Colonisations. Notre histoire Sous la direction de Pierre Singaravélou
Le décentrement proposé dans l’ouvrage permet de se libérer d’une uniformisation discursive, restituant à chacun un droit à l’histoire et à une mémoire vivante.
Pas moins de deux cent cinquante contributeurs venus de l’université et des arts participent à l’écriture de cette somme interdisciplinaire qui, tout en se posant en véritable répertoire des grandes phases de colonisation des Temps modernes, questionne également un temps antérieur, qui n’a pas connu cette déstructuration radicale des sociétés d’origine.
La colonisation est un processus discontinu et composite, fondé sur la violence et la dépossession, où colonisateurs et colonisés entretiennent des relations variables qui, en dépit des stratégies contradictoires qu’ils poursuivent, n’excluent pas une coopération occasionnelle. Pour répondre à cette complexité, l’ouvrage vise une approche globale, rassemblant en un seul objet une histoire des colonisations dans le monde depuis le xve siècle. Courant sur une vaste échelle de temps et de lieux, l’étude fait fi des césures chronologiques ordinaires afin de se concentrer sur la façon dont s’écrit l’histoire, à l’écart des discours univoques et des légendes nationales dont les États sont friands.
Ce décentrement du regard passe par une stratégie de reconstruction, à travers une démarche régressive, où le fil du temps chronologique est lu à rebours, portant le lecteur des temps présents vers des époques toujours plus lointaines. Marc Bloch savait les efforts à fournir pour échapper à une lecture rationalisée et réductionniste de l’histoire, établie selon les valeurs du présent. En procédant pas à pas, par un éloignement progressif, apparaît aux yeux du lecteur le strict emboîtement circonstanciel des faits, dépouillés de tout déterminisme. La complexité s’en trouve grandie, comme la vérité. Elle restitue le fait de l’histoire en le considérant comme un développement et non comme une fin. Il s’agit de recontextualiser le colonialisme au sein d’une plus large catégorie pour le distinguer des autres systèmes de domination, de faire entendre les voix perdues, de restaurer les sources vernaculaires fragiles (tablettes, bambous gravés) et d’éviter le jeu des causalités linéaires donnant aux processus complexes des explications logiques et toutes faites. En somme, il faut dénaturaliser les topoï historiques.
Cet ouvrage collectif renvoie à l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) dirigée par Patrick Boucheron, qui signe ici un texte fidèle à sa démarche consistant à étudier les bifurcations historiques pour découvrir « le lieu de départ d’une autre histoire ». Comme lui, Pierre Singaravélou fait la part belle aux récits qui respirent l’histoire, aux narrations dramatiques qui rappellent le style de Jules Michelet, qui concevait l’écriture de l’histoire comme une science à la fois accessible et exigeante, considérant la sensibilité du lecteur autant que son intellect. L’ouvrage étant structuré selon une textualité de trois types (introductions, synthèses et courtes notices) qui se développent en arborescence, ce dispositif à trois niveaux permet de balayer avec exactitude l’ensemble des continents et des siècles étudiés sans se perdre. Il donne l’occasion d’exprimer l’hétérogénéité des groupes humains et la multitude des témoins, en défendant une « approche par le bas », comme l’exprime Guillaume Blanc, pour restituer ces voix mineures, celles des opprimés et des sans-nom.
Une part de l’originalité de la démonstration se joue dans la dernière partie de l’ouvrage, consacrée aux situations des peuples avant leur colonisation. Elle se garde de prouver l’existence d’un temps édénique où prévaut l’état d’innocence. L’humanité reste pétrie de douleur et de luttes. L’histoire du colonialisme a marqué et modifié le destin des populations colonisées au point que l’antériorité de leur civilisation viendrait justifier l’acte colonisateur, leur permettant en retour d’entrer dans l’histoire. Il faut se défier de « la tentation de […] voir dans la colonisation comme dans la décolonisation la cause primordiale, voire le séisme originel, et de concevoir son histoire comme la discipline expiatoire de tous les maux contemporains » (Pierre Singaravélou). Cette histoire-là est évidemment trompeuse, fruit d’un montage que pratique tout vainqueur établissant les lois mémorielles, en éradiquant les discours en désaccord avec les formules officielles. Le décentrement proposé dans l’ouvrage permet de se libérer d’une uniformisation discursive, restituant à chacun un droit à l’histoire et à une mémoire vivante. Toute présence humaine étant histoire, la volatilisation mémorielle et identitaire des populations colonisées rappelle à l’humanité les dangers qui peuvent peser sur son avenir, en ramenant « un passé, hier encore considéré comme à jamais disparu » (Marc Bloch, L’Étrange Défaite, 1940).