Sambre. Radioscopie d’un fait divers d'Alice Géraud
Au fil des années que retrace Alice Géraud, on découvre avec effroi le nombre très significatif de mineures qui ont été agressées en allant au collège et les traumatismes sévères et persistants qui s’en sont ensuivis pour la plupart d’entre elles.
Journaliste, Alice Géraud, après avoir débuté à Libération puis participé à la fondation du site d’informations en ligne Les Jours, livre avec Sambre une remarquable enquête sur une série d’agressions sexuelles et de viols commis par le même homme, pendant près de trente ans, dans un périmètre très restreint du nord de la France, avant qu’il ne finisse par être identifié et arrêté en 2018. Reconnu coupable le 10 juin 2022 de cinquante-quatre agressions sexuelles et/ou viols commis entre 1988 et 2018, Dino Scala est condamné à vingt ans de réclusion criminelle par la cour d’assises de Douai. Ayant interjeté appel de cette décision, il sera rejugé en 2024 par la cour d’assises de Saint-Omer.
À travers la reconstitution de ces crimes en série et des vies chamboulées des femmes qui en ont été les victimes, Sambre raconte, en creux, cette France délaissée, pauvre, souvent ignorée, où le fiasco judiciaire de l’affaire d’Outreau avait marqué les esprits au début des années 2000 ; une France où la police et la justice souffrent, sans doute plus qu’ailleurs, d’un manque criant de moyens tant humains que matériels et où les victimes, fréquemment éligibles à l’aide juridictionnelle, sont laissées à leur triste sort, sinon méprisées. Émergent pourtant de ce sombre tableau quelques figures remarquables, souvent féminines, d’élus, de policiers, de fonctionnaires ou de magistrats, sans l’opiniâtreté desquelles une affaire comme celle-ci se serait enlisée à jamais et n’aurait pas abouti à l’arrestation et au jugement de Scala. L’autrice pointe aussi, à travers les récits qu’elle a recueillis, la double peine infligée à ces femmes, souvent mineures au moment des faits, qui, après avoir été violentées, ont non seulement enduré la souffrance de devoir raconter ce qu’elles avaient vécu, mais surtout subi l’humiliation de voir leur parole mise en doute – l’une des jeunes filles traitée de « menteuse » par un policier qualifie son « interrogatoire », plus que son audition, par ce dernier de « second viol » –, leur comportement mis en cause en dépit le plus souvent de leur jeune âge, et celle des sarcasmes et de l’incrédulité de certains policiers auprès desquels elles étaient venues déposer plainte.
À compter de 2018, l’autrice est allée à leur rencontre et a parcouru la route départementale D959 : celle-ci, entre forêts, prairies et bourgades, suit le cours de la Sambre qui s’écoule depuis les contreforts des Ardennes jusqu’à la Belgique. C’est là, sur quelque trente kilomètres, entre Leval et Jeumont, que se situent les lieux choisis par Scala – qui fera quelques incursions dans des communes belges limitrophes – pour agresser ses victimes. Cette région de Sambre-Avesnois est, depuis plus d’une décennie, largement acquise au Rassemblement national, et le mouvement des Gilets jaunes y a persisté plus qu’ailleurs. Selon l’un des derniers rapports de l’Insee, le recul démographique s’y poursuit, le taux de pauvreté (23 %) y est presque dix points au-dessus de la moyenne nationale et la densité de population y est clairsemée entre villages et villes petites ou moyennes1 ; le Centre hospitalier Sambre-Avesnois y est le deuxième plus gros employeur, après Maubeuge Construction Automobile. Ceci explique sans doute qu’une grande partie des femmes victimes de Scala étaient des infirmières et aides-soignantes. Celles-ci commençaient à travailler très tôt le matin, quand les collégiennes ou les femmes de ménage, elles aussi au nombre des victimes, prenaient, à pied, la route pour se rendre en classe ou sur leur lieu de travail. C’est en effet presque toujours entre 6 heures 30 et 7 heures du matin, sur la D959 – quasiment déserte à cette heure – qu’il empruntait pour aller travailler, que Scala commettait ses forfaits. Au fil des années que retrace Alice Géraud, on découvre avec effroi le nombre très significatif de mineures qui ont été agressées en allant au collège et les traumatismes sévères et persistants qui s’en sont ensuivis pour la plupart d’entre elles – « il m’a mangé un morceau d’adolescence », dit l’une d’elles à propos de Scala –, ceci plus encore lorsqu’après une audition parfois brutale et une enquête des plus sommaires, le classement sans suite de leur plainte leur était signifié quelques semaines plus tard.
Des années durant, ces faits d’une indéniable gravité n’ont reçu aucun écho dans la presse locale : « En ce début des années 2000, note Alice Géraud, la délinquance sexuelle est encore largement dans l’angle mort du récit médiatique. » Bien que commises dans un périmètre relativement étroit, les agressions de Scala ont donné lieu à des plaintes déposées auprès de commissariats ou de gendarmeries de plusieurs communes qui ont rarement sinon jamais communiqué entre eux, rendant impossible tout rapprochement entre les unes et les autres, alors même que le modus operandi de l’agresseur était à peu près toujours le même. La coopération entre les polices française et belge en est, elle, à ses balbutiements. Pourtant, la police belge a su tirer, à la fin des années 1990, les enseignements de l’affaire Dutroux, qui a été suivie d’une réorganisation radicale des institutions policière et judiciaire, et la prise en charge effective par celles-ci des victimes de violences sexuelles. La pauvreté des moyens techniques dont disposent, en France, les enquêteurs est, elle, criante : l’informatisation des procès-verbaux n’existe pas jusqu’aux années 2000, de nombreuses plaintes restant, des années plus tard, introuvables – l’une des plaignantes dont le dossier s’est ainsi égaré dit qu’« elle a été effacée » – ; le relevé d’empreintes génétiques ne deviendra automatique qu’à la fin de la première décennie du xxie siècle, à l’instar de l’exploitation des données de téléphonie mobile. S’y ajoute le manque de moyens humains. Les magistrats nommés juges d’instruction ou parquetiers dans une région peu prisée sont fraîchement issus de l’École nationale de la magistrature : sans expérience et souvent mal ou pas encadrés, croulant sous l’accumulation de dossiers que la refonte de la carte judiciaire a entraînée, ils participent au peu d’attention attaché à ces drames individuels, qui se terminent fréquemment par un non-lieu.
Quant aux victimes, l’absence de toute orientation vers une prise en charge psychologique est telle que nombre d’entre elles, sans plus de nouvelles de leur dossier quand elles n’ont pas été, dès le départ, prises à la légère ou malmenées, se sont repliées sur elles-mêmes, submergées par la honte, la culpabilité et une peur irrépressible, ont sombré dans la dépression, la boulimie, l’alcoolisme, renoncé à tout projet professionnel, ou tenté de mettre fin à leurs jours.
La force du récit d’Alice Géraud tient sans doute à l’absence de tout pathos dans le témoignage des victimes dont elle a choisi de retracer l’histoire. Si, en ouverture de son livre, elle rappelle qu’en 2018, lorsqu’elle entame son enquête, avec la vague #MeToo, « les digues ont commencé de s’effriter », il faut se garder de tout triomphalisme. Comme le souligne à raison Michelle Perrot, « la nouveauté avec #MeToo, c’est que la justice a partiellement suivi. […] Naguère, les magistrats mettaient les dossiers de côté ; maintenant, ils ont pour consigne d’être attentifs à ces sujets. Porter plainte est toujours difficile et aléatoire. Il ne faut pas oublier que la situation n’est pas la même selon le milieu social auquel on appartient2 ». À cet égard, la prise en compte par nos institutions de ce que Georges Vigarello nomme « cette brisure d’identité, irrémédiable blessure à laquelle la victime semble condamnée3 » paraît toujours difficile lorsque cette dernière est d’origine modeste, et il est à craindre que cette blessure n’en demeure que plus profonde.
- 1. Morgan Dandois et Line Leroux, « La Sambre-Avesnois-Thiérache : un territoire naturel fragile », Insee Flash Hauts-de-France, no 143, novembre 2022.
- 2. Michelle Perrot, avec Eduardo Castillo, Le Temps des féminismes, Paris, Grasset, 2023.
- 3. Georges Vigarello, Histoire du viol (xvie-xxe siècle), Paris, Seuil, 1998.