depuis le début de la dictature en 1969. […] Que le silence soit brisé, ce silence qui entourait les morts, les peines d’emprisonnement et les disparitions  ». Mais, depuis lors, Hossam Zowa était resté silencieux. En 1996, lors d’un voyage à Paris, Khaled croise par hasard le jeune écrivain qui vit clandestinement et travaille comme réceptionniste dans l’hôtel où il descend. Une passion partagée pour la littérature et pour Benghazi, où tous deux ont vécu, scelle leur amitié. Hossam gagne Londres quelque temps plus tard. « Nous Libyens ne quittons jamais notre terre. Nous partons loin mais nous restons toujours sanglés au vieux pays. »

En 2011, Mustafa et ses amis libyens suivent jour après jour ce qui se passe en Tunisie puis au Caire, avec l’espoir que ce que l’on nomme désormais le Printemps arabe gagne la Libye. « Si l’amitié est un espace à habiter, la nôtre était devenue étroite et assez peu hospitalière, relève Khaled à propos de sa relation avec Mustafa. […] Sa façon de parler a peu à peu changé, devenant plus typiquement libyenne. Il ne s’adressait presque plus jamais à moi en anglais. […] À partir de 2011, mon vieil ami a entamé une transformation aussi radicale qu’imperceptible.  » La veille de son départ, Mustafa tente de convaincre Khaled de rentrer au pays avec lui pour prendre les armes. Khaled hésite et finalement renonce. Lorsque celui-ci demande, quelques jours après son arrivée en Libye, ce que ce retour a provoqué en lui, Mustafa répond enthousiaste : « C’est beau. Comme revenir d’entre les morts. L’air qui nous remplit les poumons.  » Hossam rejoint, lui aussi, la résistance armée. Il retrouve Mustafa. Pour celui-ci, écrit Hossam à Khaled, « le passé et toutes les années vécues à l’étranger se sont estompés en une brume indistincte. Il me dit que la révolution l’a purifié de l’exil ». Après l’exécution de Kadhafi, Hossam se lance en politique, mais la rivalité entre les diverses factions et le chaos qui s’ensuit ont raison de ses ambitions. Avant de quitter la Libye pour rentrer à Londres et partir vivre aux États-Unis, il explique à Khaled que « quelque chose se brise lorsqu’on est parti trop longtemps : les liens, les manières d’être et les jours. […] Et d’autres choses naissent aussi mais partager celles-là devient vite indélicat car elles ne servent qu’à nous rappeler, à nous et à ceux que nous avons laissés, tout ce qui a été effacé pour leur faire de la place. Donc tu fermes ta bouche parce que tu ne veux pas reconnaître combien tu es devenu différent. C’est pour cela qu’il est tout à fait raisonnable de ne jamais revenir, même si j’aimerais que tu le fasses ».

L’amitié que l’on porte à quelqu’un comme le chagrin sont incommunicables, explique Hisham Matar1. C’est précisément ce sentiment d’échec renouvelé qu’il dit aimer dans l’écriture, échec qui oblige, sans cesse, à remettre l’ouvrage sur le métier. Le chagrin traversait ses derniers livres, consacrés au récit d’une quête éperdue des traces d’un père disparu dans les geôles libyennes dans les années 19902. Celui-ci, militaire de carrière sous le roi Idris, est arrêté peu après le coup d’État et la prise de pouvoir de Mouammar Kadhafi en 1969. Libéré après quelques mois, il est nommé à la mission libyenne des Nations unies, manière pour le nouveau pouvoir de tenir à distance d’anciens militaires fraîchement destitués. Les mesures prises par Kadhafi pour s’autoproclamer souverain absolu dissipent rapidement l’espoir, un instant nourri, de voir naître une république séculière. Jaballa Matar démissionne de ses fonctions diplomatiques, rentre en Libye, où il se lance quelques années dans les affaires, tout en œuvrant avec d’autres à l’instauration d’une vraie démocratie et de l’État de droit en Libye. Ne se sentant plus en sécurité à Tripoli, il rejoint en 1979 Le Caire avec les siens, où il devient l’un des membres les plus actifs du comité exécutif en exil du Front national pour le salut de la Libye (FNSL). Le 12 mars 1990, Jaballa Matar est arrêté par la Sécurité égyptienne, livré aux Libyens et jeté dans la prison de haute sécurité d’Abu Salim. S’il réchappe en 1996 à l’exécution sommaire en quelques heures de 1 200 prisonniers, sa trace se perd à jamais par la suite. Après la révolution arabe et la chute de Kadhafi, Hisham Matar revient pour la première fois en 2012 dans la Libye de son enfance. Avec l’espoir d’y découvrir ce qu’il est advenu de son père. En vain.

Le magnifique portrait du père de Khaled que dresse Hisham Matar dans Mes amis est une façon de continuer de faire vivre le souvenir de son père disparu. Dans La Terre qui les sépare, Matar racontait que, des années durant, les mots de Télémaque l’avaient accompagné : « Je souhaiterais être le fils de quelque homme heureux qui dut vieillir sur ses domaines – au lieu de cela sa mort demeure à jamais inconnue. » Et d’ajouter : « Tant qu’Ulysse est absent, Télémaque ne peut quitter le foyer. Tant qu’Ulysse n’est pas rentré chez lui, son sort demeure partout inconnu. »

  • 1. Cité par Joumana Khatib, “Writing is doomed to fail. That’s why Hisham Matar loves it”, The New York Times, 10 janvier 2024.
  • 2. Hisham Matar, Une disparition, trad. Sarah Gurcel, Paris, Denoël, 2012 (rééd. « Folio », 2017) ; La Terre qui les sépare, trad. Agnès Desarthe, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2017 ; Un mois à Sienne, trad. S. Gurcel, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2021.
Gallimard, 2024
496 p. 23,50 €