Protocoles de Constance Debré
La loi supprime les questions. La règle n’a d’autre cause ni finalité qu’elle-même. Que la soumission qui en résulte.
Dans vingt-sept États sur les cinquante que comptent les États-Unis, la peine de mort est toujours prévue par la loi. Quarante-sept exécutions1 ont eu lieu en 2025, contre vingt-cinq seulement en 2024, et après une décennie où elles n’ont jamais dépassé trente par an. Cette hausse spectaculaire en 2025 s’explique notamment par celle des exécutions en Floride (dix-neuf sur les quarante-sept), où cinq nouvelles lois ont étendu à d’autres crimes la peine capitale. Les modalités d’exécution diffèrent selon les États : injection létale, hypoxie par gaz nitrogène, peloton d’exécution, électrocution, et pendaison. Chaque fois, un rituel précis est suivi, consigné dans des « protocoles ». Constance Debré a séjourné deux ans aux États-Unis pour consulter ceux-ci. Son dernier livre les expose crûment, sans pathos ni commentaires ; tous les détails du déroulement de ces mises à mort, et des conséquences qu’elles ont sur les corps des condamnés y sont livrés, des plus techniques aux plus macabres, chapitre après chapitre.
En guise de « diversion », l’autrice relate ses pérégrinations sur les autoroutes d’une Amérique aux paysages mornes2, de ville en ville jamais nommées, avec çà et là des haltes pour se sustenter, dormir, faire ses longueurs quotidiennes à la piscine, rencontrer des hommes et des femmes dont on ne saura que très peu de choses, sinon qu’elles sont pour ces dernières des amantes de passage. L’Amérique, où la nuit les exclus du système sortent de l’ombre pour errer dans des rues désertes, et où les panneaux publicitaires annoncent que « les âmes sont à vendre ». Cent trente-huit pages pour raconter, à l’état brut, la mort assenée par les hommes à d’autres hommes. Au nom de la loi.
La loi est, dit-elle, la grande affaire de sa vie. Avocate durant quelques années, Constance Debré dit avoir toujours été fascinée par le droit, en ce qu’il organise la vie des femmes et des hommes, et contient le chaos qui menace. Du quotidien qu’elle raconte au fil de son périple outre-Atlantique, on devine qu’elle trouve dans les quelques rituels qu’elle s’impose de quoi se rassurer dans un monde inquiétant. « La loi transforme les gestes en fatum, écrit-elle. Je choisis toujours la loi. Je la veux sans exception. […] La loi supprime les questions. La règle n’a d’autre cause ni finalité qu’elle-même. Que la soumission qui en résulte. Le reste au fond est parfaitement indifférent. »
« La meilleure façon de tuer est une quête », nous dit l’autrice. Aux États-Unis, des commissions parlementaires, des tribunaux, éclairés par l’avis de médecins, se penchent régulièrement sur les méthodes d’exécution pour réguler la souffrance du condamné, s’assurer qu’elle reste minimale et que les « ratés » soient évités autant que faire se peut. En 1792 déjà, ce souci d’humanité prétendue dans l’art de tuer avait conduit le Dr Guillotin à mettre au point la guillotine, une machine propre à faire de la mort, assurait-il, « un supplice si doux qu’on croirait n’avoir senti sur le cou qu’une légère fraîcheur3 ».
À la question que lui pose la cour sur la souffrance endurée par un condamné en mourant, le docteur B. répond laconiquement ne pas pouvoir répondre : « La notion de souffrance est très large », se justifie-t-il. Michel Foucault expliquait comment au fil des siècles, on a voulu moraliser l’acte de punir : « La souffrance physique, la douleur du corps lui-même ne sont plus les éléments constituants de la peine. […] Le châtiment est passé d’un art des sensations insupportables à une économie de droits suspendus4. »
L’exécution aux États-Unis s’opère dans le plus grand secret, loin des regards, hors ceux des exécuteurs et des rares témoins soigneusement sélectionnés. Pas d’images non plus ; seuls subsistent les mots des greffiers sur des péripéties qui retardent une mort qui met enfin un terme au supplice des corps – brûlures, organes déchirés ou carbonisés, convulsions, étouffements – dont l’autrice ne nous épargne aucun des détails les plus crus. Seules les exécutions par balles, précise-t-elle, provoquent une mort quasi immédiate.
L’Amérique ne connaît pas les bourreaux, ces « anatomistes immédiats de la souffrance », comme les nommait Foucault5 : il y a juste des « techniciens », les tâches sont réparties entre plusieurs d’entre eux, mais ils demeurent anonymes et les témoins ne croiseront jamais leur regard. « On applique des protocoles, on respecte des règles. Personne ne tue. » Un médecin est présent, mais il n’intervient – pour ne pas violer le serment qu’il a prêté – que pour constater la mort. Beaucoup d’exécutions par injection létale donnent lieu à des complications, voire échouent pour un tiers d’entre elles, mais elles restent curieusement le mode de mise à mort privilégié. Les techniciens qui les pratiquent sont dépourvus de tout savoir-faire en matière d’injection intraveineuse. Mais là encore, « quel qu’en soit le prix, l’essentiel est de suivre la procédure ». Et il faut que le condamné à mort, même s’il doit attendre le plus souvent plus d’une décennie dans le couloir de la mort, reste en vie jusqu’à son exécution, dût-il arriver en fauteuil roulant. Sa mort ne lui appartient pas : il faut qu’elle soit « celle de l’État, l’expression de la loi ». Foucault expliquait que le rituel qui entoure l’exécution capitale « est organisé pour le marquage des victimes et la manifestation du pouvoir qui punit6 ».
« La loi rend toute littérature obsolète », prévient Constance Debré, expliquant n’avoir rien ajouté ou retranché de ces protocoles. Si on la sait adepte du dépouillement dans sa vie comme dans son écriture pour mieux s’approcher du réel, on s’interroge néanmoins sur la nature de ce livre, à mi-chemin entre ébauche – difficile de qualifier autrement ce qui se révèle parfois très approximatif sur le sujet, pourtant grave s’il en est – d’un essai sur la peine de mort aux États-Unis et une œuvre littéraire, tissée à partir de ces protocoles de mises à mort. Elle se défend de tout moralisme, de tout jugement, de tout militantisme, tout en se disant traversée par « la recherche d’une vie juste » et en déclarant nourrir pour ceux qui tombent « une immense compassion7 ». On peine pourtant à déceler cette dernière, dans l’aridité peu commune que revêt la relation brute de ces règlements, sans que jamais ne soient évoqués les êtres humains auxquels ils sont appliqués, réduits à l’état de corps suppliciés, d’organes détruits… Et si la loi « supprime les questions », comme nous l’explique l’autrice, elle ne lui ôte pas la liberté de s’interroger sur ce que cette loi, qui dispose de la vie d’êtres humains et décide de la façon d’y mettre un terme, dit de notre humanité.
Victor Hugo expliquait que Le Dernier Jour d’un condamné constituait, comme il le précisera plus tard, « un plaidoyer direct ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort8 ». En tentant, comme il le fit encore avec Claude Gueux (1831), et comme le firent, à leur tour, Truman Capote, Norman Mailer ou Albert Camus, de pénétrer le cœur et la pensée d’un homme qui sait qu’on le destine à la mort, et qu’il vit ses dernières heures.
- 1. Dont trente-neuf par injection létale, quatre par hypoxie et quatre par peloton d’exécution : en Floride (dix-neuf), au Texas (cinq), en Caroline du Sud (cinq), en Alabama (cinq), dans le Tennessee (trois), en Arizona (deux), dans le Mississippi (deux), dans le Missouri (deux), en Indiana (deux), en Louisiane (une). Quatre-vingt-trois pour cent des personnes exécutées étaient vulnérables : graves troubles mentaux (vingt-sept), lourd handicap intellectuel (vingt-cinq), sérieux traumas, dont abus sexuels subis dans l’enfance (vingt-huit). Huit personnes sur les quarante-sept exécutées avaient commis un crime ayant entraîné leur condamnation à mort alors qu’ils n’avaient pas atteint l’âge de 21 ans. (Voir le Death Penalty Information Centre.)
- 2. Pour une raison inexpliquée, de nombreuses critiques parues depuis la sortie de son livre situent en Californie le lieu où l’autrice aurait mené son enquête. Cela surprend. La Californie, à l’instar d’autres États, si elle comporte toujours la peine capitale dans son arsenal répressif, n’a plus appliqué la peine de mort depuis 2011 et aucune exécution n’y a eu lieu depuis 2007.
- 3. Cité dans Daniel Arasse, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, coll. « Champs histoire », 1987.
- 4. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1993.
- 5. Ibid.
- 6. Ibid.
- 7. Voir l’entretien avec Solenn de Royer, « Constance Debré, écrivaine : “Des enfances comme la mienne, dures, vous constituent” » [en ligne], Le Monde, 18 janvier 2026.
- 8. Victor Hugo révéla dans la préface rédigée en 1837 qu’il était l’auteur du Dernier Jour d’un condamné, paru anonymement en 1829.