Moyen Âge et procès de civilisation de Norbert Elias
Présentation d’Étienne Anheim. Trad. par Anne-Marie Pailhès
Injustement ignoré des éditions anglaise et française de l’œuvre maîtresse du sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), Über den Prozess der Zivilisation (publié en 1939, réédité en 1969, avant d’être traduit en français et en anglais dans les années 1970), ce chapitre éclaire le moment médiéval du « processus de civilisation ». Il analyse en effet la place de la société médiévale dans la « sociogenèse de la civilisation occidentale ». Après un « panorama de la société de cour », qui a « forgé le style » de l’Occident, marqué par le contrôle de soi, Elias propose une généalogie sociale de l’absolutisme qui insiste sur les facteurs économiques et démographiques. Ce sont en effet les variations de la rente foncière qui expliquent la désintégration féodale en petites seigneuries ou, au contraire, la centralisation absolutiste. Avec cette dernière, on observe, notamment dans la poésie des troubadours, que les pulsions, qui étaient « sauvages, cruelles, enclines à l’explosion et dévolues à l’envie du moment » durant la période féodale, s’apaisent, même si « la pacification des âmes est encore loin d’être aussi avancée qu’elle ne le sera par la suite, lorsque le roi absolu pourra même interdire les duels ». Elias fait ainsi apparaître la dynamique sociohistorique de l’Occident médiéval : « La croissance des unités d’intégration et de domination vers la formation de plus grandes unités est toujours en même temps l’expression de changements dans la structure de la société et des relations humaines elles-mêmes. » On notera l’absence de toute référence à l’Église dans cette dynamique, ce que les références contemporaines données dans la présentation d’Étienne Anheim permettent de corriger. Cette dernière interroge en outre « l’invisibilisation du Moyen Âge dans la tradition des sciences sociales » et la manière dont les savoirs circulent entre les différentes disciplines et les différentes traditions nationales au xxe siècle.