Une Rage de lire. Le jeune Michel Ragon, de Thierry Maricourt
Qui d’autre qu’un romancier autodidacte pouvait évoquer la jeunesse d’un romancier autodidacte ? Thierry Maricourt a plus d’un point commun avec Michel Ragon. Tous les deux s’intéressent à la littérature prolétarienne, à Henri Poulaille, à l’anarchie. Aussi ce texte, sensible et documenté, raconte la naissance d’un écrivain.
Michel Ragon (1924-2020), enfant, plonge dans les rares livres que la maisonnée possède et, durant toute sa jeunesse, trouve dans ce qu’il lit de quoi grandir. Son père militaire meurt quand il a six ans et sa mère, aux côtés de ses parents, fera tout pour que Michel ait une bonne situation, d’autant qu’il est bon élève. La pauvreté tenaille cette famille aimante, mais le petit ne manque pas d’affection. Sa mère décide de quitter Fontenay-le-Comte pour Nantes, où Michel devrait trouver un travail valorisant. Il va y exercer divers petits boulots (dans une graineterie, un garage à vélo, emballeur chez un importateur de café), ne se voit pas comptable toute sa vie, comme le rêve sa mère, il lit tout ce qu’il peut et fréquente les musées. En tant que pupille de la nation, il échappe au Service du travail obligatoire que le régime de Vichy met en place et obtient un poste de fonctionnaire à la préfecture. Les bombardements alliés détruisent une partie de la ville, il est chargé de collecter des bottes de paille que les paysans rechignent à vendre, préférant les attribuer à leurs animaux. Sa demi-sœur cambodgienne, Odette, meurt en janvier 1942, à vingt-quatre ans.
L’année suivante, il fait la connaissance de René Guy Cadou, instituteur dans un village voisin, qui l’intègre à un groupe de jeunes poètes et peintres, « l’école de Rochefort ». Il dévore les auteurs que ces « lettrés » lui indiquent et il se met à écrire des poèmes. Il fabrique des faux papiers, est dénoncé, entre dans la Résistance. Condamné par le tribunal de Nantes à la déportation, il se cache chez une cousine et garde les vaches. Quand la situation le permet, il vient voir sa mère à Nantes et s’approvisionner en livres, puis, dès la Libération, monte à Paris. Là, il est en contact avec Henri Poulaille qui, en 1946, lui confie la rédaction des Cahiers du peuple (trois numéros paraîtront). Il écrit dans Le Monde ouvrier, L’Émancipation paysanne, Orphrys et Maintenant. Il publie ses premiers recueils de poèmes et fréquente la Fédération anarchiste. Il sait, alors, qu’il va devenir écrivain, la chenille est devenue papillon.