Géographie des ténèbres. Bucarest-Transnistrie-Odessa 1941-1981 de Marta Caraion
« Au moment où l’Ukraine explose, rouvrant béantes les blessures anciennes, les lieux, les tragédies redevenus incandescents, il m’a semblé nécessaire de déplier les plis d’une histoire du xxe siècle », explique Marta Caraion en exergue de Géographie des ténèbres. Elle y revient à travers le récit qu’a fait sa mère, Valentina Berman, pour la première fois, cinquante ans plus tard, de l’extermination des Juifs de Bessarabie, de Bucovine et d’une partie de l’Ukraine par les Roumains en 1941 et en 1942. En 1947, les autorités russes interdisaient la publication du Livre noir d’Ilya Ehrenbourg et de Vassili Grossman, dont l’un des chapitres traitait précisément des massacres des Juifs d’Odessa, capitale de la Transnistrie de l’époque (l’ouvrage ne paraîtra qu’en 1993). Dans la Roumanie communiste d’après-guerre, les livres d’histoire passent sous silence les déportations et l’extermination des Juifs de 1941 et de 1942 par les forces roumaines, seule mention étant faite de l’enfermement dans des camps de « citoyens démocrates ».
En reconstituant l’odyssée familiale de 1905 à 1981, Marta Caraion dit qu’elle a voulu comprendre, de façon obsessionnelle, ce qu’aurait été le sort de sa mère Valentina et de sa grand-mère Sprinta Berman si le hasard ne les avait pas déviées du destin collectif auquel son grand-père, Isidore, n’a pas échappé. En 1897, les parents d’Isidore Berman avaient quitté la Bessarabie pour s’installer à Odessa, alors une cité cosmopolite, point de ralliement des Juifs de l’Empire russe, qui constituaient le quart de la population de la ville dont ils avaient fait un haut lieu de la culture juive. Début novembre 1905, au lendemain des premières grèves d’ouvriers et d’étudiants, quatre jours et quatre nuits durant, le quartier populaire juif de la Moldavenka fut l’objet d’effroyables pogroms avec plus de 11 000 victimes.
Isidore, blessé à la tête, est au nombre des rares survivants. Il quitte Odessa en 1921 pour Galati, où il rencontre et épouse Sprinta, arrivée de Chisinau et où leur fille Valentina voit le jour. Après quelques années en France, la famille revient à Bucarest en 1934. L’antisémitisme y est alors très répandu. Un décret-loi de 1938 fait des Juifs et des autres étrangers installés en Roumanie des apatrides. Ce sont, du jour au lendemain, près de 700 000 personnes qui se voient menacées d’expulsion au grand dam de la Société des Nations. En 1940, une nouvelle législation sur le statut des Juifs, divisés en trois catégories, selon l’ancienneté de leurs racines en Roumanie, achève de mettre au ban de la société les derniers arrivés, comme la famille Berman. Mihail Sebastian souligne dans son journal, en octobre 1941, « une folie antisémite que rien ne peut arrêter. […] Il n’y a qu’une pure bestialité sans contrôle, sans vergogne. […] Tout est possible. Je vois sur les visages des Juifs la pâleur de la peur1 ».
La terreur antisémite de l’État national-légionnaire d’Antonescu convainc Isidore et Sprinta de quitter la Roumanie. La fuite vers Chisinau leur permet d’échapper au pogrom de Bucarest. Mais le répit est de courte durée : le 22 juin 1941, jour du déclenchement de l’opération Barbarossa par Hitler, Chisinau est bombardée et les Allemands, sitôt entrés dans la ville, orchestrent le règlement de la question juive : quelque 10 000 personnes sont acheminées à pied vers les camps d’extermination sur les rives du Bug. Comme d’autres, les Berman ont pris la fuite dès les premiers bombardements : plutôt que d’aller vers l’est, ils se dirigent vers le sud, vers Odessa, dont Isidor est originaire et où il pense trouver une relative quiétude. Las, en entrant dans Odessa, « les Berman arrivent en enfer ». Ce sont les Roumains qui règnent alors, en accord avec les Allemands, sur la capitale de la Transnistrie, située entre le Dniestr, qui borde la Bessarabie, et le Bug, frontalier de l’Ukraine. Le 22 octobre, un attentat commis contre des militaires roumains donne lieu à un déchaînement inouï de violence contre les Juifs : 5 000 d’entre eux sont pendus la nuit même et, le lendemain, 19 000 sont exécutés et leurs dépouilles brûlées. Les exécutions et déportations se poursuivent les mois qui suivent. Entre 300 000 et 400 000 Juifs de Bessarabie, de Bucovine et d’Ukraine sont déportés et exterminés entre juillet et l’automne 1941. À Berezkova, Sprinta se fait passer pour une chrétienne mariée à un Juif russe. Isidor est renvoyé à Odessa : il sera exécuté au printemps 1942 à Mostovoï. Hantées par la culpabilité d’avoir survécu, Sprinta et Valentina retournent à Bucarest en 1944.
« Champ d’expérimentation chaotique de formes diversifiées de violence et de meurtre de masse, la Transnistrie n’existe plus dans l’imaginaire collectif ; la somme des destins collectifs engloutis là-bas a glissé hors du viseur de la mémoire européenne. Ce microcosme génocidaire a été une authentique création roumaine. […] La discrétion des régimes communistes sur l’extermination des Juifs a fonctionné comme une injonction à l’oubli que la population dans son ensemble a suivie. Qui se souvient qu’Odessa fut, le temps de la guerre, la capitale de la Transnistrie et que les Roumains en ont fait un tombeau ? » À cet égard, Marta Caraion revient sur la parodie de justice qu’ont constituée les procès de 1946 des criminels de guerre : en demandant au tribunal « d’arracher de l’histoire roumaine » les pages des années de la dictature d’Antonescu, le ministère public escamote le génocide juif, plaçant sur un même plan, comme victimes de crimes contre l’humanité, les exécuteurs (les soldats roumains morts sur le front) et les exécutés (les Juifs). Rien sur les pogroms, les déportations, les exterminations de 1941 et en 1942. Le négationnisme ne consiste pas à nier l’existence de crimes de masse, soulignait Rithy Panh, mais « à s’éloigner… Le négateur travaille à un grand récit ».
« Au cœur de l’éveil collectif des mémoires, la parole tue, reprend la voix là où elle s’était étranglée, c’est-à-dire au temps des événements. Là s’insinue un malentendu. Encouragée à se raconter après une vie contrainte, Valentina le fait pour elle-même, au nom des siens qu’elle a perdus. […] La voix de la femme vieillissante retrouve les affects de l’enfant qu’elle était au moment des faits : l’anodin et l’essentiel y sont saisis sur le même plan. La toile de fond historique se resserre dans le fait microscopique de l’existence individuelle. […] Un regard myope qui restitue le grain sensible de la vie matérielle – la trace de cette vie-là, à un moment où elle n’était pas appelée à faire récit, mais juste à être vécue. » Marta Caraion dit que sa grand-mère ne lui a jamais parlé de la guerre : « J’ai vécu dans l’implicite. Je crois avoir toujours su que ma mère était juive, mais l’information prend forme consciente et frontale en 1976 […] Je suis restée par discipline et politesse à l’extérieur de leur langue et de leur monde intérieur. »
- 1. Mihail Sebastian, Journal (1935-1944), Paris, Stock, coll. « La Cosmopolite », 2007.